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Petit discours électoral

le jeudi, 01 février 1940. Dans Élections

Suggestion aux candidats

Chers Électeurs et chères Électrices,

C’est l’extase dans l’âme que je me présente devant vous, au nom du grand parti libéral, pour solliciter votre vote intelligent.

Le parti libéral a rendu d’immenses services au pays ; mais le plus grand est sans contredit de nous avoir ôté la peine de réfléchir. Il n’y a plus besoin d’examiner lequel des candidats est le meilleur. Dès lors que c’est le parti libéral qui le délègue, vous pouvez y aller les yeux fermés.

L’onction du parti transforme un homme. Le chrême libéral ayant coulé sur mon front, je suis devenu un phare lumineux pour éclairer tout le comté, une sagesse pour régler tous vos problèmes.

Électeurs et Électrices, défiez-vous de ceux qui veulent vous faire réfléchir. Chassez de votre sein surtout ces insupportables créditistes qui viennent vous expliquer ce qui se passe. Demeurez dans votre bienheureuse ignorance et confiez votre sort à la nacelle du grand parti libéral.

Le plus grand saint politique de tous les temps, ne fut-ce pas cet illustre Wilfrid Laurier, dont l’image vénérée se retrouve dans tous les foyers canadiens bien nés ? En partant pour le ciel des Rouges, le grand homme laissa tomber le manteau de ses vertus libérales sur son disciple et successeur. Aussi avons-nous à Ottawa le plus grand homme d’État du monde entier.

Voyez les résultats, ils parlent d’eux-mêmes. On erra dans le désert avec les Bleus pendant quelques années, mais la rentrée des Rouges a ramené la prospérité au Canada.

Allez de Halifax à Vancouver, c’est à peine si vous pourrez réussir à rencontrer un chômeur de temps en temps ; et celui-là, c’est parce qu’il s’est mal conduit et il n’est plus admis à manger dans la main du patronage libéral : qu’il expie ses péchés !

La prospérité éclate partout : sur les visages joyeux de nos Canadiens et de nos Canadiennes. Nos hommes sont chaudement et élégamment vêtus des pieds à la tête ; ils ont l’estomac plein et les poches gonflées d’argent. Nos femmes sont étincelantes de toilettes et de sourires. Nos enfants ressemblent à des petits princes de Galles.

Les roues de l’industrie n’arrêtent pas, et nos ouvriers touchent des salaires qu’ils n’avaient jamais rêvés. Nos fermes ont l’air de châteaux : la Sherwin-Williams suffit à peine à les alimenter de peinture et de vernis. La lumière électrique inonde nos étables et nos poulaillers. Tous bénissent le régime libéral qui a placé les richesses du pays au service des gens du pays.

Partout la joie règne : on se dirait en fête perpétuelle. La Commission des Liqueurs enregistre des affaires sans précédent.

Il y a bien une petite guerre en Europe. Pour faire plaisir aux Canadiens qui voulaient à tout prix s’en mêler, notre grand gouvernement libéral, toujours au service de la volonté populaire, a déclaré la guerre à Hitler. Comme tout ce qu’entreprend le parti libéral est un succès, Hitler peut plier ses bagages.

Électeurs et Électrices, vous étiez autrefois obligés de suer ou de mendier. Pas d’autre alternative. Aujourd’hui, bénissez-en le grand parti libéral, il vous suffit de presser un levier, de pousser un bouton, et tout vous vient dans la bouche.

Si vous voulez que ces bontés et ces munificences continuent, gardez-vous des semeurs de discorde et des faux prophètes. On a réussi à faire disparaître, de la province de Québec au moins, le parti à Borden. On ne parle plus de Bleus, et c’est bien.

Mais un grand danger pointe à l’horizon. Je les ai mentionnés, ces créditistes, ces gens qui viennent troubler l’eau pure des comtés libéraux. Mettez-les à la porte.

Ils vous disent que vous manquez d’argent — ce n’est pas vrai, vous en avez tant que vous ne savez qu’en faire.

Ils vous disent que le monde souffre de misère en face de l’abondance. Ce n’est pas vrai ; l’abondance est dans vos maisons. Personne ne souffre dans mon beau et grand comté.

Ils vous disent d’oublier les divisions de parti et de voter pour un véritable serviteur. On ne peut proférer un plus gros blasphème. Nul serviteur politique n’égalera jamais un député libéral.

Est-ce que mes discours électoraux ne répandent pas la béatitude dans vos âmes ? Eh bien, jouissez-en. Pour que je revienne, votez pour moi.

Votez pour moi, pour avoir le patronage du parti libéral, pour n’avoir pas besoin de vous occuper de vos affaires, pas besoin d’étudier, pas besoin de penser. Vous pourrez fumer et boire en paix.

Envoyez-moi à Ottawa, je tirerai une petite indemnité parlementaire de $4,000 par an ; mais ce n’est pas assez pour me faire perdre la mémoire. Je ne vous oublierai pas, et je reviendrai vous voir dans quatre ans, dans cinq ans au plus, pour vous débiter un autre beau discours préparé par les quelques grands esprits libéraux qui forment le cerveau pensant du Canada.

1 fév 1940 p4 1940_02_No7_P_004.doc

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