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La toute-puissante dictature de l’argent

Par Louis Even le mardi, 01 mars 1960. Dans Banques

Dictature bancaire

Le mot dictature évoque généralement une dictature politique, avec force policière, prisons, camps de concentration, travaux forcés; peloton d’exécution, pour punir quiconque ose défier les décrets du dictateur.

Mais il y a eu et il y a encore d’autres formes de dictature qui, elles aussi, par d’autres moyens, mettent entre les mains du dictateur la vie de ceux à qui il impose ses conditions.

Un dictateur qui contrôlerait tous les moyens de vivre — disons seulement tous les produits alimentaires — n’aurait besoin ni de police ni de prison pour imposer ses volontés. Tous devraient ou plier devant lui ou mourir de faim.

Or, dans le monde moderne, où les biens nécessaires à la vie proviennent de sources différentes, on ne peut se procurer de quoi vivre sans obtenir sur le marché ce qu’on ne produit pas soi-même. C’est dire qu’on ne peut vivre aujourd’hui sans moyens de paiement, donc sans argent.

Quiconque peut contrôler les moyens de paiement, les libérer ou les refuser ou les rationner à son gré et à ses conditions, ce quiconque-là est dictateur absolu de toute la population. C’est le cas du système bancaire, banques à charte et banque centrale genre actuel y compris.

«Dans le creux de leurs mains»

Reginald McKennaR. McKenna

Reginald McKenna était, en 1934, président de la Midland Bank, une des cinq grandes banques commerciales d’Angleterre. Il avait été précédemment Chancelier de l’Echiquier — ce qui s’appelle au Canada Ministre des Finances. C’était donc un homme renseigné. Or, voici ce que McKenna déclarait, en janvier 1934, à l’assemblée annuelle des actionnaires de la Midland Bank:

«Je crains que le citoyen ordinaire n’aimerait pas entendre dire que les banques peuvent créer de l’argent, et qu’elles le font. Le montant de l’argent en existence ne varie que par l’action des banques. Chaque fois qu’une banque fait un prêt, consent un découvert ou achète une valeur, elle crée un dépôt. Chaque remboursement d’emprunt ou de découvert, chaque vente de valeur par une banque, détruit un dépôt. Et ceux qui contrôlent le crédit d’une nation dirigent la politique de ses gouvernements et tiennent la destinée du peuple dans le creux de leurs mains.»

Cette dernière phrase du banquier rencontre bien ce que, sept ans plus tard, le Pape Pie XI allait écrire dans Quadragesimo Anno:

«Un immense pouvoir et une domination économique despotique sont consolidés entre les mains de quelques-uns... Ce pouvoir est particulièrement irrésistible chez ceux qui, par leur contrôle de l’argent, peuvent aussi gouverner le crédit et le dispenser selon leur bon plaisir. Par-là, ils distribuent, en quelque sorte, le sang à l’organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que, sans leur consentement, nul n’ose plus respirer.»

Au-dessus des gouvernements

Cette dictature de l’argent et du crédit domine les gouvernements en apparence les plus puissants. Des hommes d’État qui ont dû plier devant elle en ont fait l’aveu.

William GladstoneW. Gladstone

L’un des plus illustres hommes d’État anglais, William Gladstone, qui fut quatre fois premier ministre de son pays (1868-74, 1880-85, 1886 pour quelques mois, et 1892-94), fut d’abord Chancelier de l’Echiquier (ministre des Finances) avant d’être leader du parti libéral. Gladstone avait vivement critiqué la politique financière de Disraeli; mais une fois au même poste, il s’aperçut vite où résidait le véritable pouvoir. C’est lui qui le déclare dans la citation suivante, où le mot City désigne les gros cercles financiers de Londres :

«Du moment où je devins Chancelier de l’Echiquier, en 1852, je commençai à apprendre que l’Etat est dans une position essentielle fausse en matière de finance, devant la Banque d’Angleterre et la City... Voici quel était le pivot de la situation: le Gouvernement lui-même ne devait pas avoir un pouvoir substantiel en matière de finance, mais devait laisser la Puissance d’Argent suprême et sans conteste. J’éprouvai de la répugnance à accepter cet état de choses, et je commençai à y résister dès l’abord, en prenant financièrement position. Mais je me heurtais à l’opposition tenace du gouverneur et du vice-gouverneur de la Banque d’Angleterre et j’eus la City contre moi en toute occasion.»

Woodrow WilsonW. Wilson

En 1916, le président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, résumait ainsi la situation dans la grande république américaine:

«Une grande nation industrielle est contrôlée par son système de crédit. Notre système de crédit est centralisé. En conséquence, la croissance de notre nation et toutes nos activités sont entre les mains de quelques hommes... Nous en sommes ainsi venus à être une des nations du monde les plus soumises à une férule, un des gouvernements les plus contrôlés et les plus dominés du monde civilisé – non plus un gouvernement suivant les convictions et le vote libre de la majorité, mais un gouvernement soumis aux vues et aux exactions de petits groupes d’hommes dominants.”

