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L'asservissement d'un peuple

Louis Even le mardi, 01 décembre 1936. Dans Cahiers du Crédit Social

Variété saguenayenne

Par JEAN GAGNON

Où l'on constate le rôle de la monnaie et les fruits néfastes de son contrôle par une poignée de profiteurs.

Supposition...... Tragique réalité

I. La supposition

Jack Calder, propriétaire d'une quantité d'or évaluée à un milliard et conservée sous bonne garde en Angleterre, a décidé d'employer ses capitaux dans la région de Chicoutimi, Lac St-Jean. Il fondera la banque Jack (Il suffit de $500,000 pour obtenir une charte de banque---) qui émettra du papier-monnaie et où ses employés pourront encaisser ou déposer leurs chèques.

Dès son arrivée, Jack déclare aux dirigeants : "J'ai l'intention de dépenser 225 millions en dix ans à la construction consécutive de 10 centrales hydroélectriques. Je n'emploierai pas les cultivateurs ni leurs fils, mais j'engagerai 10,000 de vos 15,000 chômeurs, à $25 par semaine de 40 heures. Les 5000 autres pourront trouver place dans vos industries locales qui se trouveront activées ou s'établir sur des fermes. J'ouvre, en effet, un prêt de 15 millions aux cultivateurs et à ceux qui désirent le devenir, de 10 millions aux industriels pour permettre l'ouverture des usines fermées et la création de nouvelles ; prêts dont le premier remboursement, avec intérêt à 1% plus amortissement, ne sera exigible que dans dix ans."

Dix années ont passé

Jack a dépensé ses 250 millions. Tout cet argent est en circulation ou en dépôt dans la région. Jack a bien acheté pour 10 millions de machinerie à l'étranger, mais il a exporté un égal montant d'énergie électrique. Quant aux gens, par suite du développement agricole et industriel, ils ont exporté approximativement autant qu'ils ont importé.

Voulez-vous maintenant, chers lecteurs, visiter la région ?

Les usines fermées ont ouvert leurs portes. De nouvelles industries ont surgi de terre. Une production abondante et variée en sort : brique, linge, meubles, fonte, verre, pulpe, papier, etc. L'industriel est heureux, sans inquiétude. On travaille, on produit, on vend. Que faut-il de plus ?

Les champs de l'agriculteur sont couverts de légumes et de fruits. Ses bâtisses neuves, larges, solides, propres, où le fluide électrique sème lumière et force motrice, sont remplies d'animaux à haut rendement et de toutes sortes d'instruments et machines agricoles. Fini ce temps où, dans une voiture boiteuse traînée par un maigre cheval, notre terrien ramenait du marché, les larmes aux yeux, ses produits non vendus, tandis que sur le trottoir le citadin retournait à son taudis, le regard fixé sur ces produits dont il avait tant besoin. Fini ce temps où le semeur de blé, le cœur déchiré, devait semer un à un ses fils dans les villes avoisinantes. La terre paie, la terre gardera ses enfants. Terres anciennes, terres nouvelles produisent à foison, car Dieu fit ce sol généreux.

La demeure de l'agriculteur et de l'ouvrier offre à l'extérieur et à l'intérieur le plus consolant spectacle. Elle n'est plus enfouie dans la terre. La cave où jusqu'à deux familles s'entassaient autrefois, violant les principes élémentaires d'hygiène, n'est plus habitée. Maisons solides, hautes, vastes, avec larges fenêtres, détachées l'une de l'autre même en ville, chaudes et bien meublées. L'électricité y répand ses bienfaits. Sur la table, beurre, fruits, légumes, viandes de bonne qualité et en quantité suffisante. L'agriculteur n'enlève plus aux siens la crème, les œufs et ses meilleurs produits pour "payer son terme." Le citadin peut nourrir convenablement ses enfants et le lait, aliment si riche en vitamines et en principes nutritifs, n'est plus réservé au bébé.

Donc, dans la demeure nouvelle, parents et enfants sont bien nourris.

Ils peuvent également se payer remèdes et soins en maladie. Le médecin visite régulièrement la famille. On n'est plus aux jours où les quatre cinquièmes mouraient sans services médicaux. On appelait le docteur quand la maladie avait fait son œuvre. Le médecin chômait généralement, puis devait venir confesser impuissance devant des vies vaincues.

Dans la demeure nouvelle, parents et enfants sont habillés proprement et chaudement. C'était si navrant jadis de voir passer ces petits couverts de vêtements en guenille, mal chaussés, les pieds mordus par l'eau et le froid, les épaules couvertes d'un paletot trop vieux, aminci et effiloché.

Donc, l'aisance et la sécurité règnent dans la demeure nouvelle. Le père et la mère, sans inquiétude du lendemain, ne pleurent plus de priver leurs petits des aliments, des vêtements, des soins et du confort nécessaires. Nul collecteur de compte ne vient plus les humilier et leur rappeler leur misère.

Collèges et séminaires sont agrandis, bien pourvus de laboratoires et de bibliothèques et fréquentés par un grand nombre d'élèves. Les professeurs reçoivent une allocation substantielle pour des services inestimables qu'ils continuent de rendre avec un dévouement inlassable. La maîtresse d'école a vu quintupler l'embryon de salaire qu'on lui marchandait autrefois.

La taxe n'est plus onéreuse ; facile à percevoir, elle a permis l'exécution d'un plan d'ensemble : propreté, largeur, bon alignement des rues asphaltées, arbres, gazon, fleurs, parcs, bon éclairage ont changé l'aspect des villes. Et sur les rivières, dix nouvelles centrales transforment et utilisent la force tombante des eaux.

