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La justice est de rendre à chacun ce qui lui est dû

Écrit par Alain Pilote le vendredi, 01 mai 2015. Publié dans Dividende

Ce qui est dû à chacun, c’est un dividende social

colloque international à Montauban
De gauche à droite, les intervenants lors de la séance finale du colloque à Montauban, le 11 juin 2015: Mme Christine Mengès-Le Pape, Alain Pilote du Canada, le Cardinal Philippe Ouédraogo, Léon Okio, professeur à l’Université d’Abomey au Bénin, et Piotr Szwedo, professeur à l’université Jagellonne de Cracovie.

 

Intervention d’Alain Pilote au colloque international à Montauban, en France

Du 9 au 11 juin 2015, Alain Pilote, rédacteur de Vers Demain, participait à la Faculté de Droit de l’Université Toulouse 1 Capitole à Montauban, en France, au quatrième colloque international organisé par Mme Christine Mengès-LePape, professeur spécialiste de l’histoire du droit à cette université, et aussi responsable du Centre Toulousain d’Histoire du Droit et des Idées Politiques (CTHDIP). Mme Mengès-Le Pape s’intéresse tout particulièrement à la justice distributive, et a été conquise au Crédit Social après la lecture de l’Ile des Naufragés de Louis Even. En 2013, elle avait invité M. Marcel Lefebvre de Rougemont à prendre part à son colloque à Montauban, et en mai 2014, elle participait à notre session d’étude à Rougemont sur la Démocratie Économique.

Le thème du colloque à Montauban en juin 2015 était «La justice entre théologie et droit», avec comme sous-thème commun à tous les intervenants la définition de la justice selon saint Thomas d’Aquin: «Rendre à chacun ce qui lui est dû». Alain Pilote intervenait lors de la séance finale du troisième jour, séance présidée par Son Éminence le Cardinal Philippe Ouédraogo, archevêque de Ouagadougou au Burkina Faso, qui était déjà lui aussi conquis au Crédit Social, ayant participé à une session d’étude à Rougemont en 2011.

Le sujet de l’intervention de M. Pilote était tout à fait approprié: «Répartitions et justice chez Louis Even», ou en d’autres mots, «ce qui est dû à chacun, c’est un dividende social». Mme Mengès-Le Pape a suivi avec la dernière intervention du colloque, «Une finalité de justice: Louis Even, un économiste qui a étudié Thomas d’Aquin!» Voici le texte de l’intervention de M. Pilote:

Clifford Hugh Douglas   Louis Even
C.H. Douglas   Louis Even

 

Louis Even (1885-1974) s’est fait le propagateur, tout d’abord au Canada français, des propositions financières de l’ingénieur écossais Clifford Hugh Douglas (1879-1952), énoncées pour la première fois en 1918, et connues sous le nom de démocratie économique (d’après le premier livre de Douglas sur le sujet), ou bien de Crédit Social. Louis Even a fondé en 1939 un périodique pour faire connaître ces idées, Vers Demain, et aussi un groupe dévoué à faire connaître cette idée du Crédit Social, les Pèlerins de saint Michel.

Le Crédit Social repose sur trois principes (comme un trépied)

  1. L’argent fait sans intérêt par la société
  2. Un dividende à chaque citoyen
  3. Un escompte sur les prix remboursé au marchand

La mise en application des principes de la Démocratie économique ferait l’organisme économique et social atteindre efficacement sa fin, qui est la satisfaction des besoins humains: c’est-à-dire, financer non seulement la production de biens qui correspondent aux besoins, mais aussi financer la consommation, pour s’assurer que ces biens et services joignent véritablement les êtres humains de façon concrète.

Le génie de Louis Even a été de vulgariser les notions d’ingénieur de Douglas pour les mettre à la portée de monsieur et madame Tout-le-monde, et surtout de les éclairer de la lumière de la doctrine sociale de l’Église catholique, et de la philosophie de saint Thomas d’Aquin.

Un des trois principes de la Démocratie Économique, qui fait l’objet de l’étude qui suit, est le dividende, ou revenu garanti à chaque citoyen, du berceau à la tombe, sans conditions, que l’on soit salarié ou non. (Il ne s’agit pas d’égalitarisme, puisque ceux qui sont employés recevraient leur salaire en plus du dividende.) On revient donc au fil conducteur de tout ce colloque, la définition de la justice selon saint Thomas d’Aquin: suum cuique, rendre à chacun ce qui lui est dû.

