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Le Père Bouvier et l'automation

Écrit par Louis Even le jeudi, 23 janvier 1964. Publié dans Economie

Encore le Père Bouvier - Encore l'automation

Louis Even

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Le Père Bouvier, Jésuite, donne des cours d'économique, non seulement à l'Université de Sherbrooke, mais aussi à la télévision de la même ville pour le grand public.

Dans le rapport d'une de ces conférences télévisées, le journal sherbrookois, La Tribune, du lundi 3 février, dit :

Le Révérend Père Emile Bouvier, s.j., docteur en économique, a déclaré, samedi, que les autorités gouvernementales, les syndicats ouvriers et les industriels devraient collaborer ensemble afin de trouver une solution au problème de l'automation.

L'économiste a décrit l'automation comme l'un des problèmes les plus graves de l'économie moderne, parce qu'elle a pour effet d'augmenter le chômage en même temps qu'elle hausse la production.

Vous avez bien lu : l'automation hausse la production tout en donnant moins de travail aux hommes. Et le Père Bouvier trouve que c'est le plus grave problème de l'économie moderne.

L'économie moderne a le grand défaut, donc, de donner congé aux hommes, faisant exécuter l'ouvrage par des machines productrices, elles-mêmes commandées et surveillées par des machines électroniques.

Mais, est-ce que les hommes, de tous les temps, n'ont pas cherché à soulager leur peine, à obtenir le plus possible de biens avec le moins possible de labeur ? Depuis l'invention du levier, depuis l'invention de la roue, est-ce que les hommes n'ont pas toujours continué à chercher de nouveaux auxiliaires, de nouveaux serviteurs, dans la farce musculaire des bêtes d'abord, puis dans la force des cours d'eau, dans celle du vent; puis, progrès remarquable, dans l'énergie de la vapeur, dans celle du pétrole, dans celle de l'électricité ? Et voici maintenant l'électronique.

Tout au long de ces progrès, y eut-il des Pères Bouviers, des "docteurs en économique", pour lever les bras au ciel et crier au malheur ? Debout, gouvernement ! debout, syndicats ouvriers ! debout, industriels ! Le danger est dans la place. Voici que les produits se mettent à sortir tout seuls de nos usines : catastrophe !

Économiste, analyste des chiffres et des courbes de la production et de l'emploi, le Père Bouvier prévoit que la production industrielle n'emploiera bientôt plus que 30 pour cent des effectifs ouvriers disponibles. Il faudra, conclut-il, que les 70 autres pour cent se trouvent de l'emploi dans les professions libérales, dans les secteurs des services, sauf le nombre de plus en plus petit que l'agriculture pourra encore retenir. Et si le 30 pour cent diminue encore ? Si des successeurs du Père Bouvier le voient tomber à 10, à 5 pour cent ?

Pourquoi ne pas conclure, plus logiquement et plus humainement, que les hommes devront se trouver des activités libres, occuper à leur goût les loisirs que leur apporte ainsi l'automation ?

Le Père Bouvier croit-il que l'homme a été créé et mis au monde pour être embauché ?

Mais voilà, le Père se croit obligé de raisonner en dedans des limites d'un système qui ne suit pas du tout l'automation; en dedans d'un règlement de caractère financier, qui veut que le droit aux produits, le pouvoir d'achat, ne vienne que par l'embauchage, que par un emploi salarié.

L'automation ne se croit pas liée par le passé : elle affranchit de l'emploi. Mais notre docteur en économique, lui, se croit lié inexorablement par le mode de distribution du passé : il ne peut s'affranchir d'une notion qui veut lier obligatoirement le droit au produit avec la contribution à la production.

Conflit entre le progrès accéléré dans la production et les formules figées des manuels... et de "docteurs en économique".

Dans ce conflit, ou dans cette course, mon Père, vous êtes battu d'avance. L'électronique va plus vite que votre enseignement. Ni vous, ni les gouvernements, ni les syndicats de toutes classes, ni les industriels de toutes variétés, collaborant ensemble tant que vous voudrez, ne pourront empêcher ce que vous constatez si bien : plus de production avec moins d'employés.

Vous savez d'ailleurs très bien que votre règlement de l'emploi pour avoir le droit de vivre ne tient déjà plus. La première des suggestions que vous présentez, pour venir à bout du problème, est, en effet :

L'établissement du salaire annuel garanti et combiné avec les prestations d'assurance-chômage.