Bien avant Woodrow Wilson, d’ailleurs, des présidents américains s’étaient plaints de la domination bancaire sur le peuple et sur leur gouvernement. Thomas Jefferson, président de 1801 à 1809, disait:

Thomas JeffersonThomas Jefferson

«Je crois sincèrement que les établissements bancaires sont plus dangereux que les armées prêtes au combat, et que le principe de dépenser de l’argent devant être remboursé par la postérité sous le nom d’emprunts, n’est qu’une façon d’hypothéquer l’avenir sur une grande échelle.»

Le même Jefferson disait encore, en une autre occasion:

«Si le peuple américain permet à des banquiers privés de contrôler l’émission et le volume de la monnaie de la nation, d’abord par inflation, puis par déflation, ces banques et les grosses compagnies qui s’érigeront autour d’elles priveront graduellement le peuple de toute propriété, jusqu’à ce que nos enfants s’éveillent sans patrimoine sur ie continent conquis par leurs pères.»

Abraham LincolnAbraham Lincoln

Et Abraham Lincoln, qui fut président de 1860 à son assassinat en 1865, déclarait à la fin de la Guerre de Sécession:

«Cette guerre a placé de grosses corporations sur des trônes. Une ère de corruption en haut lieu s’ensuivra et la puissance d’argent du pays essaiera de prolonger son règne jusqu’à ce que toute la richesse soit accumulée entre les mains de quelques-uns, entraînant cette république à sa destruction.»

Parlant de l’assassinat de Lincoln, le prince de Bismarck, premier ministre et ministre des affaires étrangères du royaume de Prusse (plus tard chancelier de l’empire allemand), disait:

«La mort de Lincoln fut un désastre pour la chrétienté... Je crains que les banquiers internationaux, avec leurs trucs habiles et tortueux, viennent à contrôler entièrement les richesses exubérantes de l’Amérique et à plonger toute la chrétienté dans des guerres et dans le chaos, pour que la terre devienne leur héritage.»

A la fin de la première guerre mondiale, les Alliés se réunirent à Versailles, pour la rédaction du traité qui réglerait le statut des vaincus vis-à-vis des vainqueurs. Ce traité de Versailles, qui contenait en lui-même les germes d’une autre guerre, fut bien plus l’œuvre des financiers que des hommes d’Etat. David Lloyd Georges y représentait l’Angleterre, Clemenceau la France, Wilson les Etats-Unis. Lloyd George a, déclaré depuis:

«A Versailles, les financiers s’emparèrent du commandement. Ils émettaient leurs ordres comme des empereurs ne souffrant aucun accroc à leurs exigences impérieuses. Leurs politiques financières ont dominé notre commerce et restreint la production durant toute la période d’entre les deux guerres. Maints efforts ont été faits en vue de déterminer le gouvernement à employer le crédit du pays pour subvenir aux besoins criants du peuple, mais Mammon était sur son trône, éliminant tous les projets. Aujourd’hui, nous subissons les conséquences de ces politiques financières.»

♦ ♦ ♦

Quand bien même on n’aurait pas ces aveux, et d’autres, d’hommes d’Etat, tout le monde sait bien que les représentants du peuple les mieux intentionnés avant d’être au pouvoir deviennent, une fois en selle, étonnamment impuissants à réaliser leurs projets de servir. C’est parce que. le véritable gouvernement n’est pas celui qui sort des urnes électorales, mais celui, non élu, qui détient le contrôle de l’argent et du crédit..

L’ancêtre Rothschild, de Francfort, le disait cyniquement : «Qu’on me donne seulement le contrôle du crédit d’une nation, et je me fiche bien de qui fait ses lois.»

Ce n’est pas une majorité au Parlement — si forte soit-elle et quel que soit le groupe qui la compose — qui fera plier les puissances d’argent. Pour détrôner Mammon, il faut une autre force : rien moins que la force d’un peuple non seulement renseigné, mais imprégné d’une philosophie contraire à celle que le système fait prévaloir. Un peuple qui veut se libérer de la dictature de Mammon doit commencer par se défaire lui-même du culte de Mammon, à tous les degrés, et accorder son comportement avec les principes d’un ordre économique sain.

C’est à cela que s’appliquent les créditistes qui suivent l’orientation donnée par Vers Demain et l’Institut d’Action Politique. Ne pas seulement, proclamer les principes du Crédit Social, mais s’en inspirer dans la pratique, plus spécialement dans l’emploi des heures où l’on n’est pas obligé de servir le système pour gagner son pain et celui de sa famille. C’est par une mentalité créditiste et des mœurs créditistes que sera édifiée une cité créditiste.

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