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Pour un monde meilleur, une cité créditiste

Par Louis Even le mercredi, 15 juin 1960. Dans Crédit Social

Une philosophie de fraternité basée sur le christianisme

On a perdu le sens des fins

Louis EvenLouis Even (1885-1974) Fondateur de Vers Demain

Dans notre siècle de progrès, le monde manque bien plus de métaphysique que de technique. On oublie les fins: la fin de la politique, la fin de l’économique, la fin de la vie en société, la fin des institutions gouvernementales et autres, quand ce n’est pas la fin même de la vie de l’homme qui est complètement mise de côté.

Quand tout doit être ordonné au bien de l’épanouissement de la personne humaine, on soumet la personne à des conditions, à des règlements qui la camisole, qui la rivent au souci constant du pain matériel, alors même que l’abondance matérielle, non distribuée, l’environne de toute part.

En 1941, dans son radio-message du jour de la Pentecôte, le Pape Pie XII rappelait, à un monde qui l’oublie, la destination universelle, la destination à l’humanité entière et à tous ses membres, des biens créés par Dieu. Et il parlait des biens matériels. C’était donc une directive pour la conduite de l’ordre public et économique:

Les biens créés par Dieu l’ont été pour tous les hommes et doivent être à la disposition de tous.

Pour bien signifier qu’il s’agissait de tous, de tous les hommes, et non pas seulement de certaines catégories, pas seulement de propriétaires de capitaux, ni seulement des employés dans la production, il ajoutait:

Tout homme, en tant qu’être doué de raison, tient en fait de la nature le droit fondamental d’user des biens de la terre... Un tel droit individuel ne saurait en aucune manière être supprimé par l’exercice d’autres droits certains et reconnus sur des biens matériels.

Mais comment ordonner la distribution des biens pour accomplir cette fin ? Cela, dit le pape, c’est l’affaire des communautés humaines elles-mêmes, des législations qui leur conviennent le mieux pour la réalisation pratique du droit individuel de chaque personne à une part des biens matériels. «La réalisation pratique», non pas l’ignorance, non pas la suppression de ce droit.

Au service d’une philosophie

Le Crédit Social, surtout par sa formule d’un dividende périodique à chaque citoyen, sans autre condition que celle d’être né et de n’être pas mort, est certainement ce qui, jusqu’ici, a été offert de plus concret pour assurer à chacun une part des biens offerts par la production de son pays. Ce dividende, dans un pays actuellement ou potentiellement riche comme le Canada, devrait couvrir au moins le nécessaire à une honnête subsistance.

Et, en cela, comme le remarque le fondateur même du Crédit Social, le Major ingénieur Clifford Hugh Douglas, c’est simplement mettre une politique économique au service d’une philosophie. De quelle philosophie ? D’une philosophie issue du christianisme lui-même.

Deux philosophies contraires

Il y a, peut-on dire, deux philosophies qui s’affrontent dans le monde: la philosophie spiritualiste, chrétienne, d’une part; la philosophie matérialiste, païenne, d’autre part.

Le christianisme nous enseigne que Dieu est notre Créateur. Il est donc notre Père parce que nous sommes ses créatures.

Puis, Dieu nous appelle à la vie surnaturelle. A participer par la grâce à sa nature divine. Cela nous fait encore, à un autre titre, les enfants du Père céleste, les membres du Corps mystique du Christ.

De cette croyance, découle logiquement, dans les relations des hommes entre eux, une philosophie de fraternité.

Or, une civilisation est l’incarnation des valeurs éthiques et métaphysiques dans les mœurs et dans les institutions de la société. Une philosophie de fraternité, basée sur le christianisme, si elle entre, si elle s’incarne dans les mœurs et dans les institutions, fait une civilisation chrétienne.

En sommes-nous là ? Nos institutions économiques, entre autres, reflètent-elles la fraternité ? Et nos institutions financières ? Notre système financier, qui domine la vie économique quand il devrait la servir, reflète-t-il la fraternité ? N’y voit-on pas plutôt, et bien trop, les caractéristiques d’une civilisation matérialiste et païenne ?

Le matérialisme ne se préoccupe pas de ce qu’il y a de plus noble, de plus durable, d’immortel dans l’homme — son âme. Le matérialisme voit dans l’homme, comme dans tout le reste, une matière, qui progresse peut-être, qui évolue, mais qui passe dans le temps. Il ne considère dans l’individu qu’un producteur qui vaut d’après son rendement, tout comme un animal ou comme une machine. Un instrument à utiliser, parfois à sacrifier par la société. Les institutions n’existent pas pour l’homme, c’est l’homme qui existe pour les institutions. Le communisme athée est l’expression la plus avancée du matérialisme.

