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Le Crédit Social est-il possible dans une province ?

Louis Even le dimanche, 01 novembre 1936. Dans Cahiers du Crédit Social

Cette question est soulevée au sujet des expériences du gouvernement albertain. Si l'on a compris ce qu'il faut entendre essentiellement par crédit social, on admettra d'abord que la province peut beaucoup faire pour développer son crédit réel, sa capacité de production de richesse réelle. C'est sur cette base que doit reposer le crédit financier. Aussi voit-on en Alberta le gouvernement pousser la production. Ceux qui signent le covenant rédigé par le gouvernement d'Edmonton en vue de la mise en circulation du crédit albertain s'engagent à produire le plus possible et la meilleure qualité possible. Voilà bien la condition de toute richesse. Voilà qui détruit péremptoirement aussi l'argumentation de ceux qui accusent les créditistes de promettre quelque chose pour rien et de tendre, avec des dividendes, à former une nation de paresseux. S'il est un groupe qui sait distinguer entre la richesse et la monnaie et qui favorise les activités dans tous les domaines, parce qu'il rend à l'homme sa place de maître et à la finance sa place de servante, c'est bien le groupe des tenants du système Crédit Social.

Mais pour que la création de richesse ne soit pas paralysée par le défaut d'écoulement des produits, il faut que l'intermédiaire d'échange soit là, en quantité suffisante et du côté des consommateurs. Le gouvernement albertain a récemment voté, à cet effet, une loi pour l'établissement d'une maison de crédit (Credit-House) - une source de crédit variant selon les disponibilités de la province représentées par sa capacité de production.

La difficulté est que la province n'a pas juridiction absolue en matière monétaire et fiscale. Certains soutiennent, il est vrai, que cette juridiction appartient de droit à chaque province. Peut-être ; mais le fait demeure que le gouvernement fédéral s'en est réservé la souveraineté qu'il la détienne de droit ou par usurpation. Les banques ont une charte fédérale et pourront continuer d'opérer d'après cette charte. Avec deux sources différentes de fabrication de crédit dans la province, dont l'une opère pour son profit, comment peut-on maintenir l'équilibre entre la production et le pouvoir d'achat ? De là nécessité d'une surveillance des prix pour discerner tout signe d'inflation ; nécessité d'un mécanisme de retrait du crédit ; nécessité d'une élaboration de lois et de règlements restrictifs. Deux maîtresses dans une maison, avec des méthodes à peu près diamétralement opposées, c'est une de trop pour la bonne conduite des lieux.

La méthode de Crédit Social Douglas, on le sait, équilibre le pouvoir d'achat avec la capacité de production en comparant les statistiques de l'un et de l'autre et en comblant la différence. Cette compilation de statistiques est certainement plus facile dans une province que dans tout le Dominion. Mais tant que les banques à charte fédérale sont là, elles restent libres d'agir à leur guise et de saboter, si elles le désirent, le système Crédit Social par un gonflement de crédit qui romprait l'équilibre et créerait l'inflation. Cent journaux qui rivalisent de servilité crieraient immédiatement par toute l'Amérique que le Crédit Social est un fiasco.

Il y a bien une alternative. La province peut poser la question de sécession pour exercer ensuite sa souveraineté en fait de législation bancaire. Mais serait-ce si simple ? Le cas de l'Alberta de ce côté serait désespéré, vu sa situation géographique et vu le manque de variété de sa production. Même l'Ouest entier — les quatre provinces du Manitoba, de la Saskatchewan, de l'Alberta et de la Colombie — éprouverait d'immenses difficultés.

Sous ce rapport - sécession- la province de Québec, avec ses richesses variées, son agriculture diversifiée, son industrie, ses ports, sa situation géographique et son caractère ethnique assez tranché de celui du reste du Canada, aurait une tâche infiniment plus facile.

Faut-il conclure de cet article que la législation créditiste du gouvernement albertain soit vouée à la défaite ? Nullement. Ce serait méconnaître la force de caractère, la ténacité, les ressources du peuple albertain. La nouvelle législation peut beaucoup pour restituer au peuple son crédit social, si surtout le peuple coopère, s'il comprend le crédit et accorde au crédit albertain la préférence sur le crédit bancaire. Il y a là un travail d'éducation commencé, mais auquel il reste encore beaucoup à faire. Aberhart s'est déjà plaint du défaut de coopération entière. On ne saurait trop le dire : l'éducation doit précéder le vote ; une véritable démocratie suppose un public éclairé. Voilà qui trace un peu le programme de nos humbles “Cahiers" partout où on lit le français au Canada.

L'un des principaux avantages du vote albertain du 22 août 1935 sera d'avoir déclenché ou activé un mouvement d'étude du crédit un peu partout au Canada et ailleurs. Pendant que des niais cherchent toutes les occasions de ridiculiser les doctrines créditistes et les efforts d’Aberhart et de ses collègues, ces doctrines et ces efforts sont en voie d'établir une magnifique mentalité coopérative en Alberta. Il existe telle chose que le crédit social provincial et, si son utilisation suscite des conflits avec un système fédéral commis à un monopole de profiteurs, nous ne croyons pas que les albertains soient gens à capituler.

Les perspectives sont cependant que la Colombie votera pour la doctrine du Crédit Social à la première occasion. La Saskatchewan et le Manitoba suivront. Notre province de Québec va rapidement, et de plus en plus fort, réclamer un régime de Crédit Social à Ottawa. Le Nouveau-Brunswick, presque 50 pour cent canadiens-français, va se joindre au mouvement. Et alors, la question de la possibilité du Crédit Social dans une seule province ne se posera plus.

Louis Even

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