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Capital étranger ou capital canadien

Écrit par Louis Even le lundi, 23 janvier 1967. Publié dans Economie

Ce Jean Marchand qui a craché sur le Crédit Social

Louis Even

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Si le Canada était le seul pays au monde, quel capital étranger faudrait-il attendre pour fournir à la population les biens et services dont elle a besoin !

L'argent est le permis pour produire. Pourquoi faut-il aller acheter ces permis à l'étranger ! Quel sens y à ce que les développements du pays doivent être payés à des étrangers ! Ils ne devraient même pas l'être à des financiers du pays. Ils sont la propriété de la population, puisque c'est la population qui, dans son ensemble, produit ces développements directement ou indirectement, en fournissant tout ce qu'il faut pour les accomplir et tout ce qu'il faut à ceux qui les exécutent.

Accueil ou refus ?

Il est beaucoup question de capital étranger ces semaines-ci. Dans les cercles politiques d'Ottawa, dans ceux du Québec, dans les discours d'hommes publics, dans des articles de journaux et de revues. Quelle attitude prendre vis-à-vis du capital étranger ? L'accueillir les bras ouverts ? Le repousser au nom du nationalisme économique ? L'admettre modérément ?

Tous ne manifestent pas le même empressement. A Ottawa, le ministre actuel des finances, Mitchel Sharp, s'est jusqu'ici montré très favorable aux placements chez nous du capital étranger. Son prédécesseur, Walter Gordon, ne le voit pas du même œil ; le capital étranger, surtout américain, fait de notre pays, dit-il, une colonie économique des États-Unis ; sans le repousser totalement, il faut viser à s'en passer.

Ce n'est pas là une question de parti : Sharp et Gordon sont tous deux des Libéraux de haut rang. D'ailleurs, un conservateur notoire, Georges Hees, ancien ministre du Commerce dans le cabinet de Diefenbaker, est du même avis que le libéral Sharp ; il le déclarait dans une conférence à Toronto : Le Canada a besoin d'investissements étrangers, parce qu'il manque de capitaux nécessaires à son expansion économique... Le Canada se doit de faire savoir que les capitaux étrangers sont bienvenus chez lui.

Notre premier ministre actuel du Québec, Daniel Johnson, ne pense pas et ne dit pas autrement : « Il va sans dire qu'une politique d'accueil s'impose à l'endroit des capitaux étrangers. Il y a tellement à faire chez nous que nous ne saurions y arriver seuls ».

Nos libéraux provinciaux ont d'ailleurs professé et pratiqué la même attitude. Eux aussi au nom de la croissance économique de la province. Récemment, Eric Kierans, un des haut-parleurs du parti libéral, le répétait : « La croissance est un devoir inéluctable ; donc il faut investir. Et comme nos Canadiens n'ont pas de quoi investir suffisamment, il faut faire appel au capital étranger ».

Placements — Prêts

Dans tout ceci, le mot « capital » est employé pour signifier de l'argent. De l'argent, ou son équivalent du « crédit financier ». Des moyens de paiement.

Ce qu'on appelle capital, c'est donc de l'argent venant de l'étranger. Cet argent peut entrer chez nous sous deux formules : comme investissements et comme prêts.

Si une compagnie américaine, ou anglaise, ou française, ou étrangère quelconque, établit une filiale dans notre pays, c'est de sa part un placement de ses capitaux. De même aussi quand des financiers étrangers achètent des actions ou des obligations dans notre pays.

D'autre part, quand notre gouvernement, nos administrations municipales ou d'autres corps publics n'ont pas assez d'argent pour des développements qui s'imposent, ils empruntent. Il leur arrive alors de faire ces emprunts à l'étranger peut-être plus souvent qu'au Canada, lorsque les maisons financières étrangères sont plus accueillantes, quand le taux d'intérêt exigé par elles est moins élevé.

Dans les deux cas, nous devenons débiteurs de l'étranger. Les placements de capitalistes étrangers tirent des profits de nos richesses naturelles qu'ils exploitent et des bras de chez nous qu'ils emploient. Quant à nos emprunts de l'étranger, ils hypothèquent une partie de nos gains futurs : nous devrons fournir des taxes pour remettre aux prêteurs étrangers, non seulement le montant de leurs prêts, mais les intérêts en plus.