Mais ce dividende n’a de sens que dans la mesure où il est appliqué avec les deux autres principes de la Démocratie Économique:

1. L’argent nouveau appartient à la société, et non pas à des compagnies privées (les banques commerciales), et doit être émis par un organisme créé par l’État, un Office national de crédit. En vérité, l’argent tire sa valeur de la capacité de production du pays, du fait qu’il existe des richesses naturelles et des travailleurs disposés à développer ces ressources. Louis Even écrit:

«L’argent doit être mis au monde à mesure que le rythme de la production et les besoins de la distribution l’exigent. Mais à qui appartient cet argent neuf en venant au monde? Aux citoyens eux-mêmes. Pas au gouvernement, qui n’est pas le propriétaire du pays, mais seulement le gardien du bien commun. ni aux comptables de l’organisme monétaire national.

«Ce n’est pas un salaire, mais une injection d’argent dans le public pour faire appel sur du travail, sur des produits qui n’attendent que cela. On ne peut une minute se représenter que l’argent nouveau appartienne à un individu ou à un groupe privé. Il n’y a pas d’autre moyen, en toute justice, de mettre cet argent nouveau en circulation qu’en en distribuant une part égale à chaque citoyen. C’est en même temps le meilleur moyen de rendre l’argent effectif, puisque cette distribution le répartit dans tout le pays.»

2. L’autre principe de la Démocratie Économique, c’est l’escompte compensé — un rabais sur les prix compensé au vendeur — pour empêcher toute hausse des prix, donc toute inflation.

 

Pape Jean-Paul II«L’homme, par son travail, hérite d’un double patrimoine: il hérite d’une part de ce qui est donné à tous les hommes, sous forme de ressources naturelles et, d’autre part, de ce que tous les autres ont déjà élaboré à partir de ces ressources...»

Jean-Paul II, Laborem exercens

 

Pourquoi un revenu à tous, et pourquoi l’appeler dividende?

Lorsqu’on parle de quelqu’un qui reçoit des dividendes, on pense généralement à celui qui possède des actions dans une compagnie, et qui reçoit ainsi une part des profits. Eh bien, on peut dire en toute vérité que chaque citoyen du pays, chaque membre de la société est co-capitaliste, propriétaire d’un capital réel et immensément productif.

Il a été dit précédemment que l’argent, ou crédit financier est, à sa naissance, propriété de toute la société. Il l’est, parce qu’il est basé sur le crédit réel, sur la capacité de production du pays. Cette capacité de production est faite, certes, en partie, du travail, de la compétence de ceux qui participent à la production. Mais elle est faite surtout, et de plus en plus, d’autres éléments qui sont propriété de tous.

Il y a d’abord les richesses naturelles, qui ne sont la production d’aucun homme; elles sont un don de Dieu, une gratuité qui doit être au service de tous. Il y a aussi toutes les inventions faites, développées et transmises d’une génération à l’autre. C’est le plus gros facteur de production aujourd’hui. Et nul homme ne peut prétendre, plus qu’un autre, à la propriété de ce progrès, qui est fruit de générations.

Sans doute il faut des hommes actuels pour le mettre à contribution – et ceux-là ont droit à une récompense: ils la reçoivent en rémunérations: salaires, traitements, etc. Mais un capitaliste qui ne participe pas personnellement à l’industrie où il a placé son capital a droit quand même à une part du résultat, à cause de son capital.

Eh bien! le plus gros capital réel de la production moderne, c’est bien la somme des découvertes, des inventions progressives, qui font qu’aujourd’hui, on obtient plus de produits avec moins de travail. Et puisque tous les vivants sont, à titre égal, cohéritiers de cet immense capital qui s’accroît toujours, tous ont droit à une part des fruits de la production.

L’employé a droit à ce dividende et à son salaire. Le non-employé n’a pas de salaire, mais a droit à ce dividende, que nous appelons social, parce qu’il est le revenu d’un capital social.

Un double héritage

Karl Marx prétendait que le travail (le prolétariat) créait toute la richesse. Adam Smith disait que le capital (celui qui investit de l’argent dans une entreprise) avait aussi sa part. Mais tous deux ignorent ce que Douglas appelle «l’héritage culturel», ce fameux héritage des ressources naturelles et des inventions, responsable de plus de 90% de la production du pays. En fait, quand on parle des pauvres, il est tout à fait juste de parler de «déshérités», car ce sont des gens à qui on a refusé leur héritage.

