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Allo, Oxford!

le vendredi, 01 janvier 1937. Dans Cahiers du Crédit Social

M. Armand Turpin a publié récemment dans "L'Action Catholique" une série d'articles très à point et rédigés avec beaucoup de clarté sur le Crédit Social. Nous sommes heureux d'apprendre qu'ils seront réunis et paraîtront sous forme de brochure.

Mais ces articles ont donné sur les nerfs d'un certain M. Charles Bilodeau, qui ne nous est pas inconnu et qui ne manque jamais de faire suivre sa signature du décor pompeux de “Diplômé en Sciences Économiques et Politiques, Université d'Oxford.” Et quand on sort d'Oxford, Messieurs, chapeau bas, s'il vous plaît !

M. Bilodeau publiait donc à son tour, dans "L'Action Catholique" du 24 décembre, une communication, "À propos du Crédit Social.” Il commence par rendre hommage au talent de M. Turpin, “talent digne d'une meilleure cause.” Nous sommes bien marris de ne pouvoir rendre le même hommage au diplômé d'Oxford, car il nous serait agréable de lui servir un calmant pour apaiser ses alarmes devant la vague du Crédit Social qui monte et l'effraye.

L'argument cher entre tous à M. Bilodeau, c'est que les économistes de tous les pays, paraît-il, sont unanimes à rejeter le Crédit Social. Ce qui ne l'empêche pas de conclure qu'il est "inquiétant de constater qu'un grand nombre de nos gens se rallient à ce système." En effet, nous connaissons nombres d'hommes d'étude, des prêtres, des professeurs de séminaires, des médecins, des avocats, des notaires, des comptables, des instituteurs et inspecteurs d'école, voire des professeurs d'économique, qui, après avoir étudié le système de Douglas, n'hésitent pas à lui donner la préférence sur le système désuet et lamentablement inefficace d'aujourd'hui. Mais tous ces gens-là, aux yeux de M. Bilodeau, sont victimes d'un "charlatanisme économique,” endoctrinés par des "hâbleurs" qui abusent de "leur ignorance et de leur crédulité, faussent leurs esprits et, en diminuant la confiance dans nos institutions, ouvrent la voie au socialisme et aux idées subversives.”

Mes chers amis, n'achetez plus les Cahiers du Crédit Social, ménagez vos cinq sous ; vous aurez besoin de ces épargnes et d'autres pour aller faire un stage à Oxford.

Et qu'apprend-on donc à Oxford ?

On y apprend, entre autres choses, que " $1000 de produits offerts au public engendrent $1000 de revenus." Si nous comprenons bien, M. Bilodeau veut dire que $1000 de produits offerts au public ont mis en circulation $1000 de monnaie pour acheter ces produits.

Les faits démentent catégoriquement cette assertion. Ce n'est jamais le manque de produits offerts par l'industrie, mais toujours le manque d'argent pour se les procurer, qui empêche l'aisance de régner dans tous les foyers du Canada. J'en appelle à tous ceux qui offrent les produits et à tous ceux et celles qui les désirent. Mais vous aurez beau, tous ensemble, constater un fait qui crève les yeux, la loi a été écrite et Monsieur n'en démordra pas. Vous avez eu beau envoyer les ouvriers chez eux, cesser de les payer et les remplacer par une machine qui multiplie la production, les $1000 de produits ont distribué $1000 de pouvoir d'achat ! Quand bien même, poussant les choses à l'extrême pour faire mieux ressortir la loi, quand bien même la production universelle serait l’œuvre d'une machine automatique, sans l'intervention d'aucun des humains qui peuplent le globe, la loi économique est là : cette production aura distribué tout le pouvoir d'achat nécessaire pour se la procurer.

Voilà un agriculteur qui a travaillé plus longtemps et mieux et qui, aidé par son fils sorti de l'école, a doublé sa récolte ; voilà un pêcheur qui a prolongé ses journées et doublé sa capture. L'un et l'autre apportent leurs produits au marché, il faut tout de suite croire qu'ils ont distribué deux fois plus de monnaie en cours de production !

Qu'apprend-on à Oxford ?

Que “ $100 distribués en salaires peuvent acheter $1000 de marchandises." !... C'est peut-être ainsi qu'on y explique que le pouvoir d'achat égale toujours la production. Vous produisez $1000 de marchandises et vous ne distribuez que $100 du côté consommateur ; ce qu'à cela ne tienne, avec $100 vous achetez $1000 de marchandises ! Il fallait commencer par là, mon cher, pour expliquer l'erreur de Douglas qui voit disparité entre la production et le pouvoir d'achat. Et comment $100 achètent-ils $1000 de marchandises ? Très simple, “le même dollar change de main 5, 10, 100 fois et suscite autant d'achats." Pour un diplômé, tomber dans ce panneau !... Je prends $1.00 provenant de mon salaire ; j'achète pour $1.00 d'épicerie. L'épicier, paraît-il, va acheter avec ce dollar, pour $1.00 de viande ; le boucher, $1.00 de bas ; le mercier, $1.00. de pâtisserie, et ainsi de suite. Merveilleux ! C'est à croire que des boîtes de conserves vont naître spontanément chez l'épicier pour remplacer celles que j'ai achetées ; que la viande repousse d'elle-même chez le boucher ; que les bas tombent du ciel chez le mercier ; et ainsi de suite, puisqu'aucun d'entre eux n'emploie rien du dollar pour remplacer la marchandise vendue.

