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Rien que valet

Par Gilberte Côté-Mercier le samedi, 01 juin 1940. Dans Réflexions

Après la conférence, la discussion est très animée parmi les auditeurs.

“C’est le Crédit Social qu’il nous faut.”

Tout le monde est d’accord, sauf monsieur Borgne.

Monsieur Borgne s’était rendu à l’assemblée par curiosité. Il savait d’avance que le Crédit Social est une utopie. Il a appris cela à l’École des Hautes ( ! ) Études Commerciales de Montréal, à la Chambre de Commerce Junior, et dans les journaux, quoi !

Monsieur Borgne prend quand même la peine de se rendre à une conférence en faveur du Crédit Social, pour savoir exactement quelle sorte de bêtise qu’est le Crédit Social, car il sait bien que c’est bête, mais il ne sait pas encore pourquoi au juste. C’est pour l’apprendre qu’il écoute tout un long exposé.

Il écoute... avec ses oreilles. Il fait bien quelques petites grimaces, volontaires ou non, mais il écoute. Il trouve qu’en effet le Crédit Social est insignifiant, illusoire, anarchique, communiste. C’est certainement tout cela, puisqu’il n’y comprend rien, lui, le disciple de Beaudry-Leman !

Tiens, voilà qui le frappe ! Le conférencier dit qu’il y a deux sortes de gens opposés au Crédit Social : ceux qui ne le connaissent pas et les banquiers.

Monsieur Borgne se classe sans hésiter dans la catégorie des banquiers. Banquier, il ne l’est pas encore, mais il le deviendra. Depuis sa tendre enfance qu’il rêve de manier des millions. Les millions des autres d’abord, puis les siens propres ensuite. C’est justement pour cela, parce qu’il veut devenir un grand financier qu’il est entré dans la Chambre de Commerce. Aujourd’hui, il n’est que fonctionnaire du gouvernement. C’est juste pour vivre, ces positions-là, même si elles sont les seules enviables en temps de crise.

Mais quand on est un homme qui a de l’ambition, quand on veut devenir quelqu’un, il faut se lancer dans la Finance !

— La Finance orthodoxe ?

— Bien sûr ! La Finance qui a fait les millionnaires, les milliardaires, les trustards ?

— Mais, cette même Finance, savez-vous bien que c’est elle qui a fait le chômage, la guerre, le désordre enfin, monsieur Borgne ?

— Là-dessus, à chacun son opinion, madame.

— Il y a la vérité et l’erreur, monsieur Borgne.

— Je ne connais que ma réussite personnelle, madame.

— C’est évident, monsieur Borgne, que vous ne pensez qu’à vous. Mais, justement, si vous pensez à vous, vous ne pouvez que constater que vous n’êtes pas un banquier, mais un valet de banquier.

— Qu’est-ce qui m’empêche de devenir banquier un jour ?

— Le système bancaire lui-même, qui exclut toutes les ambitions qui ressemblent aux siennes, puisque c’est à dominer qu’il vise. On ne peut dominer que des inférieurs. Vous voyez bien, monsieur Borgne, que vous auriez tout intérêt à condamner les trusts.

Pauvre monsieur Borgne, vous y perdriez vos espoirs de conduire le monde, c’est vrai. Mais la société, elle, perdrait le risque d’être dirigée par des hommes sans cervelle et sans cœur comme vous.

1 juin 1940 page 6, 1940_06_No14_P_006.doc

 

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