De cette conception païenne et matérialiste, ne peut naître le respect pour la personne, ni la fraternité entre les hommes.

Le cas de notre civilisation

Nous sommes dans un pays chrétien. Nous, du Québec, dans une province catholique. Nous croyons donc que nous sommes tous frères, parce que tous enfants de Dieu. Les ministres de Dieu nous le rappellent: ils nous dispensent les sacrements pour nous aider à faire entrer cette philosophie de la fraternité dans nos mœurs. Nous le faisons avec plus ou moins de succès.

Mais dans nos institutions ? Dans notre vie économique ? Dans nos relations politiques, économiques, sociales, où en est-on de la fraternité ?

On nous exhorte à la lutte pour la vie — comme chez les bêtes du bois. Le plus fort mange le plus faible. Le fort survit. Le faible tombe. Il faut se pousser. Jouer des coudes. Réussir aux dépens des autres. Se battre pour soutirer de la circulation de l’argent qui n’y a pas été mis. Celui qui en trouve rend la chose plus impossible à un autre: tant pis pour l’autre!

Puis les règlements actuels de la distribution obligent à être embauché dans la production pour avoir droit aux produits. Le progrès qui libère de l’emploi prive les libérés des droits à la production. Il faut qu’ils se casent dans d’autres emplois. D’où la lutte pour l’emploi.

Et pour chaque progrès qui libère, il faut s’évertuer à créer de nouvelles occupations, pousser de nouvelles productions; donc s’évertuer à créer chez les hommes de nouveaux besoins. Au lieu de permettre une libération du souci matériel pour la poursuite de fonctions plus nobles, plus épanouissantes de la personne que la simple fonction économique, on développe ainsi de nouveaux appétits matériels, on édifie un monde matérialiste... tout en se disant chrétien. Et cela, parce qu’on refuse de distribuer gratuitement les fruits d’une production qui se passe de plus en plus de labeur humain.

Civilisation matérialiste. Civilisation de lutte. Civilisation de loups, qui se trouve le mieux servie par le monopole de l’argent et du crédit lorsqu’elle se transforme en guerres sanglantes entre les nations. C’est alors que les gratuités pleuvent, elles pleuvent en engins de mort et de destruction.

Dans la vie politique, qu’est-ce qui brille davantage: la fraternité ou les affrontements ? Les partis politiques existent bien plus pour la lutte que pour la collaboration. Le candidat qui réussit ne peut le faire qu’aux dépens d’un autre.

Et dans le Crédit Social authentique ?

Combien différente la formule adoptée par notre mouvement créditiste: une fraternité politique au lieu d’un parti politique! Une fraternité où tous sont conviés à réussir. Où tous peuvent réussir sans nuire à aucun autre. Celui qui réussit mieux aide les autres à mieux réussir. Chaque succès d’un apôtre de notre fraternité rend plus facile le succès des autres membres de la même fraternité d’éducation politique du peuple.

Mais ceux qui, sous le nom du Crédit Social, ont essayé de pousser un parti politique tombent dans la philosophie de désunion, de division du peuple, de déchirement entre concitoyens. Ils ne sont plus des créditistes. Ils ne servent pas la même philosophie que le Crédit Social authentique.

Votre vocation, créditistes, est donc grande. Comme catholiques, elle est celle de tous les catholiques: vivre en catholiques, incorporer le catholicisme dans vos mœurs, vivre une vie de frères. Et comme créditistes, travailler à l’incarnation de cette philosophie fraternelle dans nos institutions politiques, économiques, financières et toutes autres institutions de la société.

Vous en comprenez l’importance, car l’ordre économique actuel force les individus, des chrétiens, à pratiquer une économie de la jungle en contradiction formelle avec leur credo de fraternité, de fils du même Père.

Qu’une conception païenne et matérialiste conduise à un ordre économique païen et matérialiste — c’est au moins conforme à la logique.

Mais que, sur une conception chrétienne de la vie, on ait érigé un ordre financier, économique, et souvent politique, matérialiste, barbare, couchant des victimes sur la route, voilà un reniement, une apostasie. Les créditistes refusent ce reniement, cette apostasie. Ils sont résolus, avec la grâce de Dieu, à travailler de toutes leurs forces, jusqu’au dernier jour de leur vie, par la lumière qu’ils répandent, par leur apostolat désintéressé de toute récompense matérielle, à édifier un monde meilleur, un monde de fraternité entre tous les enfants du même Père céleste.

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