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La paille et la poutre

le mercredi, 01 novembre 1939. Dans Réflexions

"Pourquoi regardes-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et ne remarques-tu pas la poutre qui est dans ton œil  ; ? Ou comment peux-tu dire à ton frère  ; : Laisse-moi ôter la paille de ton œil, lorsqu’il y a une poutre dans le tien  ; ? Hypocrite, ôte d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras à ôter la paille de l’œil de ton frère." (Matthieu, VII, 3-5).

Communisme et capitalisme vicié

On reproche au communisme, et à bon droit, son irréligion, son matérialisme, son brigandage, sa destruction de la propriété. Et l’on rivalise d’éloquence pour l’anathématiser. On n’a pas tort. Mais ces mêmes caractéristiques ne se trouvent-elles pas dans le régime vicié qui nous conduit et qu’il ne faut pourtant critiquer qu’avec beaucoup de ménagement? La dose d’irréligion et de matérialisme n’est-elle pas aussi forte et les destructions accumulées non moins considérables?

Irréligion et matérialisme

Le communisme affiche son athéisme. Notre capitalisme ne l’affiche pas, mais le pratique. Le premier nie Dieu, le second l’ignore. Le premier guillotine; le second empoisonne. Les deux laissent l’Église prêcher dans le désert.

Ce ne sont pas les communistes qui ont inventé le travail du dimanche. Pas eux non plus qui furent les premiers à fouler aux pieds toute considération pour la personne humaine.

Pour le communisme, la société est un troupeau qu’il faut nourrir et faire rendre. Pour notre capitalisme, la société est un troupeau qu’il ne s’inquiète pas de nourrir, mais dans lequel il choisit les meilleurs sujets producteurs pour les faire rendre au maximum.

Le communisme veut niveler, placer tous les hommes sur le même palier. Notre capitalisme ne se préoccupe pas du niveau de vie de l’homme; il l’achète quand il en a besoin et le jette au rebut comme une vulgaire ferraille lorsqu’il ne fait plus son affaire. Pour le capitalisme régnant, il n’y a de différence entre un homme et un robot que d’après la capacité de rendement: si le robot donne davantage à moins de frais, c’est l’homme qui sort et le robot qui occupe les lieux.

Le communiste de la rue n’est devenu ce qu’il est, la plupart du temps, que parce qu’il crevait de faim. Il est matérialiste parce qu’il ne trouve même pas de quoi satisfaire sa vie matérielle; lorsqu’il aura le moyen de vivre honnêtement, il pourra peut-être s’élever plus haut. Comme le régime actuel le lui refuse, il s’insurge. Sa violence vient de son exaspération à la vue de tant de biens qui se perdent quand il végète dans la privation, à la vue de l’indifférence des satisfaits qui tiennent les positions de commande dans la structure sociale.

Le capitaliste à la poursuite du gain n’a pas cette excuse pour son matérialisme. Il est matérialiste justement parce qu’il n’a d’autre objectif que le gain. Il est matérialiste parce que la finance est devenue la matière qui domine l’esprit. Dans notre monde de grandes industries, la finance est séparée de l’entreprise. Ce n’est plus le patron et l’ouvrier formant une association appelée entreprise; c’est d’une part la finance qui ne prend pas de part directe dans la conduite de l’entreprise, de l’autre encore le patron et l’ouvrier dont la gérance et le travail doivent faire produire l’entreprise. L’entreprise est née pour un but utile, pour fournir des biens à l’humanité: c’est le spirituel de l’entreprise. La finance fournit les capitaux: c’est la matière. Tant que la finance existe pour l’entreprise, la matière est à sa place et l’esprit à la sienne. Le jour où l’entreprise subordonne sa fin à la finance, la matière usurpe la place de l’esprit.

C’est le caractère dominant du capitaliste actuel que cet asservissement de l’entreprise à la finance. La production n’est plus réglée par les besoins de la consommation, mais pour la fécondité de l’argent. Le bailleur de fonds ne s’occupe même plus du degré d’utilité de l’entreprise qu’il finance, c’est le chiffre des dividendes qui l’intéresse. La Bourse, les pages financières des journaux témoignent de l’objectif matérialisé du capitalisme. En est preuve aussi la difficulté d’obtenir des capitaux pour des œuvres éminemment utiles comme la consolidation ou l’extension de notre domaine agricole, alors que d’autres, telles les distilleries, les armements, sont grassement financées.