Que des "économistes amateurs” publient de telles sottises, passe ; un député a bien dit la même chose au Parlement d'Ottawa. Mais un Oxfordiste ?

La réalité est plus terne. Si la production doit seulement s'entretenir, un dollar de pouvoir d'achat ne l'entamera que d'un dollar en passant du côté producteur. Ce dollar ne pourra revenir du côté pouvoir d'achat qu'en faisant surgir de nouveaux produits avec leurs prix. Si le dollar fait le va-et-vient dix fois, les produits nouveaux se lèvent avec leurs prix dix fois ; s'il fait le va-et-vient quinze fois, les produits nouveaux se présentent quinze fois. Mais s'il y a insuffisance de monnaie pour acheter la somme des produits qui lui fait face, cette insuffisance se répétera, accentuée, au deuxième cycle, à moins qu'on diminue la production, ou qu'on augmente la monnaie, ou qu'on avilisse les prix.

Voilà la vélocité de la monnaie. Et qu'on n'oublie pas, non plus, que les 95 pour cent de nos dollars naissent et meurent dans les banques et que, si les naissances peuvent dépasser les décès, le contraire peut aussi avoir lieu. De sorte que, en somme, la vélocité des échanges dépend du flot du crédit bancaire. Ceci nous amène à cette autre remarque de M. Bilodeau :

"Les Créditistes accusent les banques de contracter le volume du crédit lorsqu'elles reçoivent le remboursement d'un prêt et de causer ainsi une déficience du pouvoir d'achat. Si l'assertion était juste, le volume des crédits bancaires serait en diminution constante et tout crédit aurait même disparu."

Vous arrangez les créditistes à votre sauce, Monsieur. S'ils reconnaissent le décès des crédits dans le remboursement des prêts, ils reconnaissent également leur naissance dans l'octroi des prêts. Et ils n'ont jamais prétendu que les octrois arrêtaient complètement pendant que continuaient les remboursements. Ils affirment simplement que le rythme varie dans l'un ou l'autre sens, au gré des banquiers et des conditions créées par un système aussi mal équilibré.

M. Bilodeau est tout aussi égaré lorsqu'il dit que "pour satisfaire ces Messieurs du Crédit Social, toutes les transactions devraient se faire en pièces d'or." Que les vieilles barbes dont s'inspire M. Bilodeau gardent le culte de l'or et des pièces d'or sous leurs ogives, il y a longtemps que nous avons récusé cette idolâtrie.

Qu'apprend-on à Oxford ?

Ce que "notre Major (Douglas) oublie  — que de larges sommes sont mises en circulation par les commerçants, les compagnies de transport, les professionnels, etc. sans production correspondante de biens."

En voilà encore une belle ! Essayer de nous faire croire que l'argent distribué par les commerçants et les compagnies de transport va faire disparaître l'écart entre le pouvoir d'achat et le prix de vente. Comme si les frais de transport et les frais d'opération du marchand n'entraient pas dans la confection du prix de revient !

Puis de joindre les professionnels à cette énumération ! Comment diable un médecin qui achète les produits de l'industrie grossit-il le pouvoir d'achat vis-à-vis de la production ? Est-ce que l'argent augmente de valeur en lui passant par les mains ? Ce qui est vrai, c'est que le professionnel exerce un pouvoir d'achat qui lui a été transmis par son client en retour de services professionnels. Mais ce pouvoir d'achat est tout de même né, directement ou indirectement, de l'industrie.

Les services professionnels déplacent le pouvoir d'achat, ne l'augmentent pas et, au contraire, en retardent l'exercice. Vous avez deux dollars ; vous pouvez les consacrer à acheter une chemise et une cravate ; mais vous avez besoin de consulter un médecin et vous lui passez les deux dollars. C'est lui qui pourra consacrer ces deux dollars à l'achat d'une chemise et d'une cravate, ou de toute autre chose équivalente. Vous lui avez transmis votre pouvoir d'achat. L'application de ce pouvoir d'achat de deux dollars est simplement retardée. L'introduction des services professionnels dans le circuit produit donc un effet exactement contraire à celui que s'imagine M. Bilodeau.

Avant donc que de prétendre trouver confusion, ignorance et contradiction chez le Major Douglas, vous ferez bien, cher ami, tout fier que vous soyez encore de vos lauriers universitaires, de secouer vos langes et mettre un peu d'ordre dans votre bagage économique. Continuez tout de même, si cela vous fait du bien, de poser en défenseur des "principes de l'économique," de déplorer le "nombre immense de gens crédules," de supplier qu'on "enraye le mouvement créditiste dès ses débuts." Mais, de grâce et c'est par ce conseil que le "vendeur de pilules" des Cahiers va terminer, faites-le avec plus de talent, sinon, pour sauvegarder le bon renom d'Oxford, coupez la queue de comète de votre signature.

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