Le dividende du Crédit Social (ou Démocratie Économique) est donc basé sur deux choses: l’héritage des richesses naturelles et des inventions des générations précédentes. C’est exactement ce que le Pape Jean-Paul II écrivait en 1981 dans son Encyclique Laborem exercens, sur le travail humain (n. 13):

«L’homme, par son travail, hérite d’un double patrimoine: il hérite d’une part de ce qui est donné à tous les hommes, sous forme de ressources naturelles et, d’autre part, de ce que tous les autres ont déjà élaboré à partir de ces ressources, en réalisant un ensemble d’instruments de travail toujours plus parfaits. Tout en travaillant, l’homme hérite du travail d’autrui.»

Combler le manque de pouvoir d’achat

Une autre raison de verser un dividende à chaque citoyen est de nature mathématique: c’est que le système financier actuel crée un manque chronique de pouvoir d’achat.

Aujourd’hui, les produits sont offerts à un certain prix. Les personnes qui ont de l’argent achètent ces produits en y mettant le prix. Cela permet aux personnes qui ont de l’argent de choisir les produits qui leur conviennent.

Un système de Démocratie Économique ne bouleverserait point cette méthode de distribuer les produits. La méthode est souple et bonne – à condition, évidemment, que les individus qui ont des besoins aient en même temps du pouvoir d’achat pour choisir les produits qui conviennent à leurs besoins.

Du pouvoir d’achat entre les mains de ceux qui ont des besoins: c’est justement là que le système actuel a des défauts, et que la Démocratie Économique corrigerait ces défauts.

Quand la production est financée, elle fonctionne. Quand elle fonctionne, elle distribue l’argent qui sert à la financer. L’argent ainsi distribué, sous forme de salaires, profits, dividendes industriels, constitue du pouvoir d’achat pour ceux qui le reçoivent. Mais:

1. Premièrement, l’industrie ne distribue jamais le pouvoir d’achat au même régime qu’elle bâtit ses prix.

2. Deuxièmement, la production ne distribue pas de pouvoir d’achat à tout le monde. Elle n’en distribue qu’à ceux qui sont employés par elle.

Même si les banques ne chargeaient aucun intérêt sur l’argent qu’elles prêtent, il existerait toujours un manque de pouvoir d’achat, car jamais l’argent distribué en salaires ne peut acheter toute la production, qui comprend d’autres éléments dans ses prix.

Certains économistes prétendent que la production finance automatiquement la consommation, que les salaires distribués suffisent pour acheter tous les biens mis en vente, mais les faits prouvent le contraire. L’ingénieur écossais Clifford Hugh Douglas fut le premier à démontrer ce manque chronique de pouvoir d’achat, et à y apporter une solution scientifique, connue sous le nom de «Démocratie économique» ou «Crédit Social». Douglas explique ainsi ce manque de pouvoir d’achat par ce qu’il appelle le «théorème A + B»:

ane qui cours apres le navet

 

A ne peut acheter A + B

Le producteur doit inclure dans ses prix tous ses coûts de production s’il désire rester en affaires. Les salaires distribués à ses employés – que Douglas appelle «paiements A» – ne sont qu’une partie du coût de production du produit. Le producteur a aussi d’autres coûts de production qui ne sont pas distribués en salaires, mais qu’il doit inclure dans ses prix: les paiements pour les matériaux, les taxes, les frais bancaires, l’entretien et le remplacement des machines, etc. Douglas appelle ces paiements faits à d’autres organisations les «paiements B».

Le prix de vente du produit doit inclure tous les coûts: les salaires (A) et les autres paiements (B). Le prix de vente du produit sera donc A + B. Alors, il est évident que les salaires (A) ne peuvent acheter la somme de tous les coûts (A + B). Il y a donc un manque chronique de pouvoir d’achat dans le système.

Quand le produit fini est offert au public, il est accompagné de son prix. Mais une partie de l’argent figurant dans ce prix fut distribuée, peut-être, il y a six mois, un an, ou plus. Une autre partie le sera seulement après que le produit aura été vendu et que le marchand se sera servi de son profit. Une autre partie, dans dix ans peut-être, quand la machine, dont l’usure est inscrite en frais dans les prix, sera remplacée par une machine neuve. Etc.

