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«Dieu ou rien», entretien avec le cardinal Sarah

le dimanche, 01 mars 2015. Dans Interview

cardinal Sarah Il faut aider l’Europe à retrouver Dieu, l'aider à retrouver son identité. Il est absurde de nier que l'Europe n'a pas de racines chrétiennes. De la même manière, on ne peut pas fermer les yeux et dire qu'il n'y a pas de soleil!»

 

Dieux ou rien - entretien sur la foiLe 25 février 2015 paraissait aux Éditions Fayard «Dieu ou rien, entretien sur la foi», qui rapporte l'entretien de l'écrivain Nicolas Diat avec le cardinal guinéen Robert Sarah, qui se porte en fier défenseur de la foi catholique, en répondant avec sagesse à toutes les questions d'actualité, pour réveiller l'ardeur des chrétiens. Le cardinal y parle de son enfance, de l'Église et de ses défis, des Papes qu'il a connus, et de Dieu, bien sûr, sans lequel, comme l'indique le titre du livre, l'homme n'est rien sans Dieu.

Né en 1945, Robert Sarah est ordonné prêtre en 1969 en la Cathédrale Sainte-Marie de Conakry. Dix ans plus tard, le 13 août 1979, il est nommé par Jean-Paul II archevêque de Conakry alors qu'il n'a que 34 ans, devenant ainsi le plus jeune évêque du monde. En 2001, il est appelé à Rome par Jean-Paul II comme secrétaire de la Congrégation pour l'évangélisation des peuples. Le 7 octobre 2010, le pape Benoît XVI le nomme président du Conseil pontifical Cor Unum, et le crée cardinal quelques semaines plus tard. Le 23 novembre 2014, le pape François le nomme préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements.

En mars 2015, le cardinal Sarah a fait une tournée des médias français pour présenter son livre. Voici des extraits de l'interview qu'il a accordée à Jean-Sébastien Ferjou, publiée le 8 mars 2015 sur le site www.atlantico.fr:

Jean-Sébastien Ferjou: Éminence, le livre d’entretien avec Nicolas Diat que vous publiez s'appelle «Dieu ou rien». Étant donné que l'Europe a largement perdu le sens de Dieu, diriez-vous donc que l'Europe est dans le rien?

Cardinal Robert Sarah: Je ne peux que répondre oui. Sans Dieu, c'est le néant. Sans Dieu, il n'y a rien. Sans Dieu, qu'est-ce que je suis, qu'est-ce qui me maintient en vie? Et après cette vie, qu'y-a-t-il? Si Dieu n'est rien, il n'y a pas de vie éternelle.

L'Europe, après avoir vécu des guerres épouvantables tout au long du XXème siècle, a voulu miser sur la paix en considérant que tout ce qui venait de son identité – et donc potentiellement son héritage chrétien- pouvait être meurtrier. Dans le livre, on sent que vous pensez que les Européens devraient comprendre que leur histoire et leur héritage spirituel et culturel ne sont pas forcément la cause de troubles et que l'on pourrait garder la paix sans avoir à y renoncer. Mais comment en convaincre les Européens?

Ce processus n'est pas réaliste: ce qui a d'abord provoqué les guerres, ce sont nos intérêts, et non la religion. Qui provoque la guerre, qui fabrique les armes? Ce n'est pas la religion, ce n'est pas Dieu. Et qui les vend? La guerre répond à notre avidité et à notre soif du gain. Pour autant, certains fanatiques utilisent la religion pour provoquer la guerre. Mais je ne pense pas que l'on puisse accuser la religion sans s'accuser soi-même.

Regardons les guerres actuelles: le fondamentalisme n'est pas né de rien. On a attaqué l'Irak. On a créé un chaos total entre chiites et sunnites. On a attaqué la Libye et c'est aujourd'hui un pays dans une situation explosive.

Quel est le chemin pour sortir de cette confrontation qui s'installe dans les esprits européens que l'Europe va à un choc inévitable contre un certain islam? Que faire pour en sortir?

Ce que j'essaye de dire dans ce livre, c'est qu'il faut aider l’Europe à retrouver Dieu, l'aider à retrouver son identité. Il est absurde de nier que l'Europe n'a pas de racines chrétiennes. De la même manière, on ne peut pas fermer les yeux et dire qu'il n'y a pas de soleil! Cette Europe qui refuse la vie, qui n’engendre pas la vie, qui vieillit, qui affirme aussi qu'un homme n'a pas de sexe et qu'il pourrait choisir, cette Europe-là se met elle-même en position de faiblesse.

cardinal Sarah et Nicolas Diat
Le cardinal Sarah et Nicolas Diat

Dans le livre vous parlez du génie du christianisme, en évoquant entre autres la Manif pour tous et en disant que c'est une expression de ce génie. L’idée même de «génie du christianisme» est presque devenue scandaleuse aujourd'hui en Europe et plus particulièrement en France, où Dieu et la foi sont souvent assimilés à une forme d’aliénation. Comment faire entendre ce message d’un génie du christianisme qui paraît si provoquant ici?