Mais, devant ce qu'on appelle le besoin d'argent, qui donc s'arrête à se demander si l'opération nous fera débiteurs de financiers étrangers ou débiteurs de financiers canadiens ? On regarde exclusivement, ou à peu près, à ce qu'il en coûtera en termes d'argent.

Lorsqu'il est question d'argent, les considérations de frontières, de nationalité, de culture, de langue, de possibilité d'assimilation, ne comptent guère. Cela, c'est bon pour les personnes. On a bien, en effet, un ministère de l'immigration et des règlements établis pour admettre, ou refuser, ou trier, ou contingenter, l'entrée chez nous d'hommes venant d'autres pays. Mais il n'y a point de ministère pour l'immigration de l'argent. L'argent jouit d'une sorte de transcendance. En tout et partout. Considérez, par exemple, la différence d'accueil que reçoivent chez nous des étrangers qui viennent chercher de l'emploi et ceux qui viennent se promener en touristes. Les premiers viennent avec leurs bras pour nous aider à produire : on les regarde de travers comme des voleurs de notre gagne-pain. Les autres, les touristes, s'en viennent avec des poches garnies d'argent pour manger du pain fait par nous, pour se faire servir par nous : on se dispute le privilège dé les recevoir !

Un comité fédéral

Donc, à Ottawa, deux as du parti libéral, le ministre actuel et l'ancien ministre des Finances, entretiennent certaines divergences de vues à l'égard du capital étranger : l'actuel, très en faveur ; l'ancien, recommandant quelques mesures de freinage. Les deux ont leurs partisans, du moins chez les membres du parti qui se croient encore le droit d'exercer leurs méninges. En diplomate, le premier ministre Pearson a décidé la formation d'un comité ministériel, chargé d'élaborer la politique du Canada sur les placements étrangers dans notre pays.

Pearson a commencé par faire entrer Walter Gordon dans le Cabinet fédéral dont il ne faisait plus partie depuis les dernières élections. Le Comité est justement présidé par ce Walter Gordon, mais Mitchel Sharp en fait partie— ce qui permettra aux deux points de vue de s'expliquer. En font aussi partie le registraire général intérimaire John Turner, le ministre des anciens combattants Roger Teillet, et le ministre de la main-d'œuvre et de l'immigration Jean Marchand.

Ce dernier, Jean Marchand, est supposé l'interprète de toute la députation québécoise au Parlement fédéral.

Comme Jean Marchand ne sent généralement pas le besoin de se renseigner avant de porter jugement, on connaît déjà sa position sur la question. Parlant à Saint-Jérôme dans la première fin de semaine de février, il a ridiculisé toute prétention à un nationalisme économique, non seulement provincial, mais même à la grandeur du Canada.

La force technique et financière des Américains, dit-il, envahit le monde entier, et sans elle il n'y a rien à faire. Seule, la Russie soviétique peut s'y comparer. Donc, hormis les États-Unis et l'URSS, aucune véritable indépendance. Les États-Unis possèdent la technique, le savoir-faire et l'argent ; les autres pays ne l'ont pas.

Conclusion : prétendre s'affranchir du besoin de capital étranger est une utopie. Et pour bien marquer que c'est une utopie, Jean Marchand dit à son auditoire : Quand bien même Québec déciderait de passer une loi pour décréter que la lune doit cesser d'influencer la marée, la lune continuera d'influencer la marée.

C'est peut-être dit avec un grain d'esprit. Mais ce qui fausse la comparaison de Marchand, c'est que, dans le cas de la lune et de l'océan, on a affaire à des réalités ; tandis que dans le cas de l'économie actuelle, il s'agit d'une lune artificielle — l'argent — à laquelle on confère, par une acceptation injustifiable, le droit d'influencer toute la réalité économique.