Puis, il y a des personnes qui reçoivent de l’argent et ne s’en servent pas. (Ils l’épargnent.) Cet argent est dans les prix; il n’est pas dans le pouvoir d’achat de ceux qui ont besoin des produits.

Le remboursement des prêts bancaires à terme fixé et le système fiscal actuel accentuent encore la discordance entre les prix et le pouvoir d’achat. D’où l’accumulation des produits. D’où le chômage, et le reste.

Certains peuvent répliquer que les entreprises payées par les paiements «B» (celles ayant fourni la matière première, la machinerie, etc.) paient des salaires à leurs propres employés, et qu’une partie des paiements «B» devient ainsi des paiements «A» (salaires). Cela ne change rien à la vérité de ce qui a été dit précédemment: c’est tout simplement un salaire distribué à une autre étape de la production, et ce salaire (A) ne se distribue pas sans entrer dans un prix, qui ne peut être moindre que A + B; l’écart existe toujours.

Même si on essaie d’augmenter les salaires pour rattraper les prix, la hausse des salaires sera incluse automatiquement dans les prix, et rien ne sera réglé. (C’est comme l’âne qui court après le navet sur la caricature sur la page précédente.) Pour pouvoir acheter toute la production, il faut donc un revenu supplémentaire en dehors des salaires, au moins égal à B. C’est ce que ferait le dividende du crédit social, accordé à chaque mois à chaque citoyen du pays. (Remarquez bien, ce dividende serait financé par de l’argent nouveau créé par la nation, et non pas par les taxes des contribuables, car ce serait alors de l’argent provenant des salaires.)

Sans cette autre source de revenu (le dividende), il devrait y avoir théoriquement, dans le système actuel, une montagne de produits invendus. Si les produits se vendent tant bien que mal malgré tout, c’est qu’on a à la place une montagne de dettes! En effet, puisque les gens n’ont pas assez d’argent, les marchands doivent encourager les ventes à crédit pour écouler leur marchandise. (Achetez maintenant, payez plus tard... en 36 versements!)

Le robot remplace les emplois

 

Le progrès remplace le besoin de labeur humain

Un autre défaut du système financier actuel est que la production ne distribue pas de pouvoir d’achat à tout le monde. Elle n’en distribue qu’à ceux qui sont employés par elle. Et plus la production provient des machines, moins elle provient du travail humain. Elle augmente alors même que l’emploi nécessaire diminue. Il y a donc conflit entre le progrès qui supprime le besoin de labeur, et le règlement qui ne distribue de pouvoir d’achat qu’à l’emploi.

Pourtant, tout le monde a le droit de vivre. Et tout le monde a droit aux nécessités de la vie. Les biens de la terre ont été créés pour tous les hommes, pas seulement pour les employables.

C’est pourquoi la Démocratie économique ferait ce que le système actuel ne fait pas. Sans supprimer la récompense au travail, il distribuerait à tous un revenu périodique, appelé dividende social – revenu lié à la personne et non pas à l’emploi.

Les biens de la terre ont créés pour tous

C’est le moyen le plus direct, le plus concret pour garantir à tout être humain l’exercice de son droit fondamental à une part des biens de la terre. Toute personne possède ce droit – non pas à titre d’embauché dans la production, mais à seul titre d’être humain.

Cette notion de la destination universelle des biens a été reprise plusieurs fois par le Magistère de l’Église, y compris dans le document conciliaire Gaudium et Spes (pargraphe 69) et les encycliques sociales de Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI. Dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, la destination universelle des biens de la terre fait partie du deuxième des quatre grands principes de l’enseignement social de l’Église, le bien commun (les trois autres principes étant le primauté de la personne humaine, la subsidiarité et la solidarité).

Pour ne citer qu’un pape, nous reprenons ici les paroles de Pie XII son radio-message du 1er juin 1941 (à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII):

Pie XII
 Le Pape Pie XII

«Les biens créés par Dieu l’ont été pour tous les hommes et doivent être à la disposition de tous, selon les principes de la justice et de la charité.

«Tout homme, en tant qu’être doué de raison, tient en fait de la nature le droit fondamental d’user des biens matériels de la terre, quoiqu’il soit laissé à la volonté humaine et aux formes juridiques des peuples de régler plus en détail la réalisation pratique de ce droit. Un tel droit individuel ne saurait en aucune manière être supprimé, pas même par l’exercice d’autres droits certains et reconnus sur des biens matériels.»

