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Le Crédit Social, économie de santé

Par Louis Even le mardi, 01 octobre 1968. Dans Crédit Social

Découvert par Clifford Hugh Douglas, Louis Even l’a expliqué et enseigné

Des lecteurs nouveaux de Vers Demain peuvent être intrigués par les idées, neuves pour eux, qu’ils y trouvent en matière économique, surtout en ce qui se rapporte à la finance. Idées qui tout de même leur paraissent logiques, et dont l’application mettrait du soleil dans la vie. Mais d’où sortent donc ces théories, si différentes de la pratique d’aujourd’hui? Ce «Crédit Social», terme complètement absent des manuels d’étude courants? Serait-ce une trouvaille des rédacteurs du journal Vers Demain?

Non. Vers Demain met certainement beaucoup de ferveur à répandre ce qu’il considère comme une révélation lumineuse: une découverte venue à point pour solutionner la plupart des problèmes d’ordre économique et social qui angoissent notre monde, alors que l’immense progrès actuel devrait lui ouvrir des horizons radieux. Mais Vers Demain n’est point l’auteur de cette révélation.

C. H. Douglas

Clifford Hugh DouglasÀ l’origine du Crédit Social, il y a un nom. Le nom d’un homme de génie. Un Écossais: Clifford Hugh Douglas.

De sa profession, Douglas était ingénieur. Un ingénieur brillant, qui se vit confier des projets importants. Il fut, en Inde, ingénieur-en-chef de reconstruction pour la British Westinghouse Company; en Amérique du Sud, ingénieur-en-chef de la compagnie ferroviaire Buenos-Aires & Pacific Railway; à son retour en Angleterre, ingénieur d’un chemin de fer électrique tubulaire pour le bureau de postes de Londres; puis, pendant la première guerre mondiale, assistant-directeur de l’Avionnerie Royale de Farnborough.

Douglas fut aussi un expert en comptabilité des prix de revient. C’est d’ailleurs en cette qualité que le gouvernement britannique recourut à ses services pour dépister et corriger des irrégularités dans les états financiers de l’avionnerie de Farnborough.

Douglas n’a jamais porté le titre d’économiste, ce qu’il aurait d’ailleurs considéré comme une injure, vu le monument d’erreurs basé sur des pré-conceptions fausses dans l’enseignement économique des facultés qui décernent les diplômes. Et pourtant, Douglas fut en réalité le plus grand économiste de tous les temps, par son diagnostic du vice majeur de notre économie et par les propositions qu’il a formulées pour y remédier.

Aristotélicien en philosophie, Douglas considère les diverses fonctions de l’économie en rapport avec leurs fins propres, et il y subordonne des moyens appropriés. Il le fait en ingénieur, proposant des voies à la fois droites, simples et potentiellement efficaces. Avec le respect absolu des lois naturelles et morales: il existe un ordre, un «canon», dit-il, dont on ne peut impunément violer les lois. Avec aussi le souci de préserver la liberté et la responsabilité de l’individu et de rétablir chaque personne dans ses droits. Les institutions de tout ordre, politique, économique, social, doivent servir l’individu, et non pas le dominer ou l’étouffer, ni entraver sa liberté de choix ou lui dicter son mode de vie.

Ces principes et ces égards pour la personne ne préoccupent guère, ou point du tout, le monopole actuel du crédit, ni les géants industriels que ce monopole a engendrés ou gratifiés. L’application des simples propositions financières présentées par Douglas casseraient vite ce monopole. Elles mettraient le crédit financier au service des compétences. Graduellement, et rapidement, l’embauchage massif et dépersonnalisant pourrait faire place à des associations libres assumant la responsabilité de fournir les produits et les services répondant aux besoins de la population. L’individu retrouverait la liberté d’accepter ou de refuser sa participation personnelle à toute entreprise sollicitant son concours.

Le monopole de l’argent et du crédit et ses féaux ont vite flairé là une menace à leur situation privilégiée, situation qu’ils tiennent tant à conserver, si malsaine soit-elle pour la communauté. Aussi ont-ils mis en œuvre leurs puissantes influences sur les moyens de diffusion, sur les gouvernements, sur les institutions, sur les hommes en position dans le système, pour boycotter l’enseignement de Douglas. Conspiration du silence, d’abord; puis fausse présentation des théories de Douglas pour les discréditer; puis confusion jetée dans les esprits, avilissement du terme «Crédit Social», en poussant des ambitieux à en faire la désignation d’un vulgaire parti politique.

