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Le Vatican est-il pour un gouvernement mondial?

Par Alain Pilote le dimanche, 01 janvier 2012. Dans Gouvernement mondial

Controverse autour d’un document du Conseil Pontifical Justice et Paix

Rome Pierre

Le 24 octobre 2011, le Conseil pontifical Justice et Paix, un des dicastères du Vatican, publiait une «note» de 41 pages intitulée «Pour une réforme du système financier et monétaire international dans la perspective d’une autorité publique à compétence universelle», qui devait servir de réflexion au sommet du G20 devant se tenir les jours suivants à Paris. Ce document a été présenté le même jour en conférence de presse au Vatican par le cardinal Peter Turkson, président de ce dicastère, son secrétaire, Mgr Mario Toso, et un économiste italien, Leonardo Becchetti, professeur d’économie à l’Université de Rome Tor Vergata.

Becchetti est considéré comme le principal rédacteur de ce document qui, contrairement à l’habitude des textes pontificaux, ne se limite pas aux principes, mais offre des solutions concrètes… et controversées, qui ont suscité de vives réactions, même au Vatican.

Professeur Leonardo BecchettiJugez-en par vous-mêmes: ce document appelle «à l’instauration d’un Gouvernement mondial», parle de «l’exigence d’un organisme assurant les fonctions d’une sorte de «Banque centrale mondiale» réglementant le flux et le système des échanges monétaires, à la manière des Banques centrales nationales».

On y lit aussi: «Le temps est venu de concevoir des institutions ayant une compétence universelle… Il revient aux générations actuelles de reconnaître et d’accepter en toute conscience cette nouvelle dynamique mondiale vers la réalisation d’un bien commun universel. Certes, cette transformation s’effectuera au prix d’un transfert, graduel et équilibré, d’une partie des attributions nationales à une Autorité mondiale et aux Autorités régionales…»

Un fait qui peut expliquer l’enthousiasme du professeur Becchetti pour un gouvernement mondial est qu’il détient une maîtrise de la London School of Economics, fondée en 1985 par Sydney Webb pour promouvoir le socialisme marxiste non par une révolution violente, mais de façon graduelle, méthode dite «fabianiste».

Vous pouvez bien vous imaginer que de tels propos n’allaient pas passer inaperçus dans les médias, les mots «gouvernement mondial» et «banque mondiale» étant particulièrement doux aux oreilles des promoteurs d’un nouvel ordre mondial centralisateur qui éliminerait tous les États souverains. En effet, plusieurs journaux et sites internet n’ont retenu que ces mots du document du Conseil Pontifical Justice et Paix, et ont aussitôt coiffé leurs articles de titres comme: «Le Vatican est pour un gouvernement mondial»!

Cependant, la réalité est que le Vatican, et surtout tous les Papes, ne sont pas pour un gouvernement mondial centralisateur, mais ont toujours prôné le respect du principe de subsidiarité, où les niveaux de gouvernement supérieurs doivent être au service de la personne et des gouvernements inférieurs, plus près de l’individu et de la famille.

D’ailleurs, le porte-parole du Vatican, le Père Federico Lombardi, S.J., qui était présent à cette conférence de presse du 24 octobre, s’est hâté d’ajouter que «ce document n’est pas une expression du magistère papal», mais une simple note d’une agence du Vatican, et qu’aucun journaliste ne pouvait dire que «le Pape Benoît XVI a dit ce qui est écrit dans ce document.»

Ce document ne vise qu’à encourager la réflexion sur la recherche de solutions techniques en conformité avec la doctrine sociale de l’Église. On peut varier d’opinion sur les solutions pour appliquer ces principes; par exemple, lorsque ce document suggère de mettre en place la fameuse taxe Tobin (la taxation des transactions financières internationales, suggérée pour la première fois en 1972 par le lauréat du prix Nobel d’économie James Tobin), cela n’engage pas la foi, cela va de soi. On n’est pas hors de l’Église si on critique la taxe Tobin!