Pie XII dit qu’il appartient aux peuples eux-mêmes, par leurs lois et leurs règlements, de choisir les méthodes capables de permettre à chaque homme d’exercer son droit à une part des biens terrestres. Le dividende à tous le ferait. Aucune autre formule proposée n’a été, de loin, aussi effective, pas même nos actuelles lois de sécurité sociale.

Aujourd’hui, ce n’est pas la production qui manque, mais c’est la distribution qui fait défaut. Il faut donc avoir recours à la «justice distributive», à la distribution par un dividende. Benoît XVI écrivait dans son encyclique Caritas in veritate:

Benoît XVI
Benoît XVI

«La doctrine sociale de l’Église n’a jamais cessé de mettre en évidence l’importance de la justice distributive et de la justice sociale pour l’économie de marché (n. 35) ... La vie économique a sans aucun doute besoin du contrat (les salaires en échange du travail fourni) pour réglementer les relations d’échange entre valeurs équivalentes. Mais elle a tout autant besoin de lois justes et de formes de redistribution guidées par la politique, ainsi que d’œuvres qui soient marquées par l’esprit du don.» (n. 37)

Dans Caritas in veritate, Benoît XVI insiste beaucoup sur l’économie de don, l’économie de gratuité, tant au niveau des personnes que des institutions. Tout ne peut être calculé en salaires, beaucoup de bien peut être fait par le bénévolat. Dans un système de Crédit Social, les citoyens ayant la sécurité économique garantie par le dividende, l’entraide et le bénévolat croîtraient tout naturellement. Dieu Lui-même nous comble de gratuités avec les ressources naturelles et la nourriture qu’Il donne en abondance: le dividende serait le reflet de cette générosité, de ces gratuités de Dieu.

Dans la mesure où la production peut se passer d’emploi humain, le pouvoir d’achat exprimé par l’argent doit atteindre les consommateurs par un autre canal que la récompense à l’emploi. Le remplacement de l’homme par la machine dans la production devrait être un enrichissement, délivrant l’homme de soucis purement matériels et lui permettant de se livrer à d’autres fonctions humaines que la seule fonction économique. Si c’est au contraire une cause de soucis et de privations, c’est simplement parce qu’on refuse d’adapter le système financier à ce progrès, qu’on veut limiter les revenus au seul emploi rémunéré.

La technologie, alliée ou ennemie de l’homme?

Bras robotiséLa technologie est-elle un mal? Doit-on se révolter et détruire toutes les machines parce qu’elles nous enlèvent nos emplois? Non, si le travail peut être accompli par la machine, tant mieux: cela permettra à l’homme de consacrer ses temps libres à d’autres activités, à des activités libres, des activités de son choix. Mais cela, à condition qu’il reçoive un revenu pour remplacer le salaire qu’il a perdu avec l’introduction de la machine, du robot; autrement, la machine, qui devrait être l’alliée de l’homme, devient son ennemi, car elle le prive de revenu, et l’empêche de vivre.

En 1850, alors que les manufactures venaient à peine d’apparaître, au tout début de la Révolution industrielle, l’homme faisait 20% du travail, l’animal 50%, et la machine 30%. En 1900, l’homme accomplissait seulement 15% du travail, l’animal 30%, et la machine 55%. En 1950, l’homme ne faisait que 6% du travail, et les machines accomplissaient le reste – 94%. (Les animaux ont été libérés!)

Et nous n’avons encore rien vu, puisque nous entrons maintenant dans l’ère de l’ordinateur. Une «troisième révolution industrielle» a commencé avec l’apparition des transistors et de la puce de silicone, ou microprocesseur (qui peut effectuer jusqu’à un million d’opérations à la seconde). «Cette puce peut être programmée de manière à retenir de nouvelles informations et s’ajuster, et ainsi remplacer les travailleurs sur les lignes d’assemblage... De telles usines entièrement automatisées existent déjà, comme l’usine de moteurs de la compagnie Fiat en Italie, qui est contrôlée par une vingtaine de robots, et l’usine d’automobiles de la compagnie Nissan à Zama, au Japon, qui produit 1,300 automobiles par jour avec l’aide de seulement 67 personnes — ce qui représente plus de 13 autos par jour par travailleur.

