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Économie nouvelle, économie d’abondance

Par Louis Even le mardi, 15 juillet 1941. Dans Dividende

Le pain quotidien à tous et à chacun

L’article suivant a été écrit par Louis Even en 1941, et demeure actuel plus que jamais aujourd’hui:

Autrefois

Le but des activités économiques des hommes a toujours été de produire, pour l’utilisation, les biens nécessaires à l’entretien et à l’embellissement de la vie.

L’homme, différent en cela de l’animal, s’est constamment efforcé de produire le plus possible avec le moins d’efforts possible. Il a plus que ses muscles pour le servir.

Cependant, au cours des siècles, des disettes, des famines ont affligé l’humanité. Les communications, les moyens de transport étaient limités. Des régions pouvaient souffrir de la sécheresse et rester incapables de se procurer les surplus d’autres régions plus favorisées. Puis, c’est relativement hier seulement que l’homme a découvert les secrets de la transformation de l’énergie. Avant l’invention de la machine à vapeur, il n’avait guère pour le servir, en dehors de ses propres forces, que l’animal domestiqué, le moulin à vent et la roue hydraulique.

Les problèmes de ces siècles étaient des problèmes de production. Rareté de produits. Rareté réelle, pauvreté réelle.

Aujourd’hui

Qui, aujourd’hui, osera soutenir que la production mondiale n’est pas suffisante pour nourrir, habiller et loger l’humanité?

Le monde est entré dans une ère d’abondance. Abondance réalisée ou abondance immédiatement possible. Surplus de main-d’oeuvre pour la production des biens réclamés pour l’entretien de la vie temporelle.

Si l’abondance ne règne pas dans les maisons, c’est qu’on la détruit volontairement, c’est qu’on l’enchaîne, c’est qu’on tient des multitudes dans le chômage, c’est qu’on entrave le cours de la production, qu’on la torpille en temps de paix comme en temps de guerre.

Parmi les nombreuses leçons de la guerre, il y a la manifestation de l’immense abondance possible dans tous les pays de l’univers. Avec des armées sur pied pour détruire, avec la fleur de l’humanité et l’outillage le plus perfectionné soustraits à la production de choses utiles, on ne constate pas encore la disette; il faut même payer des gens pour cesser de produire.

Demain: économie d’abondance

Que fait-on, de nos jours, lorsqu’il n’y a pas de guerre et que toute la production moderne s’étale devant les consommateurs? On ne mobilise plus, on immobilise et on prêche la privation.

La vieille mentalité de la rareté est demeurée dans les esprits. En face de l’abondance, de la richesse réelle, les contrôleurs de l’argent ont maintenu la rareté d’argent. Et l’humanité, s’arrêtant devant le signe, n’a pas touché à sa richesse.

Ceux qui se considéraient des lumières pour guider la foule ont crié à la foule d’épargner. Épargner quoi? Le pain? Mais il y a trop de blé! Les vêtements, les chaussures ? Mais les fabricants de ces choses chôment parce qu’on ne prend pas leurs produits! Le charbon! Mais les mineurs ne travaillent que deux ou trois jours par semaine!

Non. Épargner le signe, l’argent. C’est accepter la rareté d’argent comme une chose nécessaire. C’est s’incliner stupidement devant les décrets d’affameurs barbares. Et notre élite est coupable de cette ignorance ou de cette lâcheté-là.

Les faits modernes appellent une économie d’abondance.

Le problème de production et de transport sont devenus secondaires en face du problème de la distribution.

Distribution. Pas avec l’idée de répartition et de rationnement qui conviendrait à un univers de rareté. Mais accès facile aux greniers débordants. Il y en a plus qu’il en faut pour tout le monde. Pourquoi s’attarder aux vieilles luttes socialistes qui cherchent à enlever à un homme ce qu’il a pour en passer au voisin?

Vous pouvez laisser au millionnaire son million et donner un revenu au gueux. Est-ce que le fait pour le gueux de manger à sa faim enlèvera quelque chose à la table du millionnaire! Le seul effet sera d’empêcher du pain de moisir, des fruits de pourrir.

Sans sortir d’un pays que nous connaissons bien, que manque-t-il au Canada pour que chaque famille soit convenablement nourrie, habillée, logée, soignée? Qui osera dire que si chaque famille a le droit de se procurer le nécessaire, il n’en restera pas assez pour remplir autant qu’aujourd’hui le ventre du riche, pour garnir et chauffer la maison du riche aussi bien qu’aujourd’hui, pour soigner ses rhumes et meubler la tête de ses fistons aussi efficacement qu’aujourd’hui?

On continue de raisonner comme si la terre était encore couverte de ronces et d’épines. Voici pourtant bientôt vingt siècles que le Verbe fait homme et toute son Église après Lui, demandent au Père céleste le pain quotidien. Le Père céleste donne l’abondance, et on l’insulte en enfermant l’abondance derrière des grilles cadenassées par les suppôts de Satan, pendant que les enfants des hommes se désespèrent dans la privation!

