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Poids philosophique de Beaudry Leman

le lundi, 15 janvier 1940. Dans Philosophie

Il n’est pas question pour moi de mettre en doute la sincérité de Monsieur Leman. Quant à sa compétence, elle est reconnue et je la reconnais... dans la science de la monnaie et des affaires telle qu’elle nous est donnée, issue d’un monde vicié dans ses sources, dans ses premiers principes. Nous voyons, quoi qu’en pensent les opportunistes, et les aventuriers, les préliminaires de la liquidation de ce monde. J’étudie la question à son mérite, sans me préoccuper du personnage qui émet telle ou telle opinion. De plus, je veux simplement souligner dans le long texte de Monsieur Leman quelques points qui m’apparaissent d’importance capitale.

PRINCIPES INADMISSIBLES

L’économie défendue par Monsieur Leman me paraît inacceptable dans son esprit et ses principes. En d’autres mots, je répudie sa métaphysique (elle sera sans doute elle-même étonnée d’en avoir une), je vomis sa conception générale du monde social. Et j’estime qu’il n’en peut être autrement pour tout penseur qui remonte aux sources de la pensée.

Ainsi Monsieur Leman nous présente les positions de l’économie classique comme intangibles, fonctions d’une science définitive, absolue. C’est inadmissible. Et nous touchons, dans cette attitude intransigeante, un exemple frappant des dangers d’une spécialisation excessive de la pensée, dangers d’autant plus grands que le secteur où l’on trime est plus matériel, à un degré plus bas de la hiérarchie du savoir. L’on sait les funestes conséquences de la conception libérale, mercantile et utilitariste du monde, que les "hommes d’affaires" ont su nous imposer à tous.

Il est temps que le monde des affaires dépouille ses œillères et prenne enfin conscience du rôle capital qu’il doit jouer. Il ne le fera qu’en se donnant une culture authentique et intégrale, non pas une culture tronquée, sans racination métaphysique ou avec de fausses racines métaphysiques ; il ne le fera que grâce au ferment chrétien que sauront y déposer discrètement des chrétiens véritables.

ORIGINES MÉTAPHYSIQUES DE NOTRE ÉCONOMIE

Or, les origines métaphysiques de l’économie régnante sont bâtardes. Et je m’excuse auprès de ceux qui se donnent la peine de faire un brin de philosophie vivante, d’ânonner ici sur des banalités, des lieux communs de l’humanisme intégral qui est leur. Pour certains, malheureusement trop nombreux, nos réflexions sont un monde tout nouveau.

1) Les esprits qui ont engendré l’économie en cours étaient des esprits compartimentés, abandonnés aux risques et aux aventures d’un savoir partiel, sans scientia rectrix. Ce n’est pas un reproche que nous faisons à ces grands morts ; c’est une constatation en face de leur veuve. Comment reprocher à quelqu’un de n’avoir pas eu de génie ? Et il aurait fallu plus que du génie à des économistes, pour réformer une philosophie (tâche qui ne leur revenait pas) qui débutait sous le signe du cartésianisme.

Il faudrait que les économistes, comme Beaudry Leman, accordent (ô candeur !) quelque peu de leur temps à la philosophie.

"L’homme est un animal qui se nourrit de transcendentaux."

C’est d’ailleurs le seul moyen pour eux de se refaire des cadres complets, à la taille de l’homme, pour ensuite repenser leur économie.

2) Les fins de l’économie présente ne sont pas proprement humaines, mais matérielles ; elles ne sont pas intrinsèquement soumises à l’éthique comme elles devraient l’être.

Dans ses pauvres conceptions générales, cette économie est empêtrée dans l’univocité de l’équivocité, maladie grave et fréquente dans le monde des philosophes. Et tout homme est philosophe, c’est-à-dire que tout homme vit de sagesse, d’une sagesse, même si cette sagesse est folle.

3) Cette économie, issue qu’elle est de la Renaissance et de la Réforme, est libérale et mécaniste. Sa philosophie est tour à tour matérialiste ou idéaliste, deux erreurs opposées en surface seulement, auxquelles nous opposons le réalisme spiritualiste.

Ainsi les conceptions économiques de Monsieur Leman sont inconsciemment et naïvement matérialistes ; son attitude et ses réflexions en face des maux sociaux, de la crise, sont idéalistes.

4) Nous reprochons encore à cette économie une naturalisation de la religion, son utilisation déiste (chez nous par exemple) ou athéiste (en Russie par exemple), pour des fins temporelles.