Douglas a su découvrir des faits et des vices dans les rouages du système capitaliste actuel. Il a su en tirer des conclusions, puis indiquer comment assainir le capitalisme, pour en faire un merveilleux serviteur des individus comme de la collectivité, au lieu de chercher des solutions dans un socialisme marxiste tyrannique. Le capitalisme

Mais Douglas a laissé des écrits, et fait des disciples dans plusieurs pays, dont le Canada, au Canada français notamment: ses disciples continuent de répandre son enseignement. L’accumulation des mauvais fruits d’un système malsain, ne peut manquer de forcer les gouvernements à admettre, en traînant et à contrecœur peut-être, mais à admettre quand même des assertions de Douglas contre lesquelles s’élevait toute la cohorte des économistes officiels. Ainsi, le mythe de l’étalon-or a disparu des monnaies nationales, et le rôle monétaire de l’or va en baissant même sur le plan international. Et qu’a-t-on fait de cette autre vieille branche sacrée, l’équilibre des budgets nationaux? Il a bien fallu passer outre à cette prétendue nécessité, enseignée comme une question de vie ou de mort par les économistes orthodoxes. Si l’on n’avait pas eu recours aux budgets déséquilibrés, on aurait tué toute vie économique avec le présent système financier.

Quand ils sont mal pris, les gouvernements empruntent ainsi quelque chose à Douglas. Mais en le mettant dans la casserole du système, comme dans le cas du budget, avec Keynes comme cuisinier. Et à cause de cette cuisine, au lieu d’une expression financière de la réalité, on a une création de richesse publique exprimée en augmentation de la dette publique. C’est pourquoi les disciples de Douglas doivent savoir discerner: ne pas prendre pour du Crédit Social authentique n’importe quelle mesure de sécurité sociale adoptée pour atténuer des situations trop inculpantes.

Un calmant peut soulager un malade souffrant, mais cela n’est pas équivalent de guérison. Le système actuel peut bien recourir à des pilules, mais il reste malade. Le Crédit Social créerait une économie de santé, et c’est infiniment mieux.

C’est pendant la première guerre mondiale que l’ingénieur C. H. Douglas, disposant déjà d’expériences rencontrées au cours de ses travaux en Inde et ailleurs, explora attentivement le secteur financier du système économique, en découvrit les failles et élabora des mesures appropriées pour le conduire à l’accomplissement de sa fonction propre. Ce travail fut complété en 1917, et les premiers écrits de Douglas sur ce sujet parurent en 1918, sous forme d’articles dans des revues et des pages économiques de journaux; puis dans un livre, Economic Democracy, dont la première édition parut en 1919. D’autres ouvrages suivirent: livres et brochures; conférences en Angleterre, en Australie, au Japon, en Suède, au Canada, Douglas mourut en la fête de saint Michel Archange, le 29 septembre 1952.

Le crédit

Le Crédit Social n'est point une pure fabrication de l'esprit reposant sur de l'irréel. C'est le fruit de découvertes faites et analysées par un esprit supérieur.

Douglas a su découvrir des faits et des vices dans les rouages du système capitaliste actuel; des vices inhérents à la comptabilité pourtant exacte du système de prix, et aussi des vices tenant à l'oubli ou à la perversion des fins dans les fonctions économiques. Il a su examiner en quoi ces vices nuisent au bon fonctionnement de l'organisme économique et social. Il a su en tirer des conclusions, puis indiquer comment assainir le capitalisme. Comment en faire un merveilleux serviteur des individus comme de la collectivité, un enrichissement et une libération pour tous, au lieu de chercher des solutions dans un socialisme fabien ou marxiste, tyrannique, avilissant et décevant pour les populations qui lui sont assujetties.

Citons quelques-unes de ces découvertes qui ont conduit Douglas à l'énoncé de ses propositions dites du Crédit Social.

