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Sarto

Gilberte Côté-Mercier le mercredi, 01 mai 1940. Dans Philosophie

Sarto est un jeune homme qui a appris des principes dans sa famille et son collège.

Et son âme est pleine de l’idéal de ces principes.

En entrant dans la vie, il s’aperçoit vite que le réel s’adapte très mal aux grandes lois éternelles.

Tout de suite, il se trouve une vocation, celle de corriger le réel.

Il le corrigera dans ce domaine particulier de la politique pour lequel il se découvre des talents.

Puis, il s’engage jusqu’au cou dans la politique. Oui, c’est décidé, il sera champion de la vérité et de l’ordre. Il protégera ses concitoyens contre les injustices dont ils sont les victimes. Il se sent brave. Il sera un héros, un...

Mais, mais, la politique, c’est difficile à pratiquer. Il faut se faire des amis. Pour se faire des amis, il ne faut pas toujours dire ce qu’on pense. Il faut être souple, se courber, ramper parfois, souvent même.

"Non, je ne ramperai pas, se dit Sarto, je marcherai droit."

— Mais, mon ami, que deviendrez-vous ? Vous allez rater votre carrière complètement. D’abord, vous ne ferez rien pour aider vos concitoyens. Et puis, vous allez vous couler vous- même.

Et Sarto pense qu’en effet, tout seul, il ne peut rien faire. Et après tout, à quoi sert de se sacrifier pour les autres qui ne savent même pas l’apprécier. Les principes, c’est bon pour les livres, le collège. Mais la vie, ce n’est pas la même chose, c’est de la réalité, des faits. Un homme qui a du talent comme moi, n’a pas le droit de se tuer lui-même, de brûler son avenir. Si je faisais comme les autres, comme je pourrais bien me placer, briller partout et m’enrichir.

Faire comme les autres... Cela veut dire, trahir mes principes.

Faire comme les autres... Cela veut dire, vendre mes frères.

Faire comme les autres... Cela veut dire, mentir, voler.

Mais, cela veut dire aussi, réussir, amasser de l’argent et des honneurs.

Je ferai comme les autres... Oui ? Non ? Oui. Oui. Il n’y a pas moyen de faire autrement. La politique, c’est un art, il n’y a pas deux manières de la pratiquer. Le peuple est trop ignorant pour comprendre. On perd son temps à vouloir l’éduquer. De l’idéal, de la charité, de la justice, bah ! ça ne veut rien dire. On est ce qu’on peut. Et lorsqu’on a de l’intelligence et des chances comme moi, on serait bête de ne pas les faire servir pour son profit.

Oui, c’est décidé, je ferai comme les autres.

Et Sarto, qui est jeune encore, dit cyniquement au public qu’il a perdu ses illusions de jeunesse. Et Sarto, pour ne pas sacrifier son avenir, sacrifie son âme, sa liberté et son pays.

1er mai 1940 page 6, 1940_05_No12_P_006.doc

Gilberte Côté-Mercier

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