La "vérité économique"

Monsieur Marchand dit vrai quand il déclare : «Il n'y a pas de politique économique valable sans la vérité économique ». Mais il est moins exact dans sa définition de la vérité économique : « La vérité économique, dit-il, c'est que les États-Unis mènent et vont mener longtemps encore sur le plan technologique ». Entendu, mais ce n'est là qu'une partie d'un fait économique. Si les États-Unis sont en avant des autres sur le plan technologique, cela ne signifie pas que les autres pays, que notre Canada, par exemple, soit totalement dépourvu en capacité de production, et qu'il doive recourir à du, capital américain, ou autre capital étranger, pour mettre en œuvre les réalités matérielles, techniques et autres dont il dispose chez lui.

Si le Canada était le seul pays au monde s'il n'y avait ni Etats-Unis, ni Angleterre, ni Europe, ni Asie — rien que le Canada, avec ses richesses naturelles actuelles, ses développements actuels, sa population actuelle, ses connaissances techniques actuelles — quel capital étranger faudrait-il attendre pour fournir à la population les biens et services dont elle à besoin ? Pour mettre en œuvre sa capacité de production ? Pour développer encore cette capacité de production ?

Évidemment, on devrait se passer des choses que la population canadienne est incapable de produire ; s'en passer au moins jusqu'à ce qu'elle soit devenue capable de les produire.

Et c'est là le point. Le véritable capital, monsieur Marchand doit bien le savoir, ce sont les richesses naturelles ; ce sont les outils, les machines ; c'est le savoir-faire ; c'est la compétence et la bonne volonté des producteurs. C'est l'ordre social, qui permet la distribution des tâches, qui permet à l'agriculteur de se livrer tout entier à la production agricole, à l'industriel de se concentrer sur un rayon de production, et

ainsi les autres spécialisations ; d'où un volume global de biens hors de toute proportion avec ce que serait ce volume total si chacun devait faire tout de A à Z pour lui-même et sa propre famille.

Soumettre ces réalités, ce véritable capital, à la présence ou à l'absence de l'argent, est simplement une absurdité. C'est l'argent qui doit être soumis à la présence et au degré de la capacité de production. Quand cette capacité de production existe dans un pays, l'argent pour la mettre en œuvre doit être une création de ce pays. Une création, une représentation chiffrée de cette capacité de production, mise à la disposition des producteurs pour mobiliser les divers facteurs de production ; une comptabilité suivant le mouvement de la richesse, fournissant les crédits pour la production de richesse, les retirant au rythme de la disparition de richesse par consommation, usure ou destruction.

Le Canada n'est pas seul au monde. Non. Et cela lui permet d'obtenir des biens d'autres pays, qu'il ne peut pas produire lui-même, mais qu'il compense par les exportations de surplus de sa propre production.

Il ne peut être question de capital étranger, d'endettement envers l'étranger, que pour ce qui dépasse la capacité actuelle de la production domestique. Rien que cela.

Si, par exemple, on veut établir un nouveau moulin à papier exigeant des' constructions, des installations de machines, un service d'alimentation d'eau, une installation électrique, etc., pour une valeur totale de 5o millions, est-il besoin d'un apport de capital étranger de 5o millions ? L'entreprise peut nécessiter de la machinerie fabriquée seulement à l'étranger, pour une valeur disons de cinq millions : pour ces cinq millions-là il faudra du crédit financier étranger, mais pas pour les matériaux provenant de l'industrie canadienne, ni pour leur transport d'un endroit à l'autre du pays, ni pour les ingénieurs sur place, ni pour la main-d'œuvre, ni pour aucun item des 45 millions se passant d'importations.

De même pour les installations hydroélectriques, le ciment, le bois, la main-d'œuvre, le génie— tout cela est fourni par la province elle-même, autant de choses qui n'ont pas besoin d'un seul sou de capital étranger. Ainsi des exploitations minières et de cent autres entreprises de diverses tailles.

"Il n'y a pas de politique économique valable sans la vérité économique". Bien dit, monsieur Marchand, mais vous n'avez pas l'air de savoir reconnaître la vérité économique là où elle est. Vous constatez bien la prépondérance américaine, mais quel cas faites-vous des possibilités canadiennes ? Celles-ci doivent-elles être ignorées devant celles-là ?