La première touche au crédit. Au cours d'exécutions de projets dont il eut la charge comme ingénieur, il s'était plus d'une fois fait dire de suspendre les travaux à cause de manque de crédit. Des réalisations physiquement très faciles, dont la population avait grand besoin, devaient rester en panne, non pas par manque de bras ou manque de matériaux, mais par simple manque d'argent. Cela n'était certainement pas bien intelligent. Et qu'était-ce donc que cet argent dont la présence ou l'absence conditionnait la vie des hommes, tout comme s'il s'agissait d'inévitables phénomènes de la nature?

Douglas découvrit bien vite que pratiquement tout l'argent dont dépend la vie économique n'est que pures inscriptions de montants inscrits dans les grands-livres des banques, au crédit d'emprunteurs. Non pas de l'argent palpable, mais des crédits qui circulent par le moyen de chèques, transférant des montants d'un compte à un autre. Pourquoi donc limiter la libération de ces crédits quand il ne manque que cela pour la mise en marche de la capacité de production en réponse à des besoins réels?

Puis, Douglas ne prit pas de temps à constater que la base réelle de tout argent, de métal, de papier ou de simples écritures, est la capacité de production du pays. La base d'or ne saurait avoir aucun sens. Quand on veut produire du pain, on ne creuse pas la terre en recherche d'un métal quelconque, on laboure un champ et on y sème du blé.

Et puisque la base du crédit financier, la capacité de production est aujourd'hui presque illimitée, au moins pour répondre aux besoins d'un niveau de vie bien convenable pour tous, il est injustifiable, odieux, criminel, de restreindre le crédit financier pour la mise en œuvre de ces possibilités de production tant qu'elles ne sont pas épuisées ou tant que ces besoins ne sont pas satisfaits.

Capital réel social

Considérant ensuite les facteurs de cette immense capacité moderne de production, il saute aux yeux qu'elle est de plus en plus redevable à l'emploi de machines de plus en plus perfectionnées, et de moins en moins à l'emploi de labeur humain. Le plus grand capital réel de la production, ce n'est pas l'argent, de quelque nature qu'il soit, c'est bien la machinerie, c'est bien le progrès réalisé à travers les siècles. Progrès accéléré surtout depuis deux cents ans, quand la force motrice, de la vapeur d'abord, remplaça les bras humains, le cheval, le moulin à vent et le moulin à eau pour actionner les machines. On entrait dans l'ère de la motorisation, qui s'est rapidement étendue depuis, avec les moteurs électriques et les moteurs à explosion. Et l'on est maintenant rendu au seuil de l'ère de l'automatisation.

Mais ce progrès, cette succession d'inventions, de perfectionnements techniques, n'aurait jamais eu lieu sans la vie en société, en une société ordonnée, permettant la division du travail, la spécialisation, la recherche, la transmission du savoir acquis. Aucun vivant actuel ne peut prétendre être, plus qu'un autre, le propriétaire de ces acquêts communautaires hérités des générations précédentes. Tous les membres de la société en sont au même titre cohéritiers; donc tous doivent en tirer quelque avantage. En limiter les bénéfices seulement aux bailleurs de fonds monétaires et employés, qui mettent en rendement ce grand capital commun, c'est une injustice envers le reste de la communauté des cohéritiers.

Dividende social à tous

Penser argent
Alors que la plupart des économistes ne pensent qu’en termes d’argent, Douglas, dans sa formation d’ingénieur, pense plutôt en termes de réalités: l’argent est le signe qui doit refléter les réalités, et l’être humain doit passer avant l’argent.

C'est de cette considération que Douglas tire sa proposition d'un dividende périodique à tous, qu'ils soient ou non employés dans la production. Le progrès, bien public prenant de plus en plus de place dans la production, et les effectifs humains de moins en moins, le pouvoir d'achat doit être composé de plus en plus de ces dividendes à tous et de moins en moins des salaires à l'emploi. Douglas précise: proportion croissante en dividendes et décroissante en salaires, dans la mesure où augmente la capacité de production par heure-homme. Pour la bonne raison que cette augmentation est le fruit du progrès (capital commun), et non pas le fruit d'un plus grand effort des employés.

Voilà qui frappe en plein front le règlement financier qui veut que toute distribution de pouvoir d'achat soit liée à la participation à la production. Voilà aussi qui déqualifie la prétention à des hausses de salaires, rémunération de l'effort, alors que l'effort diminue en intensité et en durée.

