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Crédit Social et Caisse Populaire

Louis Even le mardi, 01 décembre 1936. Dans Cahiers du Crédit Social

Ceux qui ont lu le numéro de novembre du Moniteur, dans lequel l'homme éclairé qu'est M. J.-J. Harpell écrit tout un livre sur le CRÉDIT, ont remarqué que l'auteur allie le Crédit Social et la Caisse Populaire. Il considère le premier comme la plus belle forme de coopérative nationale ou provinciale et la seconde comme la plus belle forme de coopérative locale.

Les analogies sont, en effet, très grandes si l'on pousse l'analyse un peu à fond. Nos lecteurs ont déjà remarqué que, dans le Crédit Social, chaque travailleur, soit agriculteur, soit chef d'industrie, soit simple ouvrier, en contribuant à l'augmentation de la richesse du pays, contribue à l'augmentation de la monnaie qui reflète la richesse. Or toute nouvelle monnaie est distribuée directement au consommateur, donc à tous les membres de la société. Le travail de chacun, tout en donnant un salaire à son homme, se traduit en une augmentation de pouvoir d'achat pour tous par le double mécanisme de l'escompte compensé et du dividende. Cela peut paraître étrange à l'esprit qui ne s'est pas débarrassé de l'atmosphère contaminée du système bancaire, où l'on ne voit dans la transformation de la matière première par l'industrie que l'œuvre d'un capital-argent et d'un employé qui vend sa force physique ou intellectuelle à tant de l'heure. Lorsqu'on a admis le rôle prépondérant et toujours croissant du capital culturel, de la science appliquée — immense actif dont tous les membres de la société sont les héritiers légitimes — on embrasse d'autres perspectives. On conçoit alors le groupement entier, la nation, comme une vaste mais réelle association, dans laquelle chacun reçoit non seulement le fruit de son travail ou de son placement d'épargnes, mais aussi ses dividendes sur le grand capital accumulé par le développement des connaissances humaines à travers les siècles et légué de génération en génération.

Voilà l'idée coopérative du Crédit Social. À vrai dire, elle élimine l'exploiteur qui, par des surcapitalisations fictives, râfle une partie de l'héritage commun ; elle élimine aussi la sottise criminelle qui laisse inerte une grande partie de cet actif et qui, plutôt que d'en distribuer les revenus à tous les sociétaires, préfère détruire les produits ou limiter la production en face de besoins criants. Le Crédit Social veut mettre fin à ce grand sacrilège de notre siècle.

L'idée coopérative de la Caisse Populaire est mieux connue. C'est plus qu'un simple réservoir d'épargnes locales mis à la disposition des emprunteurs locaux. L'épargnant, donc le prêteur, est sociétaire, actionnaire de la Caisse ; l'emprunteur est, lui aussi, sociétaire, actionnaire de la Caisse. Les sociétaires d'une Caisse Populaire sont, dans leur domaine, sur le même palier que des actionnaires de banque qui peuvent être en même temps actionnaires de grandes entreprises, emprunter facilement des banques qu'ils contrôlent pour développer les industries qu'ils contrôlent, percevoir des dividendes à la fois de ces industries et des banques qui les alimentent. De grands et braves ennemis des trusts omettent de porter leur flambeau jusque-là. Ils dénoncent les monopoles et veulent leur couper les membres, mais respectent la source qui les alimente. Ce sont pourtant les mêmes noms qui figurent dans les bureaux de direction des banques, des sociétés de fiducie, des compagnies d'assurance et des grands monopoles dont on perçoit mieux l'emprise parce qu'ils nous pressurent de leurs prix.

Si l'on y regarde de près, il n'y a qu'un monopole. Le trust des trusts, la pieuvre aux cent tentacules, c'est le monopole de la monnaie. Les longs bras s'étendent ici et là, très loin, enlacent avec force et ce sont eux dont le public sent l'étreinte ; mais tous conduisent à la même bouche. Par leurs succursales, leur nuée d'agents, la publicité dans les journaux et revues qu'elles contrôlent adroitement parce qu'elles les nourrissent, les grandes institutions financières drainent l'épargne de partout, la concentrent et s'en servent pour fortifier les monopoles industriels. Assez bêtement, le peuple, irrité des prix trop élevés imposés par les monopoles, passe tout de même ses deniers aux réservoirs où s'approvisionnent ces monopoles.

En face de cette structure colossale, de la “Milking machine" illustrée dans la brochure "Who Owns Canada ?”, se dresse la Caisse Populaire, la coopérative d'épargnes et de prêts. Ce que font des gros profiteurs avec l'argent du peuple, pourquoi le peuple lui-même ne le ferait-il pas avec son propre argent ? Sur la Caisse Populaire viendront se greffer naturellement les coopératives de production et de distribution, les industries locales, la petite industrie.

