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La mobilisation du crédit pour la production

Par Louis Even le mercredi, 01 octobre 2014. Dans Crédit Social

Argent et monnaie

Le mot «crédit» est employé pour exprimer tellement de choses qu’il convient d’en rappeler la signification d’origine. Le dictionnaire «Larousse du XXe siècle» consacre deux colonnes à ce mot. Mais il commence par sa définition générale: CREDIT (latin creditum; croire, avoir confiance). Créance, confiance: «Je crois sur sa parole et lui donne tout crédit»: (Corneille)

Ce n’est qu’après cela, que le dictionnaire passe à des sens plus restreints, qui ont presque tous rapport à la solvabilité financière, à l’attraction de capitaux, à des lettres de change, à l’argent. Mais dans toutes ces ramifications, demeure la notion de confiance. Qu’il s’agisse de prédication, d’engagement, de promesses, de paiements différés, ou quoi encore, on ne fait crédit à la doctrine prêchée, à l’engagement pris, à la promesse faite, à la signature donnée, qu’en autant qu’on y a confiance. Pas de confiance, pas de crédit.

Mais la confiance elle-même doit bien reposer sur certaines bases. La confiance s’affaiblirait si ces bases se révélaient précaires; elle s’écroulerait si les bases s’avéraient fausses, si les résultats trompaient les attentes, si les déceptions prenaient la place des réalisations espérées. Ceci dit, parlons du crédit du pays où nous vivons. De son crédit réel d’abord — au point de vue économique, oui, puisque nous voulons traiter de production, mais en faisant abstraction pour le moment de tout aspect financier.

Un crédit réel considérable

Lorsque des Européens vinrent s’établir en Amérique, au seizième et au dix-septième siècle, c’est parce qu’ils avaient confiance qu’ils pourraient y vivre. Ils faisaient crédit au Nouveau-Monde. Qu’est-ce qu’il leur donnait cette confiance? — Plusieurs facteurs. Il y avait là des terres capables de produire, puisqu’il y poussait de la végétation. Il s’y trouvait de l’eau douce, les lacs et les rivières ne manquaient pas. Du bois en quantité. Il serait possible d’y bâtir des habitations, d’y ouvrir des fermes, d’y élever des animaux.

D’autres éléments encore: la capacité de produire de ceux qui venaient. Pas seulement leurs bras et leur bonne volonté, mais leurs connaissances acquises, des connaissances en grande partie transmises par les générations qui les avaient précédées, car l’Europe était civilisée. Ce patrimoine-là compte et pour beaucoup, non seulement dans la vie culturelle, mais dans la vie économique, dans la production matérielle même. Ceux qui décidaient de partir pouvaient certainement penser: «Puisque des tribus arriérées, avec des connaissances très rudimentaires en fait de techniques de production, sont capables de vivre dans ces pays, combien à plus forte raison en sommes-nous capables nous-mêmes, avec des connaissances plus avancées?»

Ressources naturelles, capacité de travail, possession de connaissances, tout cela inspire confiance, tout cela est du crédit réel. Et ce n’est pas tout. Il y a aussi le fait de la vie en société, de la division du travail, de la diversité des professions. Les uns se spécialisent dans une production, d’autres dans une autre production, chacun offrant ses surplus à la communauté et bénéficiant des surplus des autres, c’est un enrichissement collectif, une somme de production à laquelle n’atteindrait jamais le même nombre d’individus si chacun devait vivre isolément et tout produire pour lui-même.

Ce facteur, comme celui de la transmission des connaissances acquises, lui aussi redevable à la vie en société, confère au crédit réel un caractère éminemment social. Le crédit réel est surtout un crédit social. C’est de fait une propriété largement communautaire, dont il faudrait savoir tenir compte en adjugeant les droits aux fruits de la production qui exploite ce crédit réel. C’est grâce à la vie en société que des territoires peuvent acquérir un grand crédit réel, alors, que, détachés du reste, sans relation avec les autres territoires habités, ils repousseraient plutôt que d’inviter à l’établissement humain.

C’est le cas, par exemple, de ce qu’on appelle le Nouveau-Québec. Nul ne songerait à s’y fixer s’il devait y vivre seulement de la richesse matérielle qu’offre ce pays de toundras. Le territoire abonde de minerai de fer, oui; mais on ne vit pas de fer. Il faut manger, et le fer ne se digère pas. Si, aujourd’hui, des villes se fondent dans ces endroits jusqu’ici désertiques, c’est parce que d’autres pays font avantageusement usage de ce fer, et que ceux qui sortent le fer de ses gisements reçoivent en retour des produits provenant d’ailleurs et dont ils peuvent vivre.

Le crédit réel d’un pays augmente avec l’augmentation des connaissances en développement de force motrice et en techniques de production. Il augmente aussi avec l’accroissement de la circulation des richesses entre les groupements humains. Cette augmentation est donc elle aussi un acquêt communautaire dont tous les membres de la société devraient être des actionnaires attitrés, recevant des dividendes en rapport avec l’enrichissement qui en découle.