 

Le Secrétaire d’État du Pape réagit

 

Les réactions à ce document au Vatican même ne se firent pas attendre. Le journaliste italien Sandro Magister, spécialiste des questions vaticanes pour le magazine L’Espresso, publiait le 10 novembre 2011 sur son site www.chiesa.espressonline.it un article intitulé: «Trop de confusion. Bertone verrouille la curie». Voici des extraits de cet article:

«Le document de “Justitia et pax” relatif à la crise financière mondiale sous le feu des critiques. Le secrétaire d’état le désavoue. “L’Osservatore Romano” le massacre. Désormais tout nouveau texte du Vatican devra obtenir l’autorisation du cardinal avant d’être publié.

«Le jour même, vendredi 4 novembre, où à Cannes le G20 allait parvenir à sa faible et incertaine conclusion, un petit sommet était convoqué à la secrétairerie d’état, au Vatican, pour tenter de porter remède à un n-ième moment de confusion de la curie romaine. Sur le banc des accusés: le document relatif à la crise financière mondiale publié dix jours plus tôt par le conseil pontifical Justice et Paix. Un document qui avait déconcerté beaucoup de gens, au Vatican et ailleurs.

«Le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’état, déplorait de n’en avoir rien su jusqu’au dernier moment. Et c’est précisément pour cela qu’il avait réuni ce sommet à la secrétairerie. La conclusion du sommet a été de transmettre à tous les services de la curie romaine cet ordre péremptoire: désormais, aucun écrit ne doit être publié sans contrôle préalable et autorisation de la secrétairerie d’état.

«Ce qui a le plus irrité beaucoup de lecteurs compétents du document du conseil pontifical Justice et Paix, c’est qu’il est en contradiction flagrante avec l’encyclique Caritas in veritate de Benoît XVI. Dans son encyclique, le pape Joseph Ratzinger ne fait pas du tout appel à une “autorité publique à compétence universelle” pour la politique et l’économie, c’est-à-dire à cette espèce de grand Léviathan, inventé on ne sait ni comment ni par qui, dont le document du 24 octobre parle si favorablement.

«Dans Caritas in veritate le pape parle plus justement de “gouvernance” (c’est-à-dire de réglementation, en latin “moderamen”) de la mondialisation, à travers des institutions subsidiaires et polyarchiques. Cela n’a rien à voir avec un gouvernement monocratique du monde.» (Fin de l’extrait de l’article de Sandro Magister.)

 

 Vatican

 

Ce qu’a écrit Benoît XVI

 

Voici ce que Vers Demain écrivait en août 2009 au sujet des paroles de Benoît XVI dans son encyclique Caritas in veritate sur une «autorité politique mondiale»:

Si on lit clairement l’encyclique de Benoît XVI, le Saint-Père parle directement contre un gouvernement mondial qui abolirait tous les États nationaux. Le paragraphe de l’encyclique qui, cité hors contexte, peut laisser un certain doute, se lit comme suit (n. 67):

Benoît XVI

Benoît XVI n’est pas pour un gouvernement mondial

«Pour le gouvernement de l’économie mondiale, pour assainir les économies frappées par la crise, pour prévenir son aggravation et de plus grands déséquilibres, pour procéder à un souhaitable désarmement intégral, pour arriver à la sécurité alimentaire et à la paix, pour assurer la protection de l’environnement et pour réguler les flux migratoires, il est urgent que soit mise en place une véritable Autorité politique mondiale telle qu’elle a déjà été esquissée par mon Prédécesseur, le bienheureux Jean XXIII».

Cependant, au paragraphe 41, le Saint-Père explique ce concept d’«autorité politique mondiale» qui, loin d’abolir l’État-nation, renforce plutôt le rôle des États: «Ainsi doit-on promouvoir une autorité politique répartie et active sur plusieurs plans. L’économie intégrée de notre époque n’élimine pas le rôle des États, elle engage plutôt les gouvernements à une plus forte collaboration réciproque. La sagesse et la prudence nous suggèrent de ne pas proclamer trop hâtivement la fin de l’État (comme certains groupes financiers occultes le souhaiteraient). Lié à la solution de la crise actuelle, son rôle semble destiné à croître, tandis qu’il récupère nombre de ses compétences. Il y a aussi des nations pour lesquelles la construction ou la reconstruction de l’État continue d’être un élément clé de leur développement.»