Les emprunts

L'argent est le permis pour produire. Et là où les possibilités de produire existent pour répondre à des besoins, en vertu de quel règlement logique ces permis peuvent-ils être refusés ? Ou pourquoi faut-il aller acheter ces permis à l'étranger ?

Ce qu'on vient de dire des investissements s'applique aux emprunts. Et là, l'absurdité est encore bien plus frappante. Pour la construction de routes, d'écoles, d'hôpitaux, d'aqueducs municipaux, pour l'installation de systèmes d'égouts, etc., tout ou à peu près tout — matériaux, technique et main-d'œuvre requis pour l'exécution des projets— provient du pays même. Par quelle logique faut-il recourir à des emprunts étrangers pour avoir le droit de s'en servir ? Quel sens y a-t-il à ce que, une fois exécutés par des activités et des matériaux du pays, ces développements doivent être payés à des étrangers ? Ils ne devraient même pas l'être à des financiers du pays. Ils sont la propriété de la population, puisque c'est la population qui, dans son ensemble, produit ces développements directement ou indirectement, en fournissant tout ce qu'il faut pour les accomplir et tout ce qu'il faut à ceux qui les exécutent.

Lorsqu'on aura fait du système financier ce qu'il doit être, on aura supprimé au moins 90 pour cent des problèmes économiques, ceux des gouvernements les plus élevés comme ceux des personnes et des familles. Voici 5o ans que le fondateur de l'école créditiste, l'ingénieur-économiste Douglas, en a indiqué la solution au monde. Le refus de cette solution a permis aux problèmes de se multiplier à l'extrême, s'intensifiant et s'aggravant de plus en plus.

L'application d'un système financier de Crédit Social, sur lequel les Jean Marchand et d'autres de même acabit crachent par sottise ou pour des motifs intéressés, permettrait une très large mesure d'indépendance économique, non seulement à l'égard du capital financier étranger, mais aussi à l'égard d'institutions financières de notre propre pays, qui ont accaparé et qui contrôlent le crédit appartenant à la nation elle-même. Le Crédit Social libérerait le peuple qui produit des griffes des faussaires légalisés qui l'endettent, le volent et le saignent.

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Si le Canada était le seul pays au monde, quel capital étranger faudrait-il attendre pour fournir à la population les biens et services dont elle a besoin !

L'argent est le permis pour produire. Pourquoi faut-il aller acheter ces permis à l'étranger ! Quel sens y à ce que les développements du pays doivent être payés à des étrangers ! Ils ne devraient même pas l'être à des financiers du pays. Ils sont la propriété de la population, puisque c'est la population qui, dans son ensemble, produit ces développements directement ou indirectement, en fournissant tout ce qu'il faut pour les accomplir et tout ce qu'il faut à ceux qui les exécutent.

Accueil ou refus ?

Il est beaucoup question de capital étranger ces semaines-ci. Dans les cercles politiques d'Ottawa, dans ceux du Québec, dans les discours d'hommes publics, dans des articles de journaux et de revues. Quelle attitude prendre vis-à-vis du capital étranger ? L'accueillir les bras ouverts ? Le repousser au nom du nationalisme économique ? L'admettre modérément ?

Tous ne manifestent pas le même empressement. A Ottawa, le ministre actuel des finances, Mitchel Sharp, s'est jusqu'ici montré très favorable aux placements chez nous du capital étranger. Son prédécesseur, Walter Gordon, ne le voit pas du même œil ; le capital étranger, surtout américain, fait de notre pays, dit-il, une colonie économique des États-Unis ; sans le repousser totalement, il faut viser à s'en passer.

Ce n'est pas là une question de parti : Sharp et Gordon sont tous deux des Libéraux de haut rang. D'ailleurs, un conservateur notoire, Georges Hees, ancien ministre du Commerce dans le cabinet de Diefenbaker, est du même avis que le libéral Sharp ; il le déclarait dans une conférence à Toronto : Le Canada a besoin d'investissements étrangers, parce qu'il manque de capitaux nécessaires à son expansion économique... Le Canada se doit de faire savoir que les capitaux étrangers sont bienvenus chez lui.