En 1964, était présenté au Président des Etats-Unis, un rapport intitulé «Le chaos social dans l’automation», signé par 32 sommités, dont M. Gunnar Myrdal, économiste né en Suède, et le Dr. Linus Pauling, détenteur d’un Prix Nobel. Ce rapport disait en résumé que «les Etats-Unis, et éventuellement le reste du monde, seraient bientôt impliqués dans une «révolution» qui promet une production illimitée… par des systèmes de machines qui nécessiteront peu de coopération des êtres humains. Par conséquent, on doit agir pour garantir un revenu à tous les hommes, qu’ils soient ou non engagés dans ce qui est communément appelé travail.»

Dans son livre intitulé La fin du travail publié en 1995, l’auteur américain Jeremy Rifkin cite une étude suisse selon laquelle «d’ici 30 ans, moins de 2% de la main-d’œuvre suffira à produire la totalité des biens dont le monde a besoin.» Rifkin affirme que trois travailleurs sur quatre — des commis jusqu’aux chirurgiens — seront éventuellement remplacés par des machines guidées par ordinateurs.

Si le règlement qui limite la distribution d’un revenu à ceux qui sont employés n’est pas changé, la société se dirige tout droit vers le chaos. Il serait tout simplement absurde et ridicule de taxer 2% des travailleurs pour faire vivre 98% de chômeurs! Il faut absolument une source de revenu non liée à l’emploi.

Implications environnementales

Si on veut persister à tenir tout le monde, hommes et femmes, employés dans la production, même si la production pour satisfaire les besoins de base est déjà toute faite, et cela, avec de moins en moins de labeur humain, alors il faut créer de nouveaux emplois complètement inutiles, et dans le but de justifier ces emplois, créer de nouveaux besoins artificiels, par une avalanche de publicité, pour que les gens achètent des produits dont ils n’ont pas réellement besoin. C’est ce qu’on appelle «la société de consommation».

De même, on fabriquera des produits dans le but qu’ils durent le moins longtemps possible, dans le but d’en vendre plus, et faire plus d’argent, ce qui entraîne un gaspillage non nécessaire des ressources naturelles, et la destruction de l’environnement. (C’est ce qu’on appelle l’obsolescence programmée.) Aussi, on persistera à maintenir des travaux qui ne nécessitent aucun effort de créativité, qui ne demandent que des efforts mécaniques, qui pourrait facilement être faits uniquement par des machines, des travaux où l’employé n’a aucune chance de développer sa personnalité. Mais pour cet employé, ce travail, si déshumanisant soit-il, est la condition d’obtenir l’argent, le permis de vivre.

Activités libres

Mais alors, si l’homme n’est pas employé dans un travail salarié, que va-t-il faire de ses temps libres? Il l’occupera à faire des activités libres, des activités de son choix. C’est justement dans ses temps libres que l’homme peut vraiment développer sa personnalité, développer les talents que Dieu lui a donnés et les utiliser à bon escient.

De plus, c’est durant leurs temps libres que l’homme et la femme peuvent s’occuper de leurs devoirs familiaux, religieux et sociaux: élever leur famille, pratiquer leur religion (connaître, aimer et servir Dieu), venir en aide à leur prochain. Élever des enfants est le travail le plus important au monde, mais parce que la femme qui reste au foyer pour élever ses enfants ne reçoit pas de salaire, on considère qu’elle ne fait rien, qu’elle ne travaille pas!

Être libéré de la nécessité de travailler pour produire les biens essentiels à la vie ne signifie aucunement paresse. Cela signifie tout simplement que l’individu est alors en position de choisir l’activité qui l’intéresse. Sous un système de Crédit Social, il y aura une floraison d’activités créatrices. Par exemple, les grandes inventions, les plus grands chefs-d’œuvre de l’art, ont été accompli dans des temps libres. Comme le disait C. H. Douglas:

«La majorité des gens préfèrent être employés – mais dans des choses qu’ils aiment plutôt que dans des choses qu’ils n’aiment pas. Les propositions du Crédit Social ne visent aucunement à produire une nation de paresseux... Le Crédit Social permettrait aux gens de s’adonner aux travaux pour lesquels ils sont qualifiés. Un travail que vous faites bien est un travail que vous aimez, et un travail que vous aimez est un travail que vous faites bien.»