Le fait que le crédit financier est basé sur la capacité de production, et que la capacité de production est due en grande partie à un héritage communautaire, suggère l'attribution d'un statut de capitaliste à tout membre de la société: capitaliste dès sa naissance et jusqu'à sa mort. Les modalités d'application dans la pratique sont des détails à adapter au style économique courant dans le pays qui adopte cette philosophie de la distribution.

Vers Demain a souvent traité de ce dividende à tous et le fera encore. Mais qu'on nous permette ici une remarque. Douglas a étudié la situation économique, tiré des conclusions et cherché des solutions. Il l'a fait en réaliste, avec logique et, nous l'avons dit, avec respect de la dignité, de la liberté et de la responsabilité de l'individu. En présentant ses principes, il ne s'est point référé à ce que nos sociologues catholiques appellent la doctrine sociale de l'Église (Douglas était lui-même de l'Église anglicane, quoique très respectueux de l'enseignement catholique). Mais c'est tout de même l'application du Crédit Social de Douglas qui permettrait le mieux la réalisation de bien des points de la doctrine sociale de l'Église.

Qu'on pense seulement au cas fait aujourd'hui de la fonction sociale de la propriété privée. Qui s'en soucie? Elle est pourtant plus pertinente que jamais, dans un monde où se rétrécit le nombre de propriétaires des moyens de production, et où seulement 8 personnes sur 20 peuvent tirer du pouvoir d'achat de l'emploi dans la production. Le dividende social à tous et à chacun ne garantirait-il pas automatiquement le reversement à chaque personne des fruits de l'entreprise privée?

Il ne faut pas s'étonner que le Crédit Social de Douglas se prête mieux aux principes d'une économie juste et humaine, parce que le présent organisme économique est vicié par un système financier de la vie économique; or Douglas rejette impitoyablement cette fausseté. L'accord avec les faits, la vérité, est plus apte que le mensonge à mettre l'économie en rapport avec des principes naturels, humains et chrétiens.

Droit fondamental réalisé

Rappelons ici ces lignes du Pape Pie XII, extraites de son célèbre message de Pentecôte 1941:

«Les biens créés par Dieu l'ont été pour tous les hommes et doivent être à la disposition de tous, selon les principes de la justice et de la charité. Tout homme en tant qu'être doué de raison, tient en fait de la nature le droit fondamental d'user des biens matériels de la terre, quoiqu'il soit laissé à la volonté humaine et aux formes juridiques des peuples de régler plus en détail la réalisation pratique de ce droit».

Douglas ne se prévaut pas de ce texte; mais le développement de sa thèse l'amène au même point: chaque personne attitrée à une part des biens matériels que peut procurer l'économie du pays. Et son mécanisme du dividende périodique à chaque citoyen, qu'il déclare pouvoir être capable de garantir au moins le nécessaire pour vivre, présente une magnifique «forme juridique pour la réalisation pratique de ce droit».

Dividende qui ne s'accompagne d'aucune condition harassante, qui n'oublie personne, qui ne punit personne, qui ne lèse les intérêts légitimes de personne.

À comparer avec le pataugeage des gouvernements, et de leurs chirurgies fiscales, pour tâcher de masquer des plaies nauséabondes sans vouloir toucher au système financier cancéreux qui les cause.

Les prix

Douglas a écrit que toute réforme financière qui ignorerait la question des prix serait vouée à l'échec. Et, en effet, quand bien même une réforme augmenterait les revenus des consommateurs, à quoi ça servirait-il si les prix montent simultanément? Ce ne serait pas plus intelligent que les hausses de salaires suivies de hausses de prix ou de hausses de taxes. Le pouvoir d'achat est composé de deux éléments: l'argent entre les mains de l'acheteur et les prix exigés par le vendeur. C'est le rapport entre les deux qui compte.

L'idéal, c'est le rapport d'égalité: 1 contre 1, 5 contre 5, etc. Et c'est justement une des propositions de Douglas: «Que les moyens de paiement (cash credits) entre les mains de la population d'un pays soient, en tout temps, collectivement égaux au montant collectif des prix des biens consommables mis en vente dans ce pays».

C’est la technique de l’escompte compensé, qui sera expliquée dans d’autres articles de Vers Demain.

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