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Le Grand Déséquilibre

Louis Even le lundi, 01 novembre 1937. Dans Cahiers du Crédit Social

Sous le régime capitaliste, la distribution des produits ne s’opère que par l’échange. Cela ne veut pas dire simple troc, échange direct de deux articles entre deux individus qui en sont respectivement pro­priétaires. Le commerce moderne, et même très ancien, se sert de monnaie. La monnaie n’est pas une richesse, mais l’intermédiaire qui permet d’étirer, dans le temps et dans l’espace, l’échange des richesses, des biens. Le troc se trouve, grâce à la monnaie, décom­posé en deux opérations : on échange des produits contre de la mon­naie (opération de vente) ; puis on échange cette monnaie, tôt ou tard, une partie ici une partie là, contre d’autres produits à mesure qu’on les désire (opération d’achat).

La capacité de vente est représentée par les produits dont dis­posent l’agriculture, l’industrie, le commerce. La capacité d’achat est représentée par la monnaie que possèdent les consommateurs qui désirent s’en servir pour l’acquisition de produits.

Toute production fait naître une capacité de vente estimée par le prix des produits qu’elle offre aux consommateurs. De même aussi, toute production fait naître une capacité d’achat estimée par telle monnaie qu’elle distribue aux consommateurs désireux d’acheter des biens de consommation.

La production, au cours de ses procédés, distribue de la mon­naie. En atteignant sa fin par la vente au consommateur, la pro­duction récupère la monnaie.

Que distribue la production ? Elle distribue : des salaires et des appointements aux travailleurs, de la monnaie aux fabricants de machines et d’outillage et aux fournisseurs de force motrice, des taxes ou impôts aux administrations publiques, des bénéfices et des dividendes aux capitalistes. Tout cela doit être récupéré par la vente.

Mais, comme nous l’avons déjà fait remarquer dans de pré­cédents articles, au moins une partie des taxes (telle une bonne part de l’intérêt sur les dettes consolidées) va à des gens qui ne s’en servent pas pour acheter, parce qu’ils n’en ont pas besoin.

De même en est-il d’une grosse partie des dividendes et des profits aux capi­talistes.

À titre d’exemple, prenez les chiffres suivants publiés par l’Office Fédéral de la Statistique, pour la production des industries textiles de la Province de Québec en 1935 :

Salaires et appointements ..........$  44,052,365

Prix d’achat du matériel ..............$  95,546,726

Valeur totale des produits finis.....$ 178,226,210

Le premier de ces trois éléments, salaires et appointements, représente, pouvons-nous dire, du pouvoir d’achat effectif, moins toutefois une partie de la portion qui en sera prélevée par les im­pôts qui n’oublient pas les contribuables ou par des exigences de créanciers. Le second élément, paiements pour matériel, représente aussi du pouvoir d’achat effectif entre les mains des producteurs primaires, avec les mêmes exceptions. Même en ignorant ces excep­tions, totalisez les deux articles, vous trouvez  $139,599,091. Et le prix demandé au consommateur est $178,226,210 !

On va me dire que le capitaliste est lui aussi un consommateur et que la balance de 40 millions est employée par lui à des achats de biens de consommation ou mise de côté pour parer à la dépré­ciation, etc., ou versée au fisc. Les argents pour la dépréciation ne sont pas de sitôt mis en circulation, s’ils le sont jamais car nous con­naissons des cas où l’on déprécie les machines plusieurs fois leur prix avant de les mettre au rancart. Quant au capitaliste consom­mateur, il n’achète relativement pas grand-chose des biens de con­sommation, dont il est déjà repu. Il réinvestit ses profits et réclame de nouveau ces réinvestissements sous forme de dividendes dans les prix des nouveaux produits. Pour les versements au fisc, ce sont en partie des versements indirects à la même clique de repus.

Les $40,000,000 alimentent le capital : il paraît que les $150,000,000 placés dans l’industrie sont le premier client à satisfaire. Ces $150,000,000 ne représentent pas un placement initial, mais une boule de neige formée par l’addition successive de tranches qui sont restées dans les prix mais qui ne sont pas devenues du pouvoir d’achat. D’aucuns appellent cela de l’épargne et lui brûlent de l’encens, sans daigner s’attarder à considérer le cas du consom­mateur qui possède moins de 140 pour acheter ce qui vaut 180. Laissons la question épargne pour une étude bien à elle et qu’elle mérite.

