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Etre “frères” du Seigneur signifie partager la même vie

le dimanche, 01 août 2010. Publié dans Homélies

rompre chaque jour avec lui le Pain eucharistique

Cardinal Tarcisio BertoneRENCONTRE INTERNATIONALE DES PRÊTRES

CONCLUSION DE L’ANNÉE DU SACERDOCE

HOMÉLIE DU CARDINAL TARCISIO BERTONE, SECRÉTAIRE D’ÉTAT DU SAINT-PÈRE

 

Saint-Paul-hors-les-Murs, Jeudi 10 juin 2010

Messieurs les cardinaux,

Chers confrères évêques,

Très chers prêtres !

Nous voici réunis [...] en ce second jour de la rencontre internationale des prêtres, qui célèbre la clôture de l’Année spéciale voulue par le Pape Benoît XVI, à l’occasion du 150e anniversaire du dies natalis de saint Jean-Marie Vianney.

Comme la méditation du cardinal Ouellet, archevêque de Québec, a si bien su nous le montrer - et nous l’en remercions beaucoup - cette seconde journée a été pensée pour nous plonger dans le climat spirituel du Cénacle. La première lecture nous a justement présenté l’icône biblique de l’Eglise naissante: après l’Ascension, les Apôtres se tiennent autour de la Bienheureuse Vierge Marie, dans l’attente du don de l’Esprit Saint qui leur donnera la force nécessaire pour la mission. C’est dans ce climat que nous nous réunirons ce soir, avec le Saint-Père, Successeur de Pierre, pour la grande Veillée.

Nous savons bien, très chers frères, combien est fondamentale et prioritaire la dimension orante de notre ministère et même de notre être. Nous sommes constitués dans le sacerdoce ministériel, avant tout pour élever vers Dieu nos supplications en faveur de tout le peuple qui nous est confié; cette dimension ne constitue pas seulement un devoir, elle est la “colonne vertébrale”, l’âme et la respiration de notre existence.

Pour les Apôtres, le Cénacle représentait le lieu des dernières heures partagées avec le Seigneur Jésus, avant sa Passion; comme ils le comprendront plus tard dans l’Esprit Saint, c’est le lieu dans lequel ont été institués les sacrements de l’Eucharistie et de l’ordre; le Cénacle était, pour eux, le lieu par excellence de l’intimité divine, de l’intimité avec Jésus, Maître et Seigneur, en qui “habite corporellement toute la plénitude de la Divinité” (Col 2, 9). En ce lieu, si cher aux Apôtres et à la mémoire chrétienne à travers les siècles, le Christ a prononcé son “testament” spirituel, il a accompli le geste ministériel du Lavement des pieds et il a ordonné aux Apôtres ce que, chaque jour, nous accomplissons dans l’obéissance: “Faites ceci en mémoire de moi” (Lc 22, 19).

C’est dans ce même Cénacle, chargé non seulement de souvenirs historiques, mais aussi d’une grande charge spirituelle et d’un héritage ministériel, que les Apôtres se réunissent après l’Ascension, après avoir contemplé le Ressuscité, lui qui les avait progressivement introduits dans la certitude de la victoire définitive sur le péché, sur le mal et sur la mort.

Les paroles que les deux anges ont adressées aux disciples dès que Jésus les a laissés en s’élevant au Ciel (cf. Ac 1, 11), sont l’indication explicite de la reconnaissance du nouveau mode de présence du Christ dans le monde: le Ressuscité, retourné en gloire dans le sein du Père, continue de vivre dans l’Esprit Saint au milieu des Apôtres et de la communauté des croyants. C’est le premier noyau de l’Eglise, rassemblée dans une prière unanime et en syntonie avec son modèle parfait, la Bienheureuse Vierge Marie (cf. Ac 1, 12-14). Cette nouvelle forme de présence dans l’Eglise, qui manifeste la victoire du Christ et constitue un reflet de sa gloire, reçoit son sceau du Saint Esprit qui en définit l’identité et la mission.

Au jour de notre ordination, chers frères prêtres, nous avons fait la même expérience. Après notre temps de formation vécu dans la foi et dans l’amitié personnelle avec Jésus Christ, par l’invocation de l’Esprit Saint et l’imposition des mains de l’évêque, notre identité a été redéfinie, notre marche en ce monde a été tracée, notre présence dans l’Eglise et dans la société a été comme repensée; en un mot, l’Esprit sanctificateur nous a configurés au Seigneur Jésus, en faisant de chacun de nous un alter Christus, comme l’affirme souvent la Tradition ecclésiale.

Approfondir la prise de conscience de ce processus, en méditant et en revivant l’expérience originelle des Apôtres qui rencontrèrent le Ressuscité et invoquèrent avec Marie l’Esprit Saint, cela signifie pour nous: renouveler chaque jour notre “oui” à un ministère qui ne vient pas de nous mais de Dieu, et qui se comprend à la lumière d’une vocation surnaturelle. Cet appel se manifeste également dans l’exigence du célibat pour le Royaume des cieux, comme condition de la consécration entière et définitive que comporte l’ordination sacerdotale. Le célibat sacerdotal “est à la fois signe et stimulant de la charité pastorale et source spéciale de fécondité spirituelle dans le monde” (Conc. oecum. Vat. II, Décr. Presbyterorum Ordinis, n. 16). Dans la tradition des Eglises orientales, il est également bien présent et tenu en grand honneur, même si ces Eglises reconnaissent aussi la possibilité d’un ministère pour des hommes mariés. A l’exemple de saint Jean-Marie Vianney qui nous a accompagnés tout au long de cette Année sacerdotale, la progressive identification avec notre ministère naît de l’expérience du Cénacle et, mystérieusement mais efficacement, ramène toujours au Cénacle comme au lieu, pour ainsi dire, synthétique, à la fois de l’œuvre historique de Dieu parmi les hommes et de l’existence de chacun de nous, qui est devenu co-acteur de cette œuvre dans l’aujourd’hui de l’Eglise.