Je veux rappeler aux Français qu'ils sont chrétiens, même s'ils ne veulent pas le savoir. Ils ont leur histoire, leur culture, leur musique, leurs œuvres d'art… Le rappeler en priant, en manifestant contre une interprétation irréaliste de la nature humaine, c'est-à-dire la théorie du genre... Le dire d'une manière respectueuse et ferme, c'est une œuvre de charité. Si vous laissez votre ami se détruire, vous ne l'aimez pas vraiment. Même s'ils n'aiment pas l'entendre, ils sont chrétiens.

Pire, même chez ceux qui le sont, on n’ose pas se déclarer chrétien. J’ai une famille qui m’a adopté, j’ai trois sœurs adoptives en France, et quand je me présentais avec mon habit de prêtre, on me disait «enlève ça». Mais c’est ma tenue. Quand un médecin va à l’hôpital, il n’est pas habillé n’importe comment. Mais il est vrai, et c’est Jean-Paul II qui le disait, que des chrétiens sont apostats. Ils ne le disent pas. Ils se prétendent encore chrétiens. Mais leur manière de vivre, leurs idées, font comme s’ils n’étaient pas chrétiens.

Est-ce parce qu’on a renoncé à la discipline de vie qui doit accompagner la foi?

Pas seulement à la discipline. Mais à la doctrine. On a renoncé à un enseignement qui fait l’homme. Cet enseignement, bien sûr, engendre la discipline. Mais avant la discipline, il y a l'enseignement que l'on rejette, et le pire, c’est que même certains évêques – certes minoritaires – disent des choses abominables.

Dans quelle mesure l’Église de France n’est-elle pas responsable de cette situation? On a l'impression que le catéchisme est parfois devenu un atelier de coloriage…

On a renoncé à enseigner le catéchisme. On a créé quelque chose qui n’est pas un catéchisme, en n'intégrant pas par exemple certains éléments doctrinaux. Le refus d’enseigner le catéchisme, ou d’apprendre par cœur, fait que lorsque les enfants ont fini le catéchisme, ils ne savent rien du tout, ni les prières ni les évangiles. Je pense que notre responsabilité existe, car nous n’avons pas fait tout notre travail. (...)

Revenons au témoignage, à l’exemplarité des chrétiens.

C’est cela la première chose à faire. «Vous allez être mes témoins». C’est-à-dire, vous allez vivre tel qu’un chrétien doit vivre. Ça ne veut pas dire qu’un chrétien ne peut pas aussi s’engager politiquement pour défendre ses valeurs. Je pense que c’est possible, car si les chrétiens sont hors des milieux de décision, ce sont les ennemis de l’Église qui vont décider ce qui leur semble bon. Il faut encourager les jeunes, les adultes, à s’engager politiquement.

Dans votre livre, vous parlez de la «contagion de la sainteté». Pensez-vous que les chrétiens en Europe aient perdu ce sens-là en vivant dans une société profondément relativiste? Les chrétiens d’Europe et de France doivent-ils retrouver leur fierté?

Nous tous devons être fiers d’être chrétiens. Nous devons tous être heureux de l’être, car c’est la vie. Si je n’ai pas de Dieu, je meurs. Être avec Dieu, c’est être saint. Croire en Dieu, ce n’est pas seulement penser qu’il existe, c’est aimer comme il aime, pardonner comme il pardonne. C’est imiter Dieu. C’est pourquoi la primauté de Dieu est essentielle. Je combats pour un être qui est vivant, qui m’a fait et qui m’aime.

Que répondez-vous à ceux qui disent que l’Église a perdu ses fidèles car elle ne serait plus en phase avec les préoccupations de la société actuelle, qu’elle devrait s’adapter plus aux sociétés européennes sur des sujets tels que la contraception ou le divorce?

Un médecin qui a un malade, que fait-il? S’adapte-t-il au malade ou bien essaye-t-il de lutter contre la maladie? L’Église ne peut pas dire «vous êtes malade, c’est très bien, je vais vous suivre comme cela». Elle doit au contraire dire «je vais vous donner un idéal, une ligne de conduite». L’Église n’invente rien, elle dit ce que Dieu lui a dit de dire. L’Église ferait du tort à l’humanité si elle abandonnait le message chrétien en s’adaptant. L’Église parait dure, mais quand je me fais opérer, j’ai besoin d’avoir mal pour qu’on m’enlève la maladie.

Vous parlez dans le livre de votre rapport à la prière, qu’il faut savoir prier dans le silence. Que diriez-vous aux chrétiens européens qui ont perdu le sens de la prière?

Dans la prière, l’homme est grand. Car plus il est à genoux, plus il est aux pieds de Dieu, plus il est grand. Je pense que la prière est une attitude d’humilité et de grandeur en même temps. Si on ne priait pas, toutes les contraintes dont nous parlons seraient un poids qu’on ne pourrait pas porter. Les commandements ne sont pas des lois, ils sont une route vers le bien supérieur. Je pense que c’est dans la prière qu’on comprend que toutes les exigences de notre vie sont pour notre bien.

Propos recueillis par Jean-Sébastien Ferjou

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