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L'Économique — Le crédit provincial

Louis Even le vendredi, 01 mars 1940. Dans L'économique

Le mot crédit vient d’un mot latin qui signifie avoir confiance. Qui dit crédit dit confiance. On ne fait crédit à quelqu’un que si on a confiance en lui.

Il y a différents sujets de confiance. Vous pouvez avoir confiance en quelqu’un parce qu’il pourra vous payer ce qu’il vous doit, vous rembourser ce qu’il a emprunté. C’est le crédit financier, le seul considéré par les banquiers et les financiers.

Ce crédit-là ne mesure pas précisément la valeur d’un homme. Un jeune homme sort de l’école avec des bras bien musclés, un cerveau clair et meublé, un cœur pur et un esprit déterminé. Il est capable de servir, capable de fournir du travail. Il a un grand crédit personnel. Mais pour le banquier, ça ne compte de rien. On peut perdre ses forces physiques, son enthousiasme, son moral : ni les banquiers, ni leurs valets de la politique ne s’en émeuvent.

Le financier mesure son homme par la capacité de payer. Il veut aussi mesurer les pays par leur capacité de payer. Comme la capacité de payer dépend de l’argent, que l’argent dépend du faiseur d’argent, du banquier, il se trouve que la capacité globale de payer dépend aussi de l’action des banquiers. Comme ils font l’argent rare, la capacité de payer ne représente pas du tout la capacité de produire — et c’est la cause principale de tout notre désarroi économique.

LE CRÉDIT RÉEL

Le crédit réel, ce qui est en réalité à la base de toute confiance, c’est pourtant la capacité de produire et de livrer des biens, des services. Les faiseurs d’argent eux-mêmes ne pourraient faire aucun argent valable, s’il n’y avait pas dans le pays la capacité de produire. L’argent ne servirait de rien s’il n’y avait pas quelque chose à acheter.

Le crédit réel, le fondement indispensable de tout crédit, c’est donc la possibilité de fournir des choses utiles, marchandises ou services.

Ce crédit-là n’est pas l’œuvre des banquiers, c’est l’œuvre des individus, des familles, de l’éducation, de la religion, de la civilisation, de la structure sociale, de l’organisation sociale, de la science accumulée, du progrès.

Le crédit réel d’une province, ce qui fait qu’on a confiance en cette province plus qu’en un désert, c’est la somme de toutes ces choses, ressources naturelles, scientifiques et humaines disponibles dans cette province. Le crédit d’une province comme celle de Québec est immense. On n’en utilise qu’une petite partie, parce que les financiers restreignent les moyens de placer des commandes sur ce crédit ; ils limitent les permissions de se servir de ce crédit.

Demandez à n’importe quel gouvernement provincial pourquoi il laisse du chômage et de la misère dans son territoire, au lieu d’utiliser la capacité de rendement des matériaux, des machines et des hommes : il vous répondra que c’est le manque d’argent. Le manque d’argent constitue une défense de se servir de biens possibles dont nous avons pourtant grand besoin. La présence d’argent donne la permission de se servir des biens.

L’assujettissement aux contrôleurs des permissions est la plus pernicieuse abdication de pouvoir de tout gouvernement.

La province a juridiction sur ses ressources naturelles et elle est chargée de la sauvegarde des droits civils de ses citoyens. Le gouvernement provincial doit donc pouvoir légiférer pour que ses citoyens puissent utiliser toute la capacité productive de la province.

D’autre part, sous notre système financier, l’utilisation de la capacité de produire est limitée par la capacité de payer que libèrent les banquiers. Si une province veut utiliser toute sa capacité de produire, pour hausser le niveau de vie de ses citoyens, elle doit s’affranchir des bornes artificielles imposées par les banquiers. Mais ceux-ci obtiennent leur charte du fédéral. D’où la source de conflit entre le provincial et le fédéral.

La constitution reconnaît à la province ses droits. Mais elle confère au fédéral la législation concernant ceux qui imposent des limites à l’exercice de ces droits.

Lorsqu’une province veut subjuguer la puissance privée qui s’oppose à l’exercice de ses droits, la puissance privée peut réussir à se faire protéger par Ottawa. C’est ce qui est arrivé dans le cas de l’Alberta en 1937. Et l’on a vu le gouvernement fédéral user de sa juridiction en matière bancaire pour appuyer des institutions privées, à profit, contre la volonté bien définie du peuple de toute une province.

L’OBJECTIF D’EDMONTON

Quel était, et quel est encore, l’objectif du gouvernement d’Edmonton ? Le gouvernement d’Aberhart veut simplement que la population de sa province puisse se servir de toute la capacité productive de l’Alberta en autant que les Albertains en ont besoin.