La présence de Marie, même avant l’effusion de l’Esprit Saint à la Pentecôte, montre combien son rôle est essentiel dans l’Eglise, aussi bien dans l’Eglise naissante que dans celle de chaque époque. La Mère de Jésus, en effet, renvoie immédiatement à son Divin Fils et aux paroles recueillies par saint Jean au pied de la Croix: “Femme, voici ton fils”, “Fils, voici ta mère!” (cf. Jn 19, 26-27). Dans cette double attribution est contenue une remise spéciale des disciples à la maternité spirituelle de Marie; une remise qui n’a son équivalent que dans la mission donnée à Pierre de confirmer ses frères (cf. Lc 22, 32).

Marie et Pierre ont donc reçu de Jésus lui-même une mission spécifique, celle de garder et de guider la communauté et, d’une manière spéciale, ses ministres que sont les Apôtres et leurs successeurs, ainsi que les prêtres. On pourrait parler d’une maternité de Marie et d’une paternité de Pierre à l’égard de l’Eglise et notamment des ministres ordonnés. De fait, ils sont tous les deux, chacun à leur manière, gardiens de la communion ecclésiale. En ce sens, chaque prêtre, appelé à être homme de communion - dans l’acception la plus profonde, la plus théologique et la plus hiérarchique du terme communio -, chaque prêtre trouve dans la Vierge Sainte d’une part, et dans l’Apôtre Pierre et ses successeurs d’autre part, les deux principaux points de référence pour son action et même, plus en amont, pour son identité ministérielle.

L’Evangile de la liturgie d’aujourd’hui nous invite à nous arrêter davantage sur le rôle de la Vierge Marie. Jésus répond de façon apparemment dure à celui qui l’avertit de la présence de sa Mère et de ses parents qui le cherchent. En réalité, Il veut, également en cette occasion, annoncer une Bonne Nouvelle, une nouvelle relation avec Dieu, inattendue et inimaginable. Jésus dit: “Celui qui fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur et ma mère” (Mc 3, 35). Dans cette réponse, nous ne devons certainement pas comprendre une prise de distance à l’égard de sa Mère ou des autres membres de sa famille et de la société, mais l’indication claire d’une nouvelle forme de parenté, l’accomplissement de ce que l’Apôtre des nations, dans son discours à l’Aréopage, définira comme notre appartenance à la “race de Dieu” (Ac 17, 29). Nous avons, chers frères, la grande possibilité de devenir “parents du Seigneur”, ses intimes. Selon ce qui est clairement indiqué par les paroles du Seigneur, cette communion nouvelle et impensable naît de l’obéissance à sa parole, obéissance qui implique nécessairement une écoute attentive. Par contre, la désobéissance à la volonté divine et le mystère de l’iniquité et du péché génèrent, nous le savons bien, une extériorité d’autant plus douloureuse et irraisonnable, qu’est pressante l’invitation du Seigneur à la communion avec lui.

Etre “frères” du Seigneur signifie partager la même vie, rompre chaque jour avec lui le Pain eucharistique, prendre conscience de sa présence constante qui est capable de consolation inépuisable, de soutien assuré, d’encouragement missionnaire toujours nouveau et fidèle. Etre “mère” du Seigneur signifie continuer à enfanter le Christ pour le monde, de façon sacramentelle -surtout par la célébration eucharistique, et par un continuel enfantement existentiel, celui du témoignage lumineux de la sainteté personnelle, qui, plus que tout autre expérience, est capable d’indiquer à tous la présence du Seigneur et d’aider à la reconnaître. Cette nouvelle parenté, cette “consanguinité” avec Jésus demande d’être constamment alimentée dans la prière. Si, de fait, la prière est l’indispensable respiration de toute vie chrétienne, elle l’est d’une manière particulière pour l’existence sacerdotale, comme elle l’a été aussi pour le Christ même, le grand Prêtre. Le Pape Benoît XVI le rappelait il y a une semaine, dans l’homélie de la solennité du Corpus Domini. “Jésus, a-t-il dit, aborde son “heure” qui le conduit à la mort sur la croix, en se plongeant dans une profonde prière qui consiste dans l’union de sa propre volonté à celle du Père. Cette double et unique volonté est une volonté d’amour. Vécue dans cette prière, la tragique épreuve que Jésus affronte est transformée en offrande, en sacrifice vivant”.

Très chers frères, implorons la Bienheureuse Vierge Marie, Reine des Apôtres et Mère des prêtres, pour qu’elle nous aide toujours à vivre cette obéissance docile à la volonté de son Fils, dans la joyeuse certitude que la configuration progressive à sa personne est le chemin de notre sanctification: c’est le chemin quotidien qui nous conduit de la sainteté reçue dans l’ordination à la sainteté vécue dans le ministère quotidien. Amen.