Notre premier ministre actuel du Québec, Daniel Johnson, ne pense pas et ne dit pas autrement : « Il va sans dire qu'une politique d'accueil s'impose à l'endroit des capitaux étrangers. Il y a tellement à faire chez nous que nous ne saurions y arriver seuls ».

Nos libéraux provinciaux ont d'ailleurs professé et pratiqué la même attitude. Eux aussi au nom de la croissance économique de la province. Récemment, Eric Kierans, un des haut-parleurs du parti libéral, le répétait : « La croissance est un devoir inéluctable ; donc il faut investir. Et comme nos Canadiens n'ont pas de quoi investir suffisamment, il faut faire appel au capital étranger ».

Placements — Prêts

Dans tout ceci, le mot « capital » est employé pour signifier de l'argent. De l'argent, ou son équivalent du « crédit financier ». Des moyens de paiement.

Ce qu'on appelle capital, c'est donc de l'argent venant de l'étranger. Cet argent peut entrer chez nous sous deux formules : comme investissements et comme prêts.

Si une compagnie américaine, ou anglaise, ou française, ou étrangère quelconque, établit une filiale dans notre pays, c'est de sa part un placement de ses capitaux. De même aussi quand des financiers étrangers achètent des actions ou des obligations dans notre pays.

D'autre part, quand notre gouvernement, nos administrations municipales ou d'autres corps publics n'ont pas assez d'argent pour des développements qui s'imposent, ils empruntent. Il leur arrive alors de faire ces emprunts à l'étranger peut-être plus souvent qu'au Canada, lorsque les maisons financières étrangères sont plus accueillantes, quand le taux d'intérêt exigé par elles est moins élevé.

Dans les deux cas, nous devenons débiteurs de l'étranger. Les placements de capitalistes étrangers tirent des profits de nos richesses naturelles qu'ils exploitent et des bras de chez nous qu'ils emploient. Quant à nos emprunts de l'étranger, ils hypothèquent une partie de nos gains futurs : nous devrons fournir des taxes pour remettre aux prêteurs étrangers, non seulement le montant de leurs prêts, mais les intérêts en plus.

Mais, devant ce qu'on appelle le besoin d'argent, qui donc s'arrête à se demander si l'opération nous fera débiteurs de financiers étrangers ou débiteurs de financiers canadiens ? On regarde exclusivement, ou à peu près, à ce qu'il en coûtera en termes d'argent.

Lorsqu'il est question d'argent, les considérations de frontières, de nationalité, de culture, de langue, de possibilité d'assimilation, ne comptent guère. Cela, c'est bon pour les personnes. On a bien, en effet, un ministère de l'immigration et des règlements établis pour admettre, ou refuser, ou trier, ou contingenter, l'entrée chez nous d'hommes venant d'autres pays. Mais il n'y a point de ministère pour l'immigration de l'argent. L'argent jouit d'une sorte de transcendance. En tout et partout. Considérez, par exemple, la différence d'accueil que reçoivent chez nous des étrangers qui viennent chercher de l'emploi et ceux qui viennent se promener en touristes. Les premiers viennent avec leurs bras pour nous aider à produire : on les regarde de travers comme des voleurs de notre gagne-pain. Les autres, les touristes, s'en viennent avec des poches garnies d'argent pour manger du pain fait par nous, pour se faire servir par nous : on se dispute le privilège dé les recevoir !

Un comité fédéral

Donc, à Ottawa, deux as du parti libéral, le ministre actuel et l'ancien ministre des Finances, entretiennent certaines divergences de vues à l'égard du capital étranger : l'actuel, très en faveur ; l'ancien, recommandant quelques mesures de freinage. Les deux ont leurs partisans, du moins chez les membres du parti qui se croient encore le droit d'exercer leurs méninges. En diplomate, le premier ministre Pearson a décidé la formation d'un comité ministériel, chargé d'élaborer la politique du Canada sur les placements étrangers dans notre pays.