Le capitalisme doit être corrigé

En terminant, il est bon de faire quelques distinctions sur le sens à donner au mot «capitalisme» car, selon l’enseignement de l’Église catholique, le capitalisme n’est pas à condamner en soi-même, mais «il a été vicié».

La doctrine sociale de l’Église se situe au-dessus des systèmes économiques existants, puisqu’elle se confine au niveau des principes. Un système économique sera bon ou non dans la mesure où il applique ces principes de justice enseignés par l’Église. C’est la raison pour laquelle le Pape Jean-Paul II écrivait en 1987, dans son encyclique Solicitudo rei socialis, que l’Église «adopte une attitude critique vis-à-vis du capitalisme libéral et du collectivisme marxiste... deux conceptions du développement imparfaites et ayant besoin d’être radicalement corrigées.»

Il est facile à comprendre pourquoi l’Église condamne le communisme, ou collectivisme marxiste qui, comme le rappelait le Pape Pie XI (en 1937 dans l’encyclique Divini redemptoris), est «intrinsèquement pervers» et anti-chrétien, puisque son but avoué est la destruction complète de la propriété privée, de la famille, et de la religion. Mais pourquoi l’Église condamnerait-elle le capitalisme? Le capitalisme ne vaudrait pas mieux que le communisme?

Même si le marxisme s’est écroulé, cela ne signifie pas pour autant le triomphe du capitalisme, car même après la chute du communisme, il existe encore des millions de pauvres et de situations d’injustice sur la planète. Jean-Paul II écrivait, dans son encyclique Centesimus annus (n. 42):

«La solution marxiste a échoué, mais des phénomènes de marginalisation et d’exploitation demeurent dans le monde, spécialement dans le Tiers-Monde, de même que des phénomènes d’aliénation humaine, spécialement dans les pays les plus avancés, contre lesquels la voix de l’Église s’élève avec fermeté. Des foules importantes vivent encore dans des conditions de profonde misère matérielle et morale. Certes, la chute du système communiste élimine dans de nombreux pays un obstacle pour le traitement approprié et réaliste de ces problèmes, mais cela ne suffit pas à les résoudre.»

Par ailleurs, toujours dans la même encyclique, Jean-Paul II reconnaît aussi les mérites de la libre entreprise, de l’initiative privée et du profit: «Il semble que, à l’intérieur de chaque pays comme dans les rapports internationaux, le marché libre soit l’instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins. Toutefois, cela ne vaut que pour les besoins ‘solvables’, parce que l’on dispose d’un pouvoir d’achat, et pour les ressources qui sont ‘vendables’, susceptibles d’être payées à un juste prix. Mais il y a de nombreux besoins humains qui ne peuvent être satisfaits par le marché. C’est un strict devoir de justice et de vérité de faire en sorte que les besoins humains fondamentaux ne restent pas insatisfaits et que ne périssent pas les hommes qui souffrent de ces carences.»

Ce que l’Église reproche au capitalisme actuel n’est donc pas la propriété privée ni la libre entreprise. Au contraire, loin de souhaiter la disparition de la propriété privée, l’Eglise souhaite plutôt sa diffusion la plus large possible pour tous, que tous soient propriétaires d’un capital, soient réellement «capitalistes»:

Jean XXIII
Jean XXIII

Jean XXIII écrivait en 1961 dans Mater et Magistra (nn. 114-115.): «La dignité de la personne humaine exige normalement, comme fondement naturel pour vivre, le droit à l’usage des biens de la terre; à ce droit correspond l’obligation fondamentale d’accorder une propriété privée autant que possible à tous.... (Il faut) mettre en branle une politique économique qui encourage et facilite une plus ample accession à la propriété privée des biens durables: une maison, une terre, un outillage artisanal, l’équipement d’une ferme familiale, quelques actions d’entreprises moyennes ou grandes.»

Le Crédit Social, avec son dividende à chaque individu, reconnaîtrait chaque être humain comme étant un véritable capitaliste, propriétaire d’un capital, co-héritier des richesses naturelles et du progrès (les inventions humaines, la technologie).

Le capitalisme a été vicié par le système financier

Ce que l’Église reproche au système capitaliste, c’est que, précisément, tous et chacun des êtres humains vivant sur la planète n’ont pas accès à un minimum de biens matériels, permettant une vie décente, et que même dans les pays les plus avancés, il existe des milliers de personnes qui ne mangent pas à leur faim. C’est le principe de la destination universelle des biens qui n’est pas atteint: la production existe en abondance, mais c’est la distribution qui est défectueuse.