Voilà une fameuse poutre dans notre système capitaliste.

Destruction de la propriété

Le COMMUNISME réclame la suppression de la propriété privée. Que l’État s’empare de tout, des fermes, des industries, des capitaux et qu’il enrégimente les citoyens dans une grande production collective dont il donnera à chacun une part égale. C’est ce qui a été essayé et accompli dans certaines sphères, avec des mitigations nécessaires, dans la république des Soviets.

Nous ne voulons pas de tel régime au Canada. Il est contraire à la liberté personnelle, contraire aussi à l’attachement naturel que chaque propriétaire porte à sa propriété, contraire enfin à l’efficacité de production, la nature humaine étant telle, dans son état déchu, qu’on s’applique toujours mieux à une chose dans laquelle on a un intérêt personnel qu’à celle qui regarde tout le monde.

Le capitalisme tient à la propriété privée. Mais les puissances d’argent — cette matière qui a usurpé la place de l’esprit dans le régime capitaliste — opèrent de façon à faire disparaître de plus en plus la propriété privée chez un grand nombre pour la concentrer entre les mains d’un petit groupe.

Comptez les fermes, les ateliers, les maisons dont les propriétaires ont dû se départir parce que des conditions financières, indépendantes de leur volonté, les ont rendus incapables de rencontrer leurs obligations hypothécaires ou fiscales. Est-il jusqu’ici une seule ferme, une seule usine, une seule demeure au Canada qui ait été confisquée par le communisme?

Lorsqu’un cultivateur, aussi laborieux, aussi habile qu’il y a douze ans, exploitant le même sol pour le même marché, ne peut plus vendre ses produits profitablement, ne peut plus trouver l’argent pour ses intérêts et ses taxes, à qui la faute? Au communisme, ou à la soustraction de l’argent et à la compression des crédits par ceux qui gouvernent le volume et les émissions d’argent et de crédit?

La crise économique, le chômage, la destruction des énergies de travail, des énergies de santé et des énergies morales aussi, — est-ce l’œuvre du communisme ou de l’argent raréfié?

Il est bon de crier gare au brigand qui guette à la porte; mais celui qui pille la maison mérite-t-il plus d’égard?

Le mal n’est pas que des capitaux placés réclament des intérêts. Celui qui emprunte pour développer son usine ou sa ferme peut ainsi augmenter sa production; il est juste qu’il donne à son financeur une partie du produit de ses ventes. Mais si sa production augmentée ne trouve pas en face d’elle une augmentation d’argent pour l’acheter, si au contraire elle fait face à une restriction de crédit, le débiteur et le créancier vont en souffrir. À qui la faute?

Le vice monétaire gâte tout notre système capitaliste. Aussi voit-on l’accaparement de la propriété privée par les institutions qui commandent la naissance de l’argent et celles qui gravitent dans leur orbite.

Est-ce à dire que le communisme ne soit néfaste que d’une paille et qu’on doive se borner à dénoncer la poutre installée dans notre système? Ce serait une affirmation monstrueuse. Le communisme une fois devenu maître ne connaît aucune éthique, ne respecte rien et les poutres y pullulent.

Mais si l’on commençait par mettre un peu d’ordre dans ce que nous avons, ne serait-ce pas le meilleur moyen de barrer l’entrée ou même l’espoir d’entrée aux doctrines subversives? Notre élite, ou celle qui se présente comme telle au public, ne pourrait-elle pas, sans se désintéresser de la menace du voleur hirsute et sanguinaire, s’occuper un peu plus du voleur bien habillé et honoré qui pompe le sang de notre vie économique et sème des ruines dans nos villes et dans nos campagnes?

Peut-être la poutre nous a-t-elle mis de gros éclats dans les yeux, et cela nous empêche-t-il de voir clair?

"Ôte d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras à ôter la paille de l’œil de ton frère.”

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