Création, amélioration, prospérité, santé, bonheur vie : bienfaits sans nombre et inappréciables que Jack a semés dans la région, non en apportant des richesses de l'étranger, mais par la simple injection en dix ans de 250 millions de dollars, sous forme de chèques ou de monnaie de papier.

Tous se préparent à fêter le dixième anniversaire de l'arrivée du grand bienfaiteur Jack quand parvient ce télégramme : “Visité les caveaux de Jack ; constaté que les blocs d'or, qui lui ont permis l'émission de 250 millions dépensés dans votre région, ne sont que de vulgaires roches recouvertes de papier doré. Regrettons devoir déclarer ces chèques sans aucune valeur. Devrez perdre biens et temps donnés en échange.”

Grand émoi, on traîne Jack devant les tribunaux : mais son plaidoyer est la logique même : Pourquoi vous alarmez-vous ? Les 250 millions de monnaie créée ne sont-ils pas garantis par les dix usines qui valent 250 millions ? Votre temps, vos matériaux, je ne les ai pas transportés dans d'autres pays ; prenez-les, ils sont là dans ces centrales électriques et vos papiers représentent des parts d'une valeur à 100 pour cent. Je ne dois rien à l'extérieur, j'ai payé en électricité. Vous-mêmes vous ne devez rien, vous avez exporté un montant de marchandises égale à vos importations. Je ne vous ai donc pas extorqué un sou. N'avez-vous pas, d'autre part, bénéficié des dix ans de prospérité que mes papiers sans base d'or vous ont valus.”

Eh oui. De simples morceaux de papier, de simples inscriptions de chiffres ont fait surgir des usines de 250 millions, permis des améliorations inestimables et procuré le bonheur de bien vivre pendant dix ans.

Pourquoi ? Parce que des papiers ont permis l'échange des biens, parce qu'ils ont passé du producteur au consommateur des produits existants ou pouvant exister mais inutilisés jusque là.

Le Rêve est fini !

II. La tragique réalité

Tous savent que les mêmes hommes contrôlent à la fois les banques et les monopoles. Ces hommes siègent aujourd'hui au bureau de direction de la banque : demain ils siégeront au bureau de direction de la compagnie mère du monopole.

D'autre part les banques créent de rien leur moyen de paiement, dans une proportion de 10 à 20%, parfois 100 pour 100. Pour financer les travaux de la Chute-à-Caron, d'Alma, enfin de tous les pouvoirs hydrauliques (pour ne s'occuper que du monopole électrique), voici comment ont procédé les dieux étrangers devenus les maîtres absolus dans les régions saguenayennes.

La banque (contrôlée par Jacques et André, mais portant le nom de Royale, de Montréal, etc.) a ouvert un crédit indéfini à la compagnie "Alma et Caron Power (dont les directeurs sont encore Messieurs Jacques et André).

Donc ces Messieurs se prêtent à eux-mêmes. Les travaux commencent et les chèques sortent. Les travaux terminés ont exigé la mise en circulation de deux cent millions de monnaie-chèque.

D'un côté donc, ces créateurs d'argent (sans se soucier de base or ou métallique quelconque) ont émis 200 millions de monnaie de papier ou de chiffres, pendant que, de l'autre, nous aménagions des pouvoirs hydrauliques valant 200 millions. Alors grand miracle. Qui pourrait prouver qu'ils ont mis en circulation de la fausse monnaie ? Ces 200 millions ne sont-ils pas garantis par des valeurs évaluées à 200 millions ?

Remarquons bien ceci : À mesure que la fausse monnaie légalisée sortait de la banque nous produisions, pour une égale valeur, des richesses fournissant la base de cette émission. Les travailleurs produisent la richesse ; la banque produit la monnaie qui représente cette richesse et, en prêtant cette monnaie créée au monopole dirigé par les mêmes hommes que la banque, elle se constitue propriétaire des fruits du travail.

Ces directeurs universels soutirent du public consommateur ce qu'il faut pour les alimenter d'intérêts à titre de banquiers et de dividendes à titre de compagnie d'exploitation. En moins de vingt ans, les 200 millions mis en circulation ont été repris et nos artistes restent les propriétaires absolus d'usines de 200 millions. Joli cadeau d'un peuple qui peine !

Voilà comment l'argent fait l'argent. Voilà l'histoire du développement industriel de la région par les capitalistes étrangers. Capitalistes banquiers dont personne n'a vu les blocs d'or et qui n'ont pas encore reçu l'épreuve de Jack. Voilà comment le monopole de l'argent crée et soutient tous les autres monopoles.

Fils des courageux défricheurs qui, par la hache et la charrue, ont si noblement gagné le droit de posséder le royaume du Saguenay et de le transmettre à leurs descendants, regardez. Ouvriers, manœuvres, bûcherons, ingénieurs, cultivateurs, vous tous qui directement ou indirectement avez sorti de terre ces richesses, regardez. Ne reconnaissez-vous pas, dans ces usines hydro-électriques, votre terrain, vos chutes d'eau, votre sable, vos roches, votre bois de construction, vos sueurs, vos services ? Seuls la machinerie et certains produits, 10% à peine de la valeur totale, sont venus de l'extérieur. Pourcentage depuis longtemps récupéré par les exploitants qui vendent le courant aux régionaux à des centaines de fois son prix.

Ne saute-t-il pas aux yeux de tous que nous nous sommes appauvris et non enrichis depuis l'arrivée de ces banquiers capitalistes ? Comptons les chômeurs, comptons ceux qui sont à la veille de le devenir, comptons les terres hypothéquées, les 28 municipalités en défaut, les 10 autres qui se relèvent à peine du bourbier, au prix de quels sacrifices et pour combien de temps ?

C'est plus que temps de crier : Halte sur la pente !

Louis Even

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