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IV. Digression (suite)

le vendredi, 15 décembre 1939. Dans Autour du drame monétaire

Dans notre dernier article, nous avons stigmatisé le naturalisme chrétien. Les deux autres erreurs, alors mentionnées, se présentent sous des airs d’ermite, en prêchant l’évasion dans le spirituel.

PHARISAÏSME SOCIAL

Le pharisaïsme social dogmatise à peu près en ces termes :

"La terre est une mauvaise auberge dans laquelle nous passons une mauvaise nuit". — "Une seule chose est nécessaire." —

Pourquoi nous préoccuper outre mesure du temporel, de ce qui passe ? Qu’est-ce qu’une vie en comparaison de l’éternité ? L’argent ne fait pas le bonheur. Etc., etc.

PRÊCHE INTÉRESSÉ

Mais voici : ces prédicants occupent souvent les meilleures chambres dans la "mauvaise auberge" qu’est la terre. Si tel n’est pas le cas, ils ont du moins le nécessaire pour vivre, — ce qui n’est pas le cas de tous.

Quoi qu’il en soit, le pharisaïsme social est surtout funeste parce qu’il détourne de l’activité temporelle, qu’il place la Vie surnaturelle ailleurs que dans la vie tout court, qu’il disjoint l’Amour initialement séparé du devoir d’état, de la vocation personnelle d’un chacun. Et tandis que les "bons" se gargarisent de pieuseries et d’idéalisme bégueule, les crapules envahissent les champs de l’action, détiennent les leviers de commande en politique, en finance, partout.

Pourtant, tout est à nous, chrétiens, puisque nous sommes au Christ.

"Nous ne sommes pauvres que de l’étendue de nos carences." (Maritain).

JANSÉNISME LARVÉ

Et ce résultat funeste, la trahison du labeur temporel, de la vocation créatrice de tout homme, lointaine mais réelle image de Dieu, la troisième erreur, à masque janséniste, ne contribue pas peu à l’accentuer.

Voici, en résumé, ses positions : La misère est la punition du péché. Elle est donc fatale, nécessaire. Aussi, Jésus nous en avertit :

"Il y aura toujours des pauvres parmi vous." Il a dit encore : "Je ne prie pas pour le monde"...

Donc, inutile de travailler : le monde est abandonné aux puissances du mal et fatalement voué à l’emprise de l’injustice.

La conséquence ? Elle est tout entière dans cette conviction bien enracinée chez tant de nos bonnes gens, que la politique c’est définitivement quelque chose de sale et qu’il est normal qu’il en soit ainsi.

"Bah ! c’est la politique ! Si ce n’était pas lui qui en profitait, ce serait un autre !"

On voit, non seulement l’équivoque, mais les nids d’équivoques sur les mots "monde" et "pauvres", sur l’interprétation des paroles du Christ.

Nous ne pouvons entreprendre, dans les cadres d’un article, de mettre, par le menu, les choses au point, en distinguant et en subdistinguant. Ceux qui brûlent du désir d’approfondir ces problèmes, nous les renvoyons à "Humanisme Intégral" et à toute l’œuvre de Maritain. N’en déplaise à ceux qui trouvent son vocabulaire "barbare".

L’UNIQUE NÉCESSAIRE

Enfin, dira-t-on, le Christ n’a-t-il pas dit :

"Une seule chose est nécessaire. Cherchez d’abord le Royaume de Dieu... ",

et ne faut-il pas penser qu’il a voulu dire ce qu’il a dit ?

Nous connaissons certains débats autour de l’interprétation des Écritures, interprétation qui, pour nous, catholiques, appartient en fin de compte, à l’Église. Nous savons les sens multiples qu’on peut déceler dans un texte : sens littéral, sens symbolique, sens métaphorique, sens suranalogique ; et qu’on peut faire appel à l’influence orientale sur le langage du Christ pour y repérer des traces d’hyperboles et atténuer d’autant sa portée pratique.

Nous savons tout cela ; mais l’espace ne nous permet pas de nous aventurer, pour le moment, dans le dédale de ces distinctions. Nos explications seront plus simples.

"Une seule chose est nécessaire", cela voudrait-il dire, par exemple, que celui qui travaille avec acharnement à obtenir un système monétaire convenable au lieu de la stupidité, régnante, se fourvoie et manque de sens chrétien ?

Cette conclusion nous paraît franchement absurde.

Aimer Dieu est l’unique nécessaire, c’est entendu le Christ l’a dit et, d’après nous, il dit ce qu’il veut dire. Pas de fuite par une tangente quelconque !

Mais ces paroles signifieraient-elles qu’il faille cesser de manger, de travailler, de dormir ; que tous, nous devons entrer en religion ? Évidemment non !

Elles ne signifient pas davantage qu’il faille abandonner son devoir d’état, bien au contraire. Car là, dans le devoir d’état, est le centre de la vraie charité, non de la charité de ceux qui, dans le bien-être de leur home, "pressent les Chinois sur leur cœur", alors qu’on crève de misère à côté d’eux.

La charité, la seule chose nécessaire, consiste à faire le mieux possible la tâche que je dois faire, dans le moment présent, aujourd’hui,

"De la belle ouvrage !" Ainsi, le contemplatif, dans son apparente inutilité aux yeux de certains profanes, est souverainement pratique. Et, d’autre part, l’ingénieur le plus averti, même dans l’accomplissement d’un labeur colossal, s’il n’a pas la charité, est idéaliste et vain au regard du chrétien, de l’humaniste intégral.

Le Christ, sur la Croix, était on ne peut plus homme pratique. De même Pie XI, rédigeant Quadragesimo Anno, et l’humble apôtre social, ouvrier ou patron, qui travaille à la réalisation des principes des Encycliques.

L’unique nécessaire, c’est encore de faire le mieux possible la tâche que Dieu me demande, à l’instant présent par amour pour Lui, même si je sais ne devoir obtenir aucun succès humain.

Donc, après les appels réitérés de la papauté, qui nous supplie de réagir contre le paganisme général et qui indique, on ne peut plus clairement, que c’est sur les plans politiques et économiques que la vérité et la justice sont le plus inconcevablement brimées, l’"unique nécessaire" du catholique laïque qui s’en sent les moyens et l’appel, c’est d’aimer là, en travaillant à rétablir la Charité et la Justice, le bon sens, dans ce monde de la politique et de l’économique.

Ce qui suppose, assurément, que la Charité soit le centre de sa vie.

Théophile BERTRAND

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