De nos jours, le Canada est évidemment beaucoup plus riche de crédit réel que celui de 1609, quand Champlain y fonda la première agglomération, à Québec. Ses richesses naturelles se manifestent de plus en plus abondantes. Sa population, ses fermes, son industrie en font un pays de production réalisée à demande, non plus seulement de production potentielle que l’on espère voir venir. Ses moyens de communications et ses relations avec d’autres pays facilitent l’échange de ses surplus pour les surplus des autres. Ses écoles, ses laboratoires, ses institutions de toutes sortes, ses services de toutes catégories, dépassent de loin tout ce que les fondateurs pouvaient envisager et sur lequel ils basaient leur confiance pour s’y établir.

Le crédit réel, la confiance qu’inspire un pays à ceux qui y vivent, ou désirent venir y vivre, c’est donc, en somme, sa capacité de production. C’est son degré de facilité à pouvoir fournir les produits et l’es services requis, là où ils sont requis, au moment où ils sont requis, pour répondre aux besoins, publics et privés, de sa population. Cette capacité de production est liée à des réalités: à du travail humain, oui, mais aussi à des richesses naturelles, à des sources de force motrice, à des réalisations faites par des devanciers, au progrès scientifique et technique, à la vie en association — autant de biens dont tous les citoyens sont cohéritiers et doivent être faits de quelque manière coparticipants.

Crédit financier

Mais c’est justement le caractère social de ces réalités et l’interdépendance des diverses activités économiques, qui nécessitent l’introduction d’un système approprié pour les mettre en oeuvre d’une façon ordonnée et en répartir les fruits. Ce système, c’est le système financier. Il ne peut normalement avoir d’autre fin que de permettre une mobilisation optimale des moyens de production et une distribution adéquate des produits. Le système financier n’a de lui-même aucune valeur. On peut très bien concevoir un système producteur se passant d’argent; mais on ne peut concevoir un système d’argent se passant de produits. Toutefois, considéré comme instrument au service de l’économie, et dans la mesure où il accomplit ce rôle, le système financier est un merveilleux outil, qu’il faudrait inventer s’il n’existait pas. Et plus la production doit aligner d’activités multiples pour alimenter son flot de produits, plus elle a besoin d’un argent de cette sorte. L’homme qui, possédant un carré de terre, une charrue et un cheval, désire labourer son lot, n’a pas besoin d’instrument financier pour commencer son labour. Sa décision suffit.

Mais l’industriel qui produit des instruments aratoires ne peut procéder sans obtenir des matériaux, de la main-d’oeuvre, de la force motrice. Pour mobiliser tout cela, sa décision ne suffit pas. Les fournisseurs de matériaux, la compagnie de transport, les travailleurs qui fournissent leurs efforts et leur temps, la centrale électrique, collaboreront volontiers, mais moyennant une compensation qui leur permettra d’obtenir non pas une partie de cette production spéciale, mais quelque chose d’équivalent qu’ils choisiront eux-mêmes sur le grand marché communautaire.

Cette compensation s’exprime en unités monétaires. Elle est donnée aux fournisseurs de matériaux, à la compagnie de transport, aux employés, à la centrale électrique, sous forme d’argent. L’argent: chose chiffrée, de métal, ou de papier, ou de chèque, qui permettra à qui la présente d’obtenir une quantité correspondante des denrées ou des services évalués eux aussi en unités monétaires de la même convention.

L’argent n’est nullement la richesse. Ce n’est ni du travail, ni du matériel, ni du produit fini. Ce n’est qu’un signe attestant le titre à un certain montant de la richesse; et si la richesse n’existait pas, le signe ne vaudrait rien entre les mains de celui qui le détient. L’argent n’est pas la capacité de production du pays. Sa vertu est de permettre de mobiliser cette capacité de production, par le transfert de titres aux produits à ceux dont on veut obtenir la collaboration à la production. L’argent n’est donc pas le crédit réel; il n’en est qu’une représentation. Il n’est que du crédit financier, inventé justement pour permettre de passer des commandes au crédit réel, à la capacité de production du pays.

Le crédit financier est, si l’on veut, le bouton sur lequel on pèse pour mettre en marche le moteur production. Ou encore, c’est la manette de contrôle permettant à celui qui la tient d’orienter la production selon ses désirs. Et ici, une grande question se pose: Qui doit tenir cette manette? Qui doit avoir accès au bouton de commande? Qui doit posséder le crédit financier, la clef pour mettre la capacité de production au service des besoins? Si le crédit réel est surtout un bien communautaire, un crédit social, comment se fait-il que la population du pays n’ait pas le contrôle du bouton? Comment se fait-il que la capacité de production du pays reste en partie immobilisée quand tant de besoins ne sont pas satisfaits? Comment se fait-il que la population se fasse endetter et taxer pour avoir la permission de mettre en oeuvre une chose qui lui appartient? ui doit pouvoir dire au système producteur quoi produire en fait de biens privés? Quoi en fait de biens publics? Et comment exprimer cette volonté? Le prochain article répond à cette question.

 

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