Ne voyez-vous pas que le salaire annuel garanti, c'est de l'argent moins soudé au travail ? C'est le salaire versé même dans des périodes d'inactivité : peut-être un mois, deux mois sur douze, peut-être davantage, avec cette damnée électronique qui fonce en dépit de tous les cris désespérés des docteurs en économique ? Ne voyez-vous pas que, déjà, on a dû instituer l'assurance-chômage, pour fournir du pouvoir 'd'achat à des gens auxquels la production donne congé ? Cet argent n'est sûrement plus lié à l'emploi : l'allocation est, au contraire, liée au non-emploi.

Et il le faut bien. Et il faudra de plus en plus des sources de revenu extérieures au salaire. Prenez-en votre parti, mon Père : plus la production se passera d'emploi, plus l'argent pour obtenir les produits devra venir en dehors de 'l'emploi. Ou bien, alors, les produits s'accumuleront, le chômage s'étendra à cause de la bêtise que vous vénérez plus encore qu'à cause de l'automation. Et ce serait une situation trop explosive pour tenir longtemps, même si vous vous faisiez prédicateur de patience au lieu de docteur en économique.

Vos autres suggestions, pour régler ce que vous appelez un problème quand ce devrait être salué comme une bénédiction, ne peuvent que faire rire de vous par les gens plus familiers avec le bon sens qu'avec le jargon des économistes :

Prévoir la polyvalence de l'ouvrier en lui assurant une formation professionnelle d'un caractère plus général.

Donc, faire de chaque ouvrier un menuisier, plus un mécanicien, plus un électricien, plus un plombier, plus un soudeur, plus un tourneur, plus un tisserand, plus un boucher, plus ... plus ...

Votre troisième suggestion :

Écourter la durée des conventions collectives.

Des conventions collectives entre qui et qui? Entre l'électronique et les chômeurs ? Écourter des conventions collectives qui sont déjà bien courtes, et être toujours en renégociations ? Promouvoir ainsi l'instabilité dans les contrats à mesure de l'instabilité dans l'emploi. Belle suggestion, vraiment ! Et l'autre, la dernière :

Assurer la sécurité des travailleurs par une politique de transfert inter-usines.

Vous ne trouvez pas, mon père, que les ouvriers courent déjà assez d'une place à l'autre en quête d'emploi ? Il faudra installer cela comme un système ? Mais inter-usines, entre quelles usines ? Croyez-vous que l'automation ne va visiter les usines qu'à tour de rôle ? Que lorsqu'elle entrera dans une place, elle en quittera une autre où l'ouvrier devra se précipiter?

* * *

Il y a une solution, mon Père, mais vous n'en voulez pas. C'est pourtant la solution commandée par le problème lui-même; une solution, aussi, à la taille du problème :

Dissocier le pouvoir d'achat de l'emploi, dans la mesure où le progrès, automation ou autre, dissocie la production de l'emploi.

Autrement dit : automatiser le pouvoir d'achat à mesure que s'automatise la production.

Cela nécessite évidemment l'introduction d'un grain de philosophie nouvelle dans la politique financière.

De l'argent dissocié de l'emploi, cela ne peut plus être un salaire. C'est "dividende" que ça s'appelle : les capitalistes à piastres le savent, et vous le savez aussi, mon Père.

Vous pouvez avoir le mot dividende en horreur, mais- ceux qui touchent périodiquement des dividendes s'en accommodent fort bien, et vous ne leur faites sûrement pas un devoir de s'en confesser. Si les capitalistes peuvent ainsi recevoir de l'argent sans emploi, pourquoi les autres n'auraient-ils pas le droit d'en recevoir quand le progrès les met sans emploi ? Ce progrès, il me semble, est un bien communautaire : qui donc peut s'en déclarer l'auteur personnel et le propriétaire exclusif ? Et ce progrès, capital réel, contribue bien plus à la production que les bras dont elle se libère de plus en plus, ou que les piastres qui par elles-mêmes ne feraient pas grand chose.

Donc, le dividende social périodique, pour automatiser le pouvoir d'achat. Il est temps que vous y veniez, mon Père. Si ce terme-là "dividende" ne vous plaît pas, parce qu'il a été popularisé par des gens sans diplômes, vous pouvez fort bien désigner la chose sous un autre nom. Il y en a en France qui disent "revenu social." Vous pouvez aussi vous donner le mérite de forger un nouveau nom : c'est la chose qui compte, voyez-vous. Mais, de grâce, ne criez plus "Au loup" ! devant un progrès qui devrait permettre aux hommes d'être moins accaparés par l'a production matérielle, par la seule fonction 'économique.

J'ignore, mon Père, quelle réaction vos élèves de l'Université manifestent à vos savants cours. Mais je sais qu'à la télévision, samedi, 1er février, vous avez fait hausser les épaules à bien des gens.

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