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VIII. Crédit Social

le lundi, 01 avril 1940. Dans Autour du drame monétaire

Pour l’économie classique, depuis longtemps dépassée par les faits, les rouages monétaires actuels sont quelque chose de définitif, de parfaitement réglé, même une science à terme.

Pour un grand nombre d’adversaires de cette économie désuète, et pour la plupart de ses défenseurs, la monnaie est un problème secondaire, en théorie, — auquel on ne peut accorder une importance primordiale sans tomber dans le matérialisme et même dans le charlatanisme.

Nous croyons ces diverses attitudes contraires au réalisme spiritualiste et nous l’avons démontré dans le 5ième article de la présente série.

ACCORD ET DIVERGENCE

Il y a un primat de la monnaie.

De jour en jour, s’accroît la foule de ceux qui s’accordent sur cette vérité première ; différentes écoles sont nées ou sont en formation, qui enseignent la nécessité du crédit, la nécessité de "rendre l’argent au peuple." Mais on ne s’accorde pas sur le "comment rendre l’argent au peuple."

À un regard superficiel, à première vue, cette divergence d’opinion peut sembler secondaire.

"Ce qui presse", se dit-on, "c’est de renverser le système actuel. Pour assurer toute l’efficacité possible au mouvement sauveur, unissons les forces de la réaction libératrice."

DISTINGUONS ENCORE,... TOUJOURS

Sur le plan des réalisations, sur le terrain des partis, dans le concret, cette union des forces nouvelles, non pas fusion, est à désirer et elle se fera sans doute, à la Chambre par exemple, lorsque des groupes différents poursuivront le même objectif monétaire. Stratégie parlementaire.

Cette union sera d’autant plus normale qu’on peut prévoir une coalition des forces "bourgeoises" et conservatrices, devant la perspective... eschatologique... de perdre leur auge. Ainsi nous ne voyons pas pourquoi, à Ottawa, les créditistes québécois ne seraient pas unis aux créditistes albertains, et même aux partisans du Père Lamarche, s’il y en a de ces groupes d’élus quelque jour, pour réclamer une réforme monétaire. Question de prudence, utilisation pratique des contingences politiques et non le vil opportunisme que vivent les rouges et les bleus.

Pourtant il est évident que ces mêmes créditistes québécois ne pourraient être avec les créditistes albertains sur la question de la participation à la guerre, pour n’en citer qu’une.

Voilà pour le plan de l’action.

UNITÉ VÉRITABLE

Il y a le plan doctrinal et c’est une toute autre affaire. C’est précisément sur ce plan-là, et nous y sommes dans ces articles, qu’il faut travailler à l’unité des cœurs et des esprits, non une unité matérielle, extrinsèque, artificielle, plaquée, mais une unité formelle, du dedans, personnelle, spontanée. Expliquons-nous.

Unité des cœurs ! Dans la courtoisie et même la charité des discussions. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille tomber dans le libéralisme doctrinal, manquer à la Doctrine, sacrifier la vérité à une charité mal entendue. Il ne faut pas confondre charité envers les personnes et ménagement de ce qu’on croit être l’erreur. Il ne faut pas confondre tolérance doctrinale et tolérance civile ou amicale.

Unité des cœurs dans la charité, unité absolue.

LE VRAI SENS DE L’UNITÉ SUR UNE QUESTION PROFANE

Unité des esprits, unité relative à la Vérité. Alors il ne s’agit pas d’uniformiser les esprits, de les couler dans le même moule, de prétendre les enrégimenter dans le même clan social, de les attacher à la même doctrine politique ou économique, pour ce qui regarde l’application concrète des premiers principes. Le contraire, le caporalisme intellectuel, serait d’une conception antidémocratique, (dans le sens aristotélicien et non rousseauiste du mot démocratique), antipersonnaliste de l’unité.

On doit travailler à la plus parfaite unité possible, même sur le plan des réalisations politiques et économiques, mais en travaillant à mettre en plus grande lumière ce qu’on croit être la vérité à défendre, en l’explicitant toujours davantage, en l’accompagnant du plus grand cœfficient possible d’évidence. De telle sorte que cette vérité devienne comme un faisceau de lumières qui se concilie l’assentiment des esprits, comme un pôle magnétique de plus en plus puissant qui polarise les énergies des volontés.

Sur le plan doctrinal, le domaine de la foi comme tel exclu car il relève du magistère enseignant de l’Église, voilà ce que c’est que travailler à l’unité dans un sens personnaliste.

