L'Union des Électeurs fait une chose nouvelle : elle éclaire et organise les électeurs. Chose nouvelle, parce qu'il n'y avait rien de tel, et il n'y a jamais eu rien de tel, dans nos démocraties.
On avait bien les partis politiques. Mais les partis politiques sont des organisations pour les députés et les candidats. Ils existent pour mettre et maintenir des hommes dans les parlements. Ils n'existent pas pour les hommes et les femmes, bien plus nombreux, en dehors des parlements.
Les députés sont organisés et les électeurs ne le sont pas. Voilà pourquoi, dans un comté quelconque, il y a deux hommes importants, deux hommes dont les intérêts sont bien sauvegardés : le député fédéral et le député provincial. Et voilà pourquoi, dans le même comté, 15,000, 18,000, 30,000 personnes ne comptent de rien, excepté pour payer les taxes.
Voilà pourquoi nos députés, à Ottawa, en moins d'une heure, se sont voté une augmentation de $2,000 par année et, dans le même temps, ont exempté cette augmentation de tout impôt sur le revenu. Ils n'ont point ainsi traité leurs électeurs, parce que les électeurs ne sont pas organisés.
18,000 personnes devraient naturellement avoir plus de poids que 2 personnes. Il n'en est rien, parce qu'il y a, du côté des 2 personnes, quelque chose qui manque du côté des 18,000. Deux personnes, une seule même, avec une organisation, l'emporte sur 18,000 sans organisation.
Dans un asile d'aliénés, quelques personnes en contrôlent des centaines, parce que les gardiens sont organisés et les aliénés ne le sont pas.
Les électeurs non organisés sont dans le cas des aliénés. Aussi en ont-ils à peu près le sort. Deux hommes sont payés avec l'argent des 18,000 ; or, ce sont les deux hommes qui sont servis et les 18,000 qui sont ignorés.
Il en est ainsi, encore une fois, parce que les 18,000 ne sont pas organisés. En temps d'élection, les 18,000 courent aux salles d'assemblées pour applaudir les deux qui sont organisés ; ils pensent faire de la démocratie en fêtant ceux qui sont payés, en écoutant le programme de ceux qui sont payés ; et ils oublient, eux, les 18,000 qui payent, ils oublient de dicter eux-mêmes leur programme à ceux qui sont payés. N'est-ce pas que cela ressemble à de la folie ?
L'Union des Électeurs a décidé que les choses doivent prendre un air plus normal. Elle prétend que c'est aux électeurs à faire le programme et aux représentants des électeurs à le recevoir. Elle prétend aussi que les élus, payés par les électeurs, doivent sur demande rendre compte aux électeurs de ce qu'ils ont fait pour eux. Il serait plaisant d'entendre nos députés d'Ottawa nous dire ce qu'ils ont fait pour les électeurs à Ottawa. On sait assez ce qu'ils ont fait pour eux-mêmes, mais qu'ont-ils fait pour les électeurs ?
Tant que l'Union des Électeurs sera inexistante ou minime dans un comté, les députés de ce comté continueront d'oublier les électeurs, parce qu'ils ne verront pas chez les électeurs l'organisation qui existe pour eux-mêmes dans leur parti.
Mais à mesure qu'elle grossira dans un comté, l'Union des Électeurs s'imposera à l'attention des deux députés du comté, parce qu'un député ne peut ignorer un électorat alerte et organisé. Et lorsqu'elle couvrira la province et le pays, l'Union des Électeurs s'imposera, par les députés, aux gouvernements eux-mêmes.
Et qui doit bâtir l'Union des Électeurs ? Les électeurs eux-mêmes, puisque ce sont eux les intéressés. Les cadres existent ; des noyaux fonctionnent déjà dans maintes paroisses et dans maints comtés. Aux électeurs de joindre en nombre les rangs d'une organisation faite exprès pour eux.
En démocratie, le sort du peuple est entre ses propres mains. Mais à condition qu'il s'organise lui-même pour imposer, en tout temps, son propre programme à ses législateurs, quelles que soient leurs couleurs politiques.