Économie sociale

C’est donc une économie d’abondance que nous réclamons. Et c’est aussi une économie sociale, une économie qui assure une part des biens de la terre à tous et à chacun des membres de la société.

Une économie sociale, ce sera encore une économie nouvelle, parce que notre économie actuelle n’est pas sociale.

Un minimum vital assuré par législation, comme droit de naissance, à tout homme entrant aujourd’hui dans le monde. L’abondance actuelle est surtout le résultat de l’accumulation des acquisitions humaines à travers les générations. La science transmise et augmentée fait plus que le labeur individuel du travailleur. Et la science transmise et augmentée est un bien commun.

«Que tout homme, en entrant dans le monde, puisse effectivement jouir, en quelque façon, de la condition d’héritier des générations précédentes». (Jacques Maritain).

«On ne pourra prétendre à quelque ordre social que le jour où le droit à l’existence sera égal et absolu pour tous les hommes; où l’homme, par le seul fait de sa naissance, bénéficiera sur la société d’une créance qu’il s’agit de déterminer, mais dont le principe paraît juste, si l’on songe qu’elle ne fera jamais qu’équilibrer l’immense effort de millions d’hommes, nos prédécesseurs sur la terre charnelle, pour conquérir, pour exploiter, pour dominer le monde de la création.» (Daniel-Rops).

«Chaque personne, par là même qu’elle appartient à l’espèce humaine, doit, d’une manière ou d’une autre, profiter des avantages de la destinée commune de la nature matérielle au bien de l’espèce humaine.» (Jacques Maritain).

«L’organisme économique et social sera sainement constitué et atteindra sa fin, alors seulement qu’il procurera à tous et chacun de ses membres tous les biens que les ressources de la nature et de l’industrie, ainsi que l’organisation vraiment sociale de la vie économique, ont le moyen de leur procurer.» (Pie XI).

«Le point fondamental de la question sociale est celui-ci: que les biens créés par Dieu pour tous les hommes doivent, de quelque façon, les atteindre tous.» (Pie XII).

Dans tous ces textes, c’est «tous et chacun des membres de la société» qui doivent obtenir une part. Et cette part, précise Pie XI, doit «être suffisante pour leur assurer une honnête subsistance.»

Les textes ne spécifient pas les moyens. «En quelque façon, de quelque façon, d’une manière ou d’une autre», disent-ils.

Mais cela ne signifie pas qu’il ne faut le faire d’aucune façon. Et les créditistes, eux, ont une technique bien arrêtée pour le faire: le droit à un minimum de biens, reconnu par la mise entre les mains de tous et chacun d’un minimum d’argent, puisque l’argent est le droit aux produits.

L’absorption, par tous et chacun, de ce minimum de biens ne privera personne de ce qu’il absorbe actuellement, au moins pas au Canada. Cela ne fera qu’activer une production engourdie faute d’écoulement.

Orienter aussi la production: la production pour les besoins des familles, non pas pour les visées des monopoles. Avec la machine moderne, la motorisation moderne, qu’a-t-on besoin du travail du dimanche, du travail de nuit, pour fournir les biens nécessaires à une honnête subsistance?

Logique et charité

Ceux qui, à la faveur de la pauvreté artificiellement créée par eux, concentrent entre leurs mains un pouvoir discrétionnaire sur la vie des hommes, essaient de bloquer le mouvement en faveur d’une économie nouvelle.

Des hommes publics, des rhéteurs, des moralistes à courte vue font, consciemment ou non, le jeu de ces puissances dénoncées par le Pape. Trop de gens dits de l’élite se retranchent dans la ligne de l’intelligence et ignorent celle de l’amour. C’est peut-être en punition de cette lacune que leur logique elle-même pêche tristement.

Nous croyons fermement que la logique et la charité des créditistes finiront bien par prévaloir.

Leur méthode, d’ailleurs, est bonne. Pour la réalisation d’une économie nouvelle, ils savent que la question de l’argent doit être résolue. Ils savent aussi que cette question ne peut avoir sa solution que dans la politique, puisqu’il s’agit, non pas de l’usage, mais du volume de l’argent et de sa distribution à la source.

Lorsque l’éducation sera faite, les citoyens de notre pays s’entendront sur l’objectif et se feront servir. Qu’ils s’accordent tous, par exemple, sur ce point précis: Décréter l’assurance d’un minimum vital, d’un revenu garanti à chaque homme, femme et enfant de la nation. Leur gérant, le gouvernement, n’aura qu’à exécuter ou se retirer. Disons que le gouvernement sera très heureux de le faire. C’est beaucoup plus intéressant que de mortifier tout le monde et beaucoup plus facile que de chercher des taxes là où il n’y a pas d’argent.

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