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Mentalité orthodoxe !

le jeudi, 01 avril 1937. Dans Crédit Social

On sait ce qu'il faut entendre par l'économie orthodoxe. Les orthodoxes ne s'écartent pas des principes admis jusqu'ici, même s'ils aboutissent au paradoxe. Pour les orthodoxes, le Crédit Social est une hérésie économique — exactement comme c'était une hérésie scientifique d'enseigner que la terre est ronde quand les astronomes orthodoxes avaient toujours dit qu'elle était plate. Il est tout de même arrivé que les hérétiques avaient raison.

Nous, hérétiques du Crédit Social, nous enseignons que la monnaie doit être basée sur la production ; que la monnaie doit dépendre de la production et non pas la production de la monnaie ; que la finance doit servir l'homme et non pas le maîtriser ; que tout ce qui est physiquement possible doit l'être financièrement ; que les biens, non pas la monnaie, constituent la richesse ; que le pouvoir d'achat doit dépendre de moins en moins du salaire, à mesure que la production se mécanise et déplace les salariés ; que le système doit être soumis à l'homme et non pas l'homme au système. En quoi nous errons sur toute la ligne. Nous ne savons pas raisonner. Nous sommes des novateurs, des radicaux, des utopistes, et des agitateurs par-dessus le marché. Nous osons vouloir abolir la pauvreté qui est pourtant une bénédiction... pour le voisin. Réclamer des tables bien servies quand les greniers débordent, des loisirs exempts de soucis quand les machines travaillent pour nous, un peu de repos pour la femme que l'électricité doit servir, quelques voyages d'agréments pour utiliser nos chemins de fer, un gouvernement qui serve le peuple au lieu de servir la finance – Vraiment, nous allons démoraliser le monde. Revenons aux préceptes de l'orthodoxie :

Toute monnaie est or ; pas d'or, pas de monnaie... Les banques sont les colonnes de la civilisation, gardez-vous de toucher à leur prestige... Le crève-faim qui prend une bouteille de lait sur un perron mérite la geôle ; l'astucieux financier qui s'emparent de millions sans lever une motte de terre mérite un directorat ou une présidence de banque ou de monopole, des citations dans les journaux quand il desserre les lèvres, le privilège de gouverner le pays à la place des élus du peuple, votre respect pendant toute sa vie et un régiment de hauts-de-forme à ses funérailles... Les crises sont inévitables ; après les vaches grasses, les maigres ; mais quand c'est le temps des maigres, consolez-vous par la pensée que les grasses sont déjà au coin de la rue... Le pouvoir d'achat, c'est la production, puisque c'est écrit dans les livres, même si en face d'une production abondante et malgré les sollicitations de marchands désireux de vendre, acheteurs et acheteuses se privent faute d'argent... Quand vous retirez un salaire, pensez à la banque et oubliez le magasin et ses marchandises, de façon à ne pas mourir de faim plus tard, lorsque l'accumulation de marchandises non vendues vous aura fait perdre votre emploi... Le système monétaire est une chose sacrée, fruit de l'évolution des siècles ; il se rit des raisonnements de nos petites intelligences ; qui osera sonder ses mystères ? N'est-il pas merveilleux, par exemple, qu'en temps de guerre, quand on détruit la production, la monnaie abonde ; et en temps de paix, quand la production nous étouffe, il y a pénurie de monnaie ? Quel profane aurait conçu pareil coup de génie ? Ça dépasse l'homme !... Mais comment se fait-il que le volume de monnaie change ? La compression mondiale d'un tiers en 1929 signifie-t-elle qu'un tiers de l'or a disparu dans l'Atlantique, ou que les pays civilisés ont perdu un tiers de leur capacité de produire ? — Taisez-vous, idiot, il y a les facteurs “intangibles”...Si quelqu'un critique le système monétaire, appelez-le communiste, surtout dans la province de Québec... Si le peuple se plaint de sa pauvreté quand il y a trop de production non écoulée ou délibérément restreinte, dites-lui qu'il est puni, pas pour son ignorance, mais pour ses péchés... A Montréal, à Québec et ailleurs, une foule d'hommes, de femmes et d'enfants manquent de tout : envoyez le ministre du commerce à Berlin, à Moscou ou à Melbourne pour chercher des débouchés au surplus de produits canadiens.... Passez des traités de commerce avec l'étranger, mais soyez habiles afin de pouvoir sortir du Canada plus de richesse que vous n'y laisserez entrer : c'est cela qui s'appelle balance de commerce favorable.

Pauvre Baptiste, tu croyais qu'en recevant trois sacs de farine pour deux tu étais le gagnant ! Imbécile, tu es mûr pour le Crédit Social. Si tu comprenais quelque chose à l'orthodoxie, tu saurais que le Canada fait un bon coup quand il envoie pour vingt millions de marchandises en Australie et n'en reçoit que huit millions. Tu saurais que si les pays étrangers nous envoient de la marchandise à bon marché, ils nous appauvrissent ; s'ils se mettent en tête de nous la donner pour rien, ça mérite qu'on leur déclare la guerre !...

Si tu ne comprends pas ces éléments, inutile de te parler d'autres choses plus compliquées, telle notre admirable finance publique ! Par exemple, on veut construire sur ton grand St-Laurent un pont qui va coûter dix-neuf millions. Si le gouvernement produit une richesse de dix-neuf millions, il peut bien, penses-tu, produire dix-neuf millions de monnaie. Allons donc ! ce serait de l'inflation...

Voici la méthode orthodoxe : le gouvernement va imprimer dix-neuf millions d'obligations et les remettre aux banques qui, elles, vont faire les dix-neuf millions de monnaie, dont elles retireront intérêt. Ça ne sera plus de l'inflation. Quand on est orthodoxe, on sert les gros et on leur immole les petits. Tu ne saisis pas ? Écoute la fin de l'histoire : ces obligations sont à quarante ans, cinq pour cent. Ça veut dire que tous les ans, pendant quarante ans, on va tirer du public, par des taxes, 5% de 19 millions en intérêt, de sorte qu'au bout de vingt ans, on aura tiré rien qu'en intérêt, toute la somme de 19 millions ; au bout de quarante ans, on aura tiré du public deux fois le prix du pont, rien qu'en intérêt, et le public, par son gouvernement, devra encore tout le prix du pont. Il paiera donc le pont au moins trois fois. Si le gouvernement avait agi en maître de la monnaie, il ne l'aurait payé qu'une fois et rien qu'à mesure de la dépréciation du pont. Ça serait du Crédit Social. Tandis qu'en agissant en serviteur des maîtres de la monnaie, il le paye trois fois, et c'est bien plus orthodoxe.

Tu regimbes, mon bon Baptiste, tu réclames plus de logique ? C'est parce que tu as la mentalité du Crédit Social. Prends garde ; la logique en monnaie et en finance, ça n'appartient qu'au Crédit Social. Si tu veux te piquer d'ORTHODOXIE, il faut renoncer à la logique et au bon sens et t'incliner respectueusement devant les méthodes les plus absurdes.

LOUIS EVEN

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