C’est dans cet esprit et avec ce cœur que nous abordons la question du Crédit Social proprement dit.

DIVISION FÉCONDE

Le théoricien joue avec des explosifs : les idées, les principes.

Mauvais démarrage, funeste voyage.

Du choc des idées jaillit la lumière.

Pensées à méditer au seuil d’une élaboration doctrinale.

Donc, sur le terrain spéculatif, ce n’est pas une chose si secondaire qu’être divisés sur le "comment rendre l’argent au peuple", surtout présentement où l’on peut dire que la question est plutôt encore au stade doctrinal. Il faut au contraire que les penseurs apportent à leur thèse respective tout l’éclairage en leur pouvoir, afin que celle de ces thèses qui détient le plus fort potentiel de vérité ait le plus de chance de passer dans la réalité. En effet, à mesure qu’on quitte la théorie pour passer aux réalisations, la critique négative, nécessaire à une première phase c’est entendu, doit céder la place aux solutions positives. Il importe, par conséquent, que la meilleure solution positive soit mise de l’avant en autant que possible.

PRUDENCE ET PUSILLANIMITÉ

Nous songeons en ce moment aux paroles de Salazar :

"Il faut parfois craindre les remèdes plus que les maux."

Comme tous les lieux communs, celui-ci peut se prêter aux interprétations les plus paradoxales. Il va sans dire que les maîtres de la finance craignent plus les remèdes au mal monétaire que le mal lui-même.

Tout de même, cet apophtegme a du vrai, même si des esprits brouillons peuvent en solliciter le sens en faveur de leurs conceptions inadéquates ou de leurs intérêts ; aussi vaut-il la peine de le peser aux abords du problème que nous scrutons, pourvu qu’on le pense dans les cadres d’humanisme intégral que nous avons posés depuis le début de ces articles. C’est un bon moyen de prendre conscience de ses responsabilités, sans tergiverser sur l’importance des réformes et des réalisations qui pressent, sur l’importance de les appliquer à temps.

PAIX AUX PRUDENTS EXCESSIFS !

Dans le domaine où nous sommes, le remède serait à craindre :

1° en autant que les théoriciens d’abord du système à appliquer, ceux qui se donneraient la tâche de le réaliser concrètement ensuite, en autant que l’état-major de la Nouvelle Économie manquerait d’humanisme, de culture générale, et serait spécialisé dans la maîtrise de la question monétaire. Il faut évidemment cette maîtrise, cette spécialisation, mais pas à l’exclusion du reste. La monnaie est, en effet, un des domaines où il est le plus néfaste de se cantonner exclusivement et, par malheur, celui où l’on est le plus exposé à cette mutilation intellectuelle. Pour preuve : la plupart des grands financiers.

2° en autant qu’on prétendrait absorber dans le problème monétaire, tout le problème social, et même tout le problème économique, quelle que soit l’importance qu’on puisse accorder à la monnaie. Ce serait alors du matérialisme ou du charlatanisme tout simplement. Monsieur Even et moi-même avons traité ce point dans Vers Demain et avons indiqué que nous lorgnons avec circonspection ce double écueil. Nos vues se confirment et se complètent.

Cette deuxième restriction est un corollaire de la première.

3° en autant qu’il n’y aurait pas de solides noyaux, dans les différentes classes sociales, suffisamment renseignés sur le problème. On sait l’importance du facteur psychologique pour le règlement de ce problème. Facteur primordial.

Il ne faut quand même pas exagérer l’importance de cette condition, qui est loin d’être égale à celle des premières. Disons que celles-ci sont absolues, celle-là relative. Car, ne l’oublions pas : c’est précisément la Haute Finance qui contrôle, directement ou indirectement, la presse, la radio, tous les moyens les plus efficaces d’éducation populaire. Ainsi, si l’on rêvait d’un état de culture normal du peuple pour amorcer des réformes pressantes, on risquerait d’attendre indéfiniment.

D’ailleurs, nous l’avons déjà noté, on peut appliquer au donné social l’axiome d’Aristote : Causae ad invicem causae. Les causes sont causes les unes des autres à des points de vue différents. Nous avons appliqué cette réflexion féconde au problème de la monnaie, catalyseur unique dans le monde des réalisations effectives.

PRUDENCE AUTHENTIQUE

Que ceux donc, chez qui la prudence s’est peu à peu muée en pusillanimité, en engourdissement invincible, se rassurent ! Les partisans du Crédit Social ne sont pas que des aventuriers.