Pearson a commencé par faire entrer Walter Gordon dans le Cabinet fédéral dont il ne faisait plus partie depuis les dernières élections. Le Comité est justement présidé par ce Walter Gordon, mais Mitchel Sharp en fait partie— ce qui permettra aux deux points de vue de s'expliquer. En font aussi partie le registraire général intérimaire John Turner, le ministre des anciens combattants Roger Teillet, et le ministre de la main-d'œuvre et de l'immigration Jean Marchand.

Ce dernier, Jean Marchand, est supposé l'interprète de toute la députation québécoise au Parlement fédéral.

Comme Jean Marchand ne sent généralement pas le besoin de se renseigner avant de porter jugement, on connaît déjà sa position sur la question. Parlant à Saint-Jérôme dans la première fin de semaine de février, il a ridiculisé toute prétention à un nationalisme économique, non seulement provincial, mais même à la grandeur du Canada.

La force technique et financière des Américains, dit-il, envahit le monde entier, et sans elle il n'y a rien à faire. Seule, la Russie soviétique peut s'y comparer. Donc, hormis les États-Unis et l'URSS, aucune véritable indépendance. Les États-Unis possèdent la technique, le savoir-faire et l'argent ; les autres pays ne l'ont pas.

Conclusion : prétendre s'affranchir du besoin de capital étranger est une utopie. Et pour bien marquer que c'est une utopie, Jean Marchand dit à son auditoire : Quand bien même Québec déciderait de passer une loi pour décréter que la lune doit cesser d'influencer la marée, la lune continuera d'influencer la marée.

C'est peut-être dit avec un grain d'esprit. Mais ce qui fausse la comparaison de Marchand, c'est que, dans le cas de la lune et de l'océan, on a affaire à des réalités ; tandis que dans le cas de l'économie actuelle, il s'agit d'une lune artificielle — l'argent — à laquelle on confère, par une acceptation injustifiable, le droit d'influencer toute la réalité économique.

La "vérité économique"

Monsieur Marchand dit vrai quand il déclare : «Il n'y a pas de politique économique valable sans la vérité économique ». Mais il est moins exact dans sa définition de la vérité économique : « La vérité économique, dit-il, c'est que les États-Unis mènent et vont mener longtemps encore sur le plan technologique ». Entendu, mais ce n'est là qu'une partie d'un fait économique. Si les États-Unis sont en avant des autres sur le plan technologique, cela ne signifie pas que les autres pays, que notre Canada, par exemple, soit totalement dépourvu en capacité de production, et qu'il doive recourir à du, capital américain, ou autre capital étranger, pour mettre en œuvre les réalités matérielles, techniques et autres dont il dispose chez lui.

Si le Canada était le seul pays au monde s'il n'y avait ni Etats-Unis, ni Angleterre, ni Europe, ni Asie — rien que le Canada, avec ses richesses naturelles actuelles, ses développements actuels, sa population actuelle, ses connaissances techniques actuelles — quel capital étranger faudrait-il attendre pour fournir à la population les biens et services dont elle à besoin ? Pour mettre en œuvre sa capacité de production ? Pour développer encore cette capacité de production ?

Évidemment, on devrait se passer des choses que la population canadienne est incapable de produire ; s'en passer au moins jusqu'à ce qu'elle soit devenue capable de les produire.

Et c'est là le point. Le véritable capital, monsieur Marchand doit bien le savoir, ce sont les richesses naturelles ; ce sont les outils, les machines ; c'est le savoir-faire ; c'est la compétence et la bonne volonté des producteurs. C'est l'ordre social, qui permet la distribution des tâches, qui permet à l'agriculteur de se livrer tout entier à la production agricole, à l'industriel de se concentrer sur un rayon de production, et

ainsi les autres spécialisations ; d'où un volume global de biens hors de toute proportion avec ce que serait ce volume total si chacun devait faire tout de A à Z pour lui-même et sa propre famille.

Soumettre ces réalités, ce véritable capital, à la présence ou à l'absence de l'argent, est simplement une absurdité. C'est l'argent qui doit être soumis à la présence et au degré de la capacité de production. Quand cette capacité de production existe dans un pays, l'argent pour la mettre en œuvre doit être une création de ce pays. Une création, une représentation chiffrée de cette capacité de production, mise à la disposition des producteurs pour mobiliser les divers facteurs de production ; une comptabilité suivant le mouvement de la richesse, fournissant les crédits pour la production de richesse, les retirant au rythme de la disparition de richesse par consommation, usure ou destruction.