Les sous en face des millions ? Peut-être. Mais un million de dollars possédés par un million de sociétaires, auxquels s'intéressent un million de cerveaux, seront pour le moins aussi efficaces qu'un million de dollars soutirés adroitement au public mais n'ayant l'appui que d'un seul cerveau.

Nous croyons donc qu'à jeu égal, la Caisse Populaire aurait l'avantage. Le grand mal est que le concurrent de la Caisse, le système bancaire privé, la "communauté financière" pour employer l'expression de J.-J. Harpell, jouit de privilèges qui lui confèrent la régie absolue du crédit.

Ce n'est pas ici le lieu de répéter ce que nous en avons écrit précédemment. Les lecteurs des Cahiers connaissent maintenant ce que, dans le numéro 2 (novembre), nous appelions le circuit fermé. Ils savent que le grand gérant du crédit, qui produit la monnaie d'une main et la détruit de l'autre, peut à son gré travailler plus vite de l'une ou de l'autre main, déterminer des cycles d'inflation et de déflation, d'endettement et de confiscations. Comme la solidité de la Caisse Populaire dépend tout de même de la prospérité des activités industrielles locales qu'elle crée, et comme l'industrie est le jouet de l'organisme privé qui contrôle les crédits, on devine que, sous pareil système, la Caisse reste nécessairement une chaloupe bien exposée à chavirer dans la vague émanant du sillage du grand paquebot.

Ces réflexions me venaient à l'esprit lorsque, il y a deux mois, on me racontait l'effondrement de la Caisse Populaire de C... Les sociétaires étaient de braves ouvriers. Ils vivaient de leur salaire, économisaient sur leur salaire et déposaient à la Caisse. Tels qui avaient besoin d'avance de fonds pour des dépenses temporaires empruntaient à la Caisse et remettaient par paiements hebdomadaires. Mais voici venir le jeu de la grande finance : compression des crédits, étranglement de l'industrie. L'usine locale (moulin à pulpe) ferme ses portes, nos ouvriers n'ont plus de salaires, les emprunteurs de la Caisse sont incapables d'effectuer leurs remboursements, les déposants ne peuvent retoucher leurs fonds, la majorité de la population est aux secours directs ; on peut vous montrer tel poulailler construit par un emprunt à la caisse et dont personne ne veut, car il faut des fonds pour l'exploiter et des consommateurs avec de l'argent pour en acheter les produits.

En conclure que la Caisse Populaire n'était pas à sa place ? Non. C'est le "système" qui n'est pas à sa place. Les meilleures structures s'effondrent si l'on permet au dragon de secouer l'univers.

Il n'y a pas si longtemps qu'on m'a fait cette remarque : Si je prête à la Caisse Populaire de G... et que l'industrie dont vivent tous les sociétaires de cette caisse vient à fermer ses portes, les emprunteurs n'ayant plus de salaires ne pourront rembourser et je perdrai toutes mes économies... C'est plus sûr à la banque. Les banqueroutes de banque n'existent pour ainsi dire plus au Canada.

C'est vrai : les banques ne font pas banqueroute au Canada ; ce sont les Canadiens qui font banqueroute, c'est la civilisation qui fait banqueroute, c'est l'habileté de l'ouvrier devenu chômeur qui fait banqueroute, c'est la santé des sous-alimentés et des habitants des taudis qui fait banqueroute, c'est l'éducation face au vide qui fait banqueroute, c'est la vertu de jeunes gens condamnés à l'oisiveté et au célibat qui fait banqueroute. Nos banques sont solides — belle consolation !

Combien différent serait le tableau sous le système préconisé par le Crédit Social, où la quantité de monnaie d'une nation ne dépend plus des deux mains, la créatrice et la destructrice, au service d'un exploiteur privé, mais de la somme totale de biens produits par l'ensemble des travailleurs ; où toute émission de monnaie ainsi justifiée est passée au consommateur qui finance lui-même la production par ses achats et le développement industriel par le placement de ses surplus.

C'est alors que vous verrez fleurir les Caisses Populaires, l'organisme idéal pour le placement des épargnes ; alors que vous verrez surgir, autour des Caisses, les coopératives de production et de distribution et les petites ou moyennes industries. Le contrôle du crédit permet le contrôle de l'industrie ; si ce rôle est entre les mains de potentats, vous aurez une industrie de potentats ; si ce contrôle est entre les mains du peuple, vous aurez une industrie du peuple. Et d'un peuple instruit, s'il vous plaît, car l'inauguration du Crédit Social ne sera pas l'œuvre d'une politique de couleur, mais la conquête d'un peuple qui aura pris la peine d'étudier la question monétaire. Ce à quoi nous travaillons de toutes nos forces.

Louis Even

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