5) Nous reprochons aux bien-pensants qui défendent opiniâtrement cette économie, de n’avoir pas pris conscience, en cet âge réflexe, du

"social comme tel, et de la réalité propre qu’il constitue",

réalité morale sui generis. Nous notons donc une déficience grave du laïcat, une incompétence flagrante. C’est une question d’intelligence et d’amour à la fois. Car à tout âge et en toute circonstance, ça demande du cœur, de l’amour, pour se mettre à l’étude. Et le penseur normal se doit d’étudier, non pas lire en diagonale, jusqu’à la tombe. Si c’était plus fréquent, nous aurions moins de gens étonnés de nous entendre parler comme nous parlons et prêts à nous traiter de "rêveurs" et de "verbeux".

Que d’autres items du genre il faudrait ajouter ! L’espace nous limite forcément.

L’ERREUR DE BEAUDRY LEMAN

Il ressort des considérations précédentes que nous reprochons à Monsieur Leman de présenter la doctrine économique classique comme une science parfaite, quasi à son terme. Nous croyons au contraire que c’est une science en plein développement, même à peine à pied-d’œuvre. Dans son état présent, c’est une pseudo-science, si l’on regarde tout le registre du réel.

"L’état de culture des peuples chrétiens est encore extrêmement arriéré par rapport aux possibilités sociales du christianisme, et à la pleine conscience de ce que la loi évangélique réclame des structures temporelles de la cité."

Résumons : les positions de Monsieur Leman, comme l’indique le ton général de sa conférence, et en particulier le passage qu’il cite de Monsieur Strowski à propos de réformes corporatives ou autres, sont foncièrement antipersonnalistes, pour le philosophe qui veut se pencher sur le problème.

La philosophie ne peut juger l’économie comme telle, dans son armature proprement physique ; mais elle peut juger ses premiers principes, les idées-forces qui l’animent et sont connexes à une certaine conception du monde ; et lorsque cette reine des sciences condamne ces premiers principes et ces idées-forces, il est superflu et vain, en un certain sens, de se préoccuper du reste.

Enfin, nous tenons aussi à reprocher à Monsieur Leman de tenter de camoufler l’importance du problème monétaire, quand il s’agit de réforme possible au système actuel, alors qu’il hypertrophie le même problème lorsqu’il s’agit de sauver à tout prix les positions de l’économie classique.

LA PLACE DE L’ARGENT EN ÉCONOMIQUE

Pour notre part, nous affirmons un primat de l’argent. Pour nous entendre, qu’on veuille bien réfléchir dans les perspectives suivantes, qui offrent un cadre complet à une action humaine et chrétienne, intégrale dans ses causes.

La charité est le mobile définitif de tout acte de chrétien ; elle est l’unique nécessaire comme cause impérante première. Dans l’ordre des résolutions matérielles, les autres mobiles, "infravalents" à ce mobile absolument premier, seront des causes impérées, fins dernières dans leur ordre propre. Ainsi la cause finale de l’économique, dans une nouvelle chrétienté, serait le bien-être commun temporel, i-e., la suffisance de biens temporels pour tous et chacun ; la cause formelle serait l’organisation corporative ; la cause matérielle, les activités économiques en général ; la cause efficiente, les hommes dûment compétents dans les différents domaines de l’économique, et dont les activités temporelles

"seraient surélevées, dans leur ordre propre, par les énergies du ferment chrétien."

La monnaie n’entre pas dans ces causes, mais elle est une condition nécessaire au fonctionnement de ces causes. Il est juste de parler d’un primat fonctionnel de l’argent. Il faudrait, dans tous les cas, un terme qui ne minimise pas l’importance capitale d’une monnaie saine et qui ne prête à aucune équivoque matérialiste.

UN MOT POUR LES POLITICIENS

Ajoutons que ces réflexions, en marge de l’économique, peuvent se transposer, mutatis mutandis, sur le plan politique. Qu’on passe en revue, chez nous seulement, les gloires du jour, "du moussaillon au commandant" : quelle vacuité sonore on constatera !

Le plus sérieux complexe d’infériorité chez nous, c’est celui dont sont affligés nos politiciens et nos hommes d’affaires. Il consiste à croire que l’affairisme et l’opportunisme politique sont le nec plus ultra de la vie publique, parce que c’est la caractéristique du monde saxon.

Ce n’est pas pour rien que politiciens et économistes actuels s’entendent comme larrons en foire. Ils ont les mêmes pères, et ce ne sont pas précisément des Pères de l’Église.

Je termine par une remarque. La vie intellectuelle de chacun de ceux qui liront ces lignes nous semble d’autant plus précaire qu’ils seront plus tentés de se dire : Cette réponse à Monsieur Leman est à côté, dans la lune. Nous prétendons qu’elle est à la base du problème, au cœur.

Nous n’aurons jamais d’économie et de politique acceptables de la part d’hommes qui s’obstinent à être des spécialistes de l’économie ou de la politique. Tout simplement parce qu’un acte économique et un acte politique sont avant tout des actes humains. Il y faut une technique et bien autre chose.

Théophile BERTRAND

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