Le Canada n'est pas seul au monde. Non. Et cela lui permet d'obtenir des biens d'autres pays, qu'il ne peut pas produire lui-même, mais qu'il compense par les exportations de surplus de sa propre production.

Il ne peut être question de capital étranger, d'endettement envers l'étranger, que pour ce qui dépasse la capacité actuelle de la production domestique. Rien que cela.

Si, par exemple, on veut établir un nouveau moulin à papier exigeant des' constructions, des installations de machines, un service d'alimentation d'eau, une installation électrique, etc., pour une valeur totale de 5o millions, est-il besoin d'un apport de capital étranger de 5o millions ? L'entreprise peut nécessiter de la machinerie fabriquée seulement à l'étranger, pour une valeur disons de cinq millions : pour ces cinq millions-là il faudra du crédit financier étranger, mais pas pour les matériaux provenant de l'industrie canadienne, ni pour leur transport d'un endroit à l'autre du pays, ni pour les ingénieurs sur place, ni pour la main-d'œuvre, ni pour aucun item des 45 millions se passant d'importations.

De même pour les installations hydroélectriques, le ciment, le bois, la main-d'œuvre, le génie— tout cela est fourni par la province elle-même, autant de choses qui n'ont pas besoin d'un seul sou de capital étranger. Ainsi des exploitations minières et de cent autres entreprises de diverses tailles.

"Il n'y a pas de politique économique valable sans la vérité économique". Bien dit, monsieur Marchand, mais vous n'avez pas l'air de savoir reconnaître la vérité économique là où elle est. Vous constatez bien la prépondérance américaine, mais quel cas faites-vous des possibilités canadiennes ? Celles-ci doivent-elles être ignorées devant celles-là ?

Les emprunts

L'argent est le permis pour produire. Et là où les possibilités de produire existent pour répondre à des besoins, en vertu de quel règlement logique ces permis peuvent-ils être refusés ? Ou pourquoi faut-il aller acheter ces permis à l'étranger ?

Ce qu'on vient de dire des investissements s'applique aux emprunts. Et là, l'absurdité est encore bien plus frappante. Pour la construction de routes, d'écoles, d'hôpitaux, d'aqueducs municipaux, pour l'installation de systèmes d'égouts, etc., tout ou à peu près tout — matériaux, technique et main-d'œuvre requis pour l'exécution des projets— provient du pays même. Par quelle logique faut-il recourir à des emprunts étrangers pour avoir le droit de s'en servir ? Quel sens y a-t-il à ce que, une fois exécutés par des activités et des matériaux du pays, ces développements doivent être payés à des étrangers ? Ils ne devraient même pas l'être à des financiers du pays. Ils sont la propriété de la population, puisque c'est la population qui, dans son ensemble, produit ces développements directement ou indirectement, en fournissant tout ce qu'il faut pour les accomplir et tout ce qu'il faut à ceux qui les exécutent.

Lorsqu'on aura fait du système financier ce qu'il doit être, on aura supprimé au moins 90 pour cent des problèmes économiques, ceux des gouvernements les plus élevés comme ceux des personnes et des familles. Voici 5o ans que le fondateur de l'école créditiste, l'ingénieur-économiste Douglas, en a indiqué la solution au monde. Le refus de cette solution a permis aux problèmes de se multiplier à l'extrême, s'intensifiant et s'aggravant de plus en plus.

L'application d'un système financier de Crédit Social, sur lequel les Jean Marchand et d'autres de même acabit crachent par sottise ou pour des motifs intéressés, permettrait une très large mesure d'indépendance économique, non seulement à l'égard du capital financier étranger, mais aussi à l'égard d'institutions financières de notre propre pays, qui ont accaparé et qui contrôlent le crédit appartenant à la nation elle-même. Le Crédit Social libérerait le peuple qui produit des griffes des faussaires légalisés qui l'endettent, le volent et le saignent.

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