Si l’Alberta peut produire beaucoup de nourriture, rien ne doit empêcher les gens d’Alberta d’avoir de quoi manger. Si l’Alberta peut produire assez de chaussures pour tous les pieds des habitants de l’Alberta, rien ne peut justifier la privation forcée de chaussures. Si l’Alberta peut construire des routes, des écoles, des hôpitaux, rien ne doit empêcher les Albertains d’avoir ces routes, ces écoles, ces hôpitaux.

Mais l’argent ? L’argent est une chose artificielle, pas naturelle, et c’est l’argent qui doit plier, s’assouplir aux besoins lorsqu’existe la capacité de satisfaire ces besoins.

Ce sont là des principes irréfutables. Mais leur application nécessite l’intervention de la loi dans un domaine réservé au fédéral. Et le fédéral ne semble pas s’inspirer des mêmes principes. Tant que s’écrira l’histoire, ce sera la honte éternelle du gouvernement King de s’être opposé à l’application de ces principes et d’avoir pris parti pour ceux qui ne s’inspirent que de la soif du gain et du pouvoir. Ce sera également l’honneur éternel d’Aberhart, de son cabinet, de son parlement, de son peuple d’avoir tenu bon, d’avoir affronté une lutte gigantesque, même s’ils la perdaient, contre une puissance financière barbare soutenue par le gouvernement souverain du Dominion.

LE DUEL

On voit la position. D’une part, le gouvernement provincial, serviteur de son peuple ; d’autre part, la dictature bancaire qui refuse de se soumettre, forte de l’appui d’un gouvernement supérieur.

Il restait au gouvernement albertain deux alternatives : ou sacrifier son peuple, comme dans les autres provinces ; ou établir un mécanisme financier provincial, dans les limites de ses pouvoirs, et faire concurrence au mécanisme bancaire.

C’est la seconde alternative que choisit Edmonton. Tout était à bâtir, mais Aberhart disposait d’un capital précieux, fruit de plusieurs années de travail laborieux : un peuple renseigné.

Tout mécanisme financier exige la confiance. La confiance peut être irréfléchie, aveugle, basée sur la tradition : c’est le cas de la confiance dans notre système actuel. Cette confiance-là va jusqu’à la bêtise, jusqu’au suicide. Mais la confiance peut être raisonnée, basée sur l’étude des principes et des faits ; celle-là est plus solide et le jugement qui l’a fait naître assure la vigilance contre les égarements. C’est cette confiance-là, édifiée en Alberta, qui permet le succès du mécanisme comptable brièvement expliqué en page 8 du présent numéro de VERS DEMAIN.

ARGENT DE COMPTABILITÉ PROVINCIALE

L’argent est un droit à la production. Ce droit peut aussi bien être représenté par la possession d’un morceau de papier dans sa poche.

C’est d’ailleurs ce qui se pratique dans notre système ordinaire. Que j’aie $25 en argent de papier dans ma poche, ou que j’aie $25 à mon crédit dans un compte de banque, c’est bien la même chose pour me procurer ce que je veux de la richesse du pays.

Que ce soit la banque ou le gouvernement provincial qui tiennent les livres, c’est encore la même chose, pourvu que tout le monde accepte un chèque sur la province aussi facilement qu’un chèque sur la banque.

LES PITONS DE TASCHEREAU

On se rappelle les pitons de Taschereau. En retour de services rendus à la province, un employé recevait des pitons et se procurait des produits de la province. C’était payer l’employé par du crédit provincial sans passer par les banques.

Si Taschereau avait eu des établissements pour recevoir les pitons, les remettre en circulation ; s’il leur avait lui-même fait confiance en les acceptant en paiement de taxes ; s’il avait fait payer les députés avec des pitons ; s’il avait instruit le peuple sur le véritable rôle de l’argent et inspiré à toute la province autant de confiance dans les pitons du gouvernement que dans les “pitons” des banques, il aurait eu un système de crédit provincial capable de servir toute la capacité productive de la province en fait de services comme de marchandises. Il aurait établi la fin des dettes publiques, la fin des crises, la fin du chômage forcé, et élevé le niveau de vie de la province de Québec jusqu’aux limites de ses disponibilités en hommes, en machines et en matières premières. La province bénirait sa mémoire.

En Alberta, on n’émet pas de pitons, mais on émet des crédits sous forme d’argent de comptabilité. C’est plus moderne.

Les paiements se font simplement par des transferts de crédit, tout comme par les chèques tirés sur les comptes de banque.

Les Albertains récoltent aujourd’hui le fruit de leur éducation. Ils posent en même temps un exemple dont les autres provinces devraient se hâter de bénéficier. Si notre excellent M. Godbout avait pris la peine de faire une visite d’étude en Alberta au lieu de chercher sa direction spirituelle à Ottawa, il n’aurait pas eu besoin de son emprunt de 40 millions et il pourrait se dispenser de nous prêcher les sacrifices et les privations alors que notre province regorge de richesses naturelles et de travail non utilisé.

VERS DEMAIN 1 mars 1940 p5 1940_03_No9_P_005.doc 

Louis Even

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