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Le Monstre

Par Louis Even le mercredi, 15 janvier 1941. Dans Banques

Le MonstreQu’est-ce qu’un monstre? Le dictionnaire Larousse définit: «Être dont la conformation diffère de celle de son espèce». Ou encore: «Personne tout à fait dénaturée, comme lorsqu’on dit de quelqu’un: un monstre de cruauté».

Nous pouvons appeler monstre notre système monétaire, notre système d’argent. Il n’est pas conforme aux faits, il ne se conduit pas comme un système d’argent. Il est dénaturé dans ses résultats, rien moins qu’un monstre de cruauté. Graves accusations.

Monstruosité, barbarie

Voilà trois familles. La famille A est dénuée de tout. Jamais plus que le strict nécessaire, et celui-ci se fait même souvent attendre. Parents et enfants souffrent. Les petits végètent, mais les parents font tout ce qu’ils peuvent et sont les premiers à se priver en face de la situation.

La famille B possède un peu plus. Pas de luxe, mais une certaine aisance. Enfants comme parents y jouissent d’une honnête subsistance.

La famille C touche un revenu permanent qui lui permet une maison à air conditionné, une nourriture variée au choix, des meubles modernes, des loisirs et des vacances touristiques. Tous les membres de la famille en profitent, chacun suivant ses attraits qu’il s’efforce d’ailleurs de guider par la raison.

Les trois familles sont dans des situations bien différentes. Mais on n’a rien à reprocher au chef de famille A, ni au chef de famille B, ni au chef de famille C. Dans chacune, les biens, rares ou abondants, sont accessibles à tous les membres de la famille dans la proportion où le permettent les circonstances.

Mais revenons à la famille C. Disons que les parents y mettent leur revenu sous clef, et qu’ils laissent leurs enfants en guenilles, réduits à la sous-alimentation de dernier ordre, malades et sans soins médicaux, ignorants et privés du droit de s’instruire. Sauf peut-être un privilégié dans la famille qui, lui, en aura cent fois plus qu’il peut en utiliser.

On dira alors que ces parents sont barbares, qu’ils laissent injustifiablement souffrir leurs enfants. Leur conduite, une monstruosité.

Nous avons maintenant un pays, le Canada, où travailleurs et machines peuvent mettre au monde tout ce qu’il faut pour que tous les Canadiens vivent dans l’aisance. On y fait un règlement, en vertu duquel, pour tirer sur les richesses du Canada, un Canadien doit avoir une permission qui s’appelle argent.

Rien de mal, en soi, dans ce règlement qui permet d’établir un certain ordre dans la distribution.

D’ailleurs, si l’argent est au niveau de la production, vu que la distribution est au niveau de l’argent, il arrive qu’on vit selon les possibilités de la production, et c’est conforme aux faits.

Mais si, au lieu de se servir du règlement pour établir l’ordre dans la distribution, on permet à quelques particuliers de limiter à leur gré la quantité de permissions, de diminuer les permissions lorsque les choses sont abondantes, ce n’est plus un règlement, mais un désordre. C’est assujettir la multitude à la volonté de quelques dictateurs.

Ces dictateurs de l’argent agissant de telle sorte que le blé reste dans les greniers quand les familles manquent de pain; que les produits de toutes sortes s’accumulent, que la production doit arrêter, alors qu’il y a des besoins pressants partout, ces dictateurs sont littéralement des barbares, leur conduite une monstruosité et la tolérance des gouvernements une lâcheté ou une complicité.

Non licet

On dira ce qu’on voudra en faveur ou en défense du système d’argent, il ne fonctionne pas pour le bien commun. Il punit la multitude, même s’il fait l’affaire de quelques individus.

L’argent n’est plus conforme aux faits. Il n’agit pas selon le but pour lequel il fut inventé. Il ne distribue pas la production. Il élude une fonction qu’il s’est pourtant fait réserver.

«Ceux qui contrôlent l’argent et le crédit sont devenus les maîtres de nos vies», disait bien le Pape Pie XI dans son encyclique Quadragesimo anno. En réglant le niveau de l’argent et du crédit, ils règlent notre niveau de vie et ils le règlent très en dessous des possibilités du pays.

Il n’est donc pas besoin de sortir du Canada pour trouver des actes de barbarie. Barbarie odieuse, même si elle jouit de la protection des gouvernements.

Quelle que soit la puissance des barbares et de leurs complices, ayons le courage, même s’ils tiennent le glaive en main, de leur crier comme Jean-Baptiste: Non licet.

Non licet! Il ne vous est pas permis de restreindre la distribution des biens abondants de la terre à des êtres humains qui sont dans la privation.

Non licet! Il ne vous est pas permis, à vous, les gouvernements du jour, de protéger de vos lois des monstres qui soustraient le sang du corps économique. Les enfants, les femmes, les hommes, qui souffrent de besoins en face d’une abondance paralysée, vous accusent devant l’humanité et devant le Créateur qui donna la terre à toute l’espèce humaine.

Vous pouvez faire taire des voix qui devraient vous dénoncer, en les gavant d’argent ou d’honneurs, où en les menaçant de vos vengeances. Il restera tout de même quelques âmes indomptables pour placer sous vos yeux, en plein jour, vos crimes de lèse-humanité et vous répéter, même si la tête vous en chavire de colère: Cela n’est pas permis! Vous fûtes faits gardiens d’un peuple, vous avez lié partie avec ses bourreaux.

Eux et vous rendrez vos comptes un jour — au public outragé peut-être, à Dieu sûrement.

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