Et dans le système actuel, l’instrument qui permet la distribution des biens et des services, le signe qui permet d’obtenir les produits, c’est l’argent. C’est donc le système d’argent, le système financier qui fait défaut dans le capitalisme.

Les maux du système capitaliste ne proviennent donc pas de sa nature (propriété privée, libre entreprise), mais du système financier qu’il utilise, un système financier qui domine au lieu de servir, qui vicie le capitalisme. Le Pape Pie XI écrivait dans son encyclique Quadragesimo anno, en 1931: «Le capitalisme n’est pas à condamner en lui-même, ce n’est pas sa constitution qui est mauvaise, mais il a été vicié.»

Le vice du système: l’argent est créé par les banques sous forme de dette

Le système financier actuel n’accomplit pas son rôle, il a été détourné de sa fin. (Faire les biens joindre les besoins.) L’argent ne devrait être qu’un instrument de distribution, un signe qui donne droit aux produits, une simple comptabilité.

L’argent devrait être un instrument de service, mais les banquiers, en se réservant le contrôle de la création de l’argent, en ont fait un instrument de domination: Puisque le monde ne peut vivre sans argent, tous – gouvernements, compagnies, individus – doivent se soumettre aux conditions imposées par les banquiers pour obtenir de l’argent, qui est le droit de vivre dans notre société actuelle. Cela établit une véritable dictature sur la vie économique: Les banquiers sont devenus les maîtres de nos vies, tel que le rapportait très justement encore Pie XI dans Quadragesimo anno (n. 106):

Pie XI
Pie XI

«Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de l’argent et du crédit, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent le sang à l’organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que, sans leur consentement, nul ne peut plus respirer.»

Aucun pays ne peut rembourser sa dette dans le système actuel, puisque tout argent est créé sous forme de dette: tout l’argent qui existe vient en circulation seulement lorsqu’il est prêté par les banques, à intérêt. Et chaque fois qu’un prêt est remboursé, cette somme d’argent cesse d’exister, est retirée de la circulation.

Le défaut fondamental dans ce système est que lorsque les banques créent de l’argent nouveau sous forme de prêts, elles demandent aux emprunteurs de ramener à la banque plus d’argent que ce que la banque a créé. (Les banques créent le capital qu’elles prêtent, mais pas l’intérêt qu’elles exigent en retour.) Puisqu’il est impossible de rembourser de l’argent qui n’existe pas, la seule solution est d’emprunter de nouveau pour pouvoir payer cet intérêt, et d’accumuler ainsi des dettes impayables.

Cette création d’argent sous forme de dette par les banquiers est leur moyen d’imposer leur volonté sur les individus et de contrôler le monde:

«Parmi les actes et les attitudes contraires à la volonté de Dieu et au bien du prochain et les ‘structures’ qu’ils introduisent, deux éléments paraissent aujourd’hui les plus caractéristiques: d’une part le désir exclusif du profit et, d’autre part, la soif du pouvoir dans le but d’imposer aux autres sa propre volonté.» (Jean-Paul II, encyclique Sollicitudo rei socialis, n. 37.)

Puisque l’argent est un instrument essentiellement social (un symbole, une représentation des biens et services, et non pas une marchandise, la doctrine de la Démocratie Économique propose que l’argent soit émis par la société, et non par des banquiers privés pour leur profit:

«Il y a certaines catégories de biens pour lesquelles on peut soutenir avec raison qu’ils doivent être réservés à la collectivité lorsqu’ils en viennent à conférer une puissance économique telle qu’elle ne peut, sans danger pour le bien public, être laissée entre les mains de personnes privées.» (Pie XI, encyclique Quadragesimo anno.)

 

Alain pilote au tombeau de saint Thomas d'Aquin Après le colloque, M. Pilote et la famille Le Pape se sont rendus à l’ancien couvent des Dominicains à Toulouse vénérer les reliques de saint Thomas d’Aquin. Décédé le 7 mars 1274 au monastère cistercien de Fossanova en Italie, il y reposera jusqu’à la translation de sa dépouille mortelle en 1369 à Toulouse, sur l’ordre du Pape Urbain V.
Libelé de la tombe de saint Thomas d'Aquin

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