Plus loin dans l’encyclique, au paragraphe 57, Benoît XVI explique justement qu’un gouvernement mondial unique avec un seul dirigeant serait dangereux et totalitaire, et il oppose à la centralisation extrême son contraire, la décentralisation, ou subsidiarité (un principe de la doctrine sociale de l’Église qui enseigne que les niveaux supérieurs de gouvernements ne doivent pas faire ce que les niveaux inférieurs, plus près de l’individu, peuvent faire):

«Pour ne pas engendrer un dangereux pouvoir universel de type monocratique, la “gouvernance” de la mondialisation doit être de nature subsidiaire, articulée à de multiples niveaux et sur divers plans qui collaborent entre eux. La mondialisation réclame certainement une autorité, puisque est en jeu le problème du bien commun qu’il faut poursuivre ensemble; cependant cette autorité devra être exercée de manière subsidiaire et polyarchique pour, d’une part, ne pas porter atteinte à la liberté et, d’autre part, être concrètement efficace.»

Pour ne pas être malhonnêtes, et sembler faire dire au Pape ce qu’en réalité il n’a pas dit, les médias qui ont rapporté la nouvelle auraient dû citer le paragraphe 67 en entier, dès le début: «Face au développement irrésistible de l’interdépendance mondiale, et alors que nous sommes en présence d’une récession également mondiale, l’urgence de la réforme de l’Organisation des Nations Unies comme celle de l’architecture économique et financière internationale en vue de donner une réalité concrète au concept de famille des Nations, trouve un large écho».

L’autorité mondiale ayant besoin de réforme, dont parlait Jean XXIII dans Pacem in terris et Paul VI dans Populorum progressio, ce sont les Nations-Unies. Il ne s’agit pas de transformer les Nations-Unies en un gouvernement mondial qui élimine les États-nations, mais bien de créer un lieu de rencontre international qui respecte le concept de «famille des nations», chaque pays continuant d’exister et de conserver sa souveraineté.

Comme Michael O’Brian écrivait récemment dans Lifesitenews.com: «L’encyclique de Benoît XVI ne vise ni plus ni moins qu’à encourager un accroissement de la coopération internationale, une entente mutuelle entre les nations pour créer des agences pour administrer les intérêts que ces pays partagent pour le bien commun de l’humanité. Il n’encourageait certainement pas la création d’un super-État mondial, car dans ses autres écrits et discours il a fortement critiqué une telle forme de gouvernement, contrairement à la Note du Conseil Pontifical Justice et Paix qui dit qu’il en fait la promotion. En fait, tant Jean-Paul II que Benoît XVI ont plusieurs fois mis en garde contre les graves dangers inhérents à un tel projet.»

 

Jean-Paul II et la mondialisation

 

Le 17 mai 2001, le Pape Jean-Paul II parlait ainsi de la mondialisation aux 300 participants d’une rencontre promue par la fondation italienne «Éthique et économie».:

«Il n’y a pas de doute qu’il s’agit d’un phénomène qui offre des perspectives de croissance et de grande production de richesses, mais beaucoup admettent qu’en soit, la mondialisation n’assure pas l’équité de la distribution des biens entre citoyens d’un même pays ni entre les citoyens de différents pays. En réalité, la richesse produite demeure souvent concentrée entre un petit nombre de mains avec comme conséquence une ultérieure perte de souveraineté des États nationaux déjà suffisamment faibles dans les régions en voie de développement, et débouche sur un système mondial gouverné par quelques centres aux mains de particuliers. Le libre marché est, certes, un trait indubitable de notre époque. Mais il existe cependant des besoins humains impératifs, qui ne peuvent être laissés à la merci de cette perspective, avec le risque d’être absorbés.»

Jean-Paul II concluait que «l’homme doit être le protagoniste et non l’esclave des mécanismes de la production», et qu’à bien y regarder, la «mondialisation est un phénomène intrinsèquement ambivalent, à mi-chemin entre un bien potentiel pour l’humanité et un danger social aux graves conséquences.»

 

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