Ce que l’on constate dans l’industrie des textiles, se constate aussi dans toutes les autres. L’exportation ne corrige pas, car vous ne pouvez exporter sans importer, et si le public consom­mateur est dépourvu de la monnaie suffisante pour acheter ce que vous exportez, comment le sera-t-il pour acheter ce que vous im­portez à la place ?

Toute production crée donc une capacité de vente chez le pro­ducteur en même temps qu’une capacité d’achat chez le consommateur ; mais la capacité de vente dépasse la capacité d’achat.

Cet écart grandit à mesure que se mécanise la production et que se perfectionne l’outillage. Il n’est pas un industriel, en effet, qui remplace des hommes par une machine, ou une machine par une autre plus nouvelle, à moins d’y trouver un profit, c’est-à-dire qu’il aura à distribuer moins de pouvoir d’achat relativement à la capacité de vente que fera naître sa production.

Voilà le grand déséquilibre qui paralyse les échanges. La production elle-même en est ralentie, parce qu’elle devient inven­dable, et ce ralentissement de la production accentue encore l’insolvabilité du consommateur.

L’échange ne fonctionne plus.

Il fonctionnait mieux autrefois, car tout le monde avait quel­que chose à échanger. Celui qui ne possédait rien pouvait offrir son travail ; on l’acceptait avec empressement, car on en avait grand besoin, C’était l’ère de la rareté.

La technique, le progrès nous ont introduits dans l’ère de l’abondance. Mais l’abondance reste non distribuée, parce que la collectivité des consommateurs avec des besoins à satisfaire n’a pas assez de capacité d’achat pour équilibrer les prix, et parce que beaucoup de consommateurs n’ont rien à échanger contre les produits. En vain offrent-ils leur travail comme autrefois, cet article-là ne compte plus, on a la machine et on pourrait avoir beau­coup mieux encore si la production s’écoulait.

Le remède pour corriger le déséquilibre ?

Faut-il supprimer l’échange et distribuer les produits selon les appels des consommateurs ? Ce serait du socialisme qui néces­siterait l’étatisation de la production et de la distribution. On y viendra si l’on n’a rien de mieux à offrir.

Faut-il rétablir l’équilibre en diminuant le côté trop fort ? Autrement dit, détruire la production pour abaisser la capacité de vente ? C’est ce qui se fait par la guerre et par l’embauchage à la fabrication de munitions d’ouvriers qui devraient être destinés à la production de biens utiles. C’est pourquoi la guerre et la course aux armements étayent un capitalisme désaxé qui chancelle. On s’entretue en Espagne ; on se montre les crocs à travers des fleuves frontières, et on en profite dans tout le monde civilisé, même au Canada. On chante le retour à la prospérité !

Un autre moyen, plus humain et qui n’implique pas, comme le socialisme, l’abdication de la personnalité, ce serait de supplémenter le pouvoir d’achat déficitaire ou absent, pour équilibrer la capacité d’achat totale avec la capacité de vente totale ; ce serait de dis­tribuer au consommateur, pour combler l’écart, une monnaie qui lui donne un titre aux produits sans entrer dans le prix de revient de ces produits, donc sans augmenter les prix — une monnaie qui naisse exactement à cette fin, non pas une monnaie provenant de taxes qui abaisseraient le pouvoir d’achat ailleurs ; une monnaie qui ne nuise à aucun producteur, mais au contraire les avantage tous sans dis­tinction. C’est du Crédit Social, auquel conduisent infailliblement toutes les considérations sensées.

À mesure qu’on connaît mieux les propositions du Crédit Social, on est forcé de conclure que c’est le seul moyen de sauvegarder le capitalisme en le mettant au ton de la technique moderne, à moins qu’on préfère assurer quelques années de plus au moribond en hâtant les peuples vers une nouvelle guerre universelle qui enfantera sans doute plus d’une Russie.

Elle est bien juste la réflexion du Révérend Père Levesque : “Si vous ne voulez ni du communisme ni du socialisme, opposez-leur le Crédit Social, il met entre vos mains une arme terrible contre ces ennemis.”

 

Louis Even

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