Chez combien la prudence est devenue folle, pour avoir fui la houlette de la Charité, de la Charité théologale et non de son sosie humanitaire, pour avoir quitté ses sœurs cardinales, force, justice et tempérance !

LE PÈRE THOMAS-M. LAMARCHE

Après ce long, mais nécessaire préambule à la question elle-même du Crédit Social, préambule dont nous trouvons, implicitement, la substance à la page 157 du 3ième tôme de l’œuvre du Père Lamarche : "Comment Rendre l’Argent au Peuple ?", j’ajoute que je préfère les positions monétaires du Crédit Social aux positions monétaires du Père Lamarche.

Je laisse de côté le cas de ceux (il paraît qu’il s’en trouve), qui veulent autre chose que le Crédit Social, simplement parce que cette théorie ne serait pas née d’un cerveau canadien, serait d’importation étrangère. Puérilité ! Nous nous excusons de mentionner le fait, le cas. Des gens par ailleurs fort dégourdis ! Tout se voit.

L’opposition du Père Lamarche au Crédit Social est d’une autre valeur et revêt d’autant plus d’intérêt qu’elle résume très bien les idées fondamentales de tous ceux qui ne peuvent surtout pas avaler le dividende.

LIMITONS LE DÉBAT

J’ai bien dit précédemment "positions monétaires" du Père Lamarche. Le temps est précieux pour nous tous. Limitons donc le débat à la monnaie. Ne revenons pas ici sur la nécessité du corporatisme, qui est et doit être admise par tout catholique social, puisque Rome a tranché et avec maîtrise.

Vers Demain a bien indiqué son attitude vis-à- vis du Corporatisme. Pour ma part, j’en ai fait la cause formelle d’un nouvel ordre économique acceptable. Cause formelle, c’est tout dire pour qui sait un brin de philosophie.

Et mon exposé de la hiérarchie des causes d’un nouvel ordre économique, avec le primat fonctionnel de l’argent, de l’argent extrinsèque à ces causes, mais nécessaire à leur fonctionnement, M. Even l’a entériné en ces termes qui se passent de commentaires :

"Vous avez situé exactement le rôle de la monnaie, au point de vue méthaphysique comme au point de vue pratique."

LE DEVOIR

Dans le prochain article, je dirai pourquoi, dans l’état actuel des débats autour de la question monétaire, je suis plutôt créditiste, et dans quel sens, tout en soulignant les erreurs fondamentales du Père Lamarche. Naturellement, c’est dans un tout autre sens que celui où Le Devoir est plutôt de tendance anti-créditiste, et même, ce qui plus est, contre la Nouvelle Économie. Ces questions le laissent du moins assez froid. C’est son droit, et il n’y a pas attitude formelle chez lui, mais un état d’expectative prudente et doublée d’une inclination, d’une sympathie visible. Et puis nous sommes en pleine "question disputée."

Dans tous les cas, Le Devoir ne manifeste pas, dans ses contacts accidentels avec ces problèmes si actuels, la belle indépendance qu’on lui connaît sur tant d’autres questions.

INDÉPENDANCE ET INDÉPENDANCE

Lorsqu’on est au courant des statuts du Devoir, on ne peut assurément douter de l’indépendance de ses rédacteurs au for externe ; mais, au for interne, ces mêmes rédacteurs ne peuvent assurément faire abstraction de leur formation, de leurs préjugés (qui n’en a pas ?) et de cette influence impondérable qu’exercent sur la personnalité les amitiés et les milieux qu’on fréquente, si légitimes soient-ils.

J’exprime là bien plus un regret qu’une critique. Le Devoir n’est-il pas le premier de nos quotidiens montréalais, et le seul de la métropole, qu’il vaille la peine de lire ? Enfin, le national n’est pas le social, même s’ils sont interdépendants !

Pour être plus juste, disons que l’attitude, non du Devoir, mais de certains de ses rédacteurs sur le Crédit Social, est aprioristique. Elle se résume ainsi, semble-t-il :

"Il faut, coûte que coûte, tomber le Crédit Social ! "

J’espère que ces quelques lignes, qu’un trop court espace nous oblige à émonder désastreusement, contribueront à éclairer les amis sincères du Devoir et de nous-mêmes, qui s’affligent des froideurs de ce journal bien pensant.

Théophile BERTRAND

VERS DEMAIN 1 avril 1940 p3 ; 1940_04_No11_P_003.doc

 

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