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Philosophie du Crédit Social

Louis Even le mercredi, 01 décembre 1937. Dans Cahiers du Crédit Social

Exposé philosophique du Crédit Social

Texte de la causerie donnée par M. Louis Even aux mercredis de M. Paul Gouin, le 24 novembre 1937

Au nom de tous ceux qu'intéresse le progrès de l'idée créditiste, je commence par remercier sincèrement le grand éveilleur, dont ces causeries hebdomadaires sont une initiative ajoutée à tant d'autres, de l'occasion unique qui m'est offerte de présenter à un auditoire distingué la doctrine du Crédit Social.

Je divise mon exposé, forcément concis, en trois points :

1° La philosophie du Crédit Social ;

2° La technique monétaire du Crédit Social ;

3° Quelques effets prévisibles d'une application des propositions du Crédit Social.

Le premier point retiendra plus longuement notre attention.

PHILOSOPHIE DU CRÉDIT SOCIAL

Qu'est-ce que le Crédit Social ? Simplement (comme son nom l'implique —  credere, croire, avoir confiance), la confiance dans la société, confiance que les individus qui la composent peuvent obtenir, par l'association, la satisfaction de leurs besoins.

Cette confiance est inhérente à la société ; en effet, dans quelque domaine et pour quelque fin que ce soit, le mobile d'individus qui s'associent est la confiance que, par l'association, leurs efforts vont être concertés vers l'objectif qu'ils poursuivent. Si les membres du groupe sont déçus dans leur confiance, s'ils n'obtiennent pas ce pour quoi ils se sont associés, il est tout naturel qu'ils cherchent la dissociation. S'il s'agit de la société humaine organisée, les conséquences à envisager dans une telle extrémité sont terribles.

Sûrement, les hommes ne se sont pas associés pour se rendre mutuellement la vie plus difficile, intolérable, "horrible, implacable et cruelle", mais au contraire, pour obtenir avec moins d'efforts, moins de travail pénible, une plus grande somme de biens pour chacun, une plus complète satisfaction des besoins de tous.

"Quadragesimo Anno"

"L'organisme économique et social sera sainement constitué et atteindra sa fin alors seulement qu'il procurera à tous et à chacun de ses membres tous les biens que les ressources de la nature et de l'industrie, ainsi que l'organisation vraiment sociale de la vie économique ont le moyen de leur procurer.”

Vous aurez tout de suite reconnu dans cette citation l'encyclique Quadragesimo Anno. J'y souligne à nouveau les mots tous et chacun.

Le Crédit Social soutient que cette phrase ne trace pas un programme irréalisable, et il présente des propositions concrètes pour que tous et chacun des membres de la société puissent satisfaire : "les besoins d'une honnête subsistance" et avoir accès à "ce degré d'aisance et de culture qui, pourvu qu'on en use sagement, ne met pas obstacle à la vertu, mais en favorise singulièrement l'exercice." Comment les hommes vont-ils apprendre à user sagement de ces biens dont l'abondance les presse de toutes parts, si un système aussi stupide que criminel leur en interdit la jouissance ?

La nature et l'industrie sont généreuses, parce que Dieu fut libéral et que le cerveau dont il gratifia l'homme a réalisé des merveilles. Ce qui manque, c'est "l'organisation vraiment sociale de la vie économique."

Rien, dans l'organisme économique actuel, n'assure à chaque membre de la société la part qui revient aux sociétaires des avantages de l'association. Nous vivons à peu près sous la loi du bois : le plus fort l'emporte. L'association devrait réaliser la coopération pour la vie ; elle laisse subsister la lutte individuelle pour la vie, déguisée sous l'euphémisme de libre concurrence ou honorée sous le vocable spolié d'initiative privée : on brûle de l'encens à ceux qui marchent sur les cadavres de leurs semblables.

Notre organisme économique a un caractère franchement et froidement mercantile ; vous n'avez rien pour rien. Quand bien même la production s'accumule désespérément devant vous, si vous n'avez rien à offrir en échange, vous ne recevrez rien. Pourtant vous êtes membre d'une société qui possède, comme fonds commun, un immense trésor de développements scientifiques et techniques, transmis et augmentés de génération en génération. Mais le système veut que les titres à la production, la monnaie, ne soient distribués que par le mécanisme producteur, et à ceux-là seuls qui contribuent à la production. C'est pourquoi le progrès punit une section grandissante de la société en supprimant de plus en plus l'homme du mécanisme producteur. Tous les êtres humains restent consommateurs, mais les consommateurs, sans titre à la satisfaction de leurs besoins se multiplient.

Et vous voyez des hommes, des conducteurs d'hommes s'affoler parce que la richesse croît sans augmentation parallèle de labeur humain, parce que la récolte est meilleure avec moins de sueurs dans les sillons. Hypnotisés par le mot fatidique de "chômage", ils oublient celui de "loisirs". Ils veulent régler un problème d'abondance par des décrets d'économie. Des enfants affamés devront pleurer devant la huche vide parce que les greniers sont trop pleins.

La loi du "rien pour rien”

On ose monstrueusement épingler l'épithète "morale" à cette loi barbare du "rien pour rien", qui repousse la main vide et maintient la misère en face de l'abondance non distribuée, et l'on affecte des airs scandalisés lorsque le Crédit Social préconise l'octroi de titres aux fruits de la production à tous les membres de la société, qu'ils contribuent ou non à cette production qui mendie preneurs.

Ce que dit Jacques Maritain

Je cite avec plaisir ici une phrase du grand philosophe thomiste, Jacques Maritain :

 "Nous pensons que, dans un régime où la conception (plus sociale) de la propriété serait en vigueur, cet axiome ("rien pour rien") ne pourrait pas subsister. Bien au contraire, la loi de l'usus communis porterait à poser que, du moins et d'abord pour ce qui concerne les besoins premiers, matériels et spirituels, de l'être humain, il convient qu'on ait pour rien le plus de choses possible... Que la personne humaine soit servie dans ses nécessités primordiales, ce n'est après tout que la première condition d'une économie qui ne mérite pas le nom de barbare.”

Ce que dit le Père Lévesque

Notons ici, en passant, que si notre régime capitaliste vicié tenait compte de cette loi de l'usus communis (se rappelant que les choses furent créées à l'origine pour l'espèce humaine), au lieu de se borner à sa conception individualiste de la propriété privée, on n'assisterait probablement pas à la montée du communisme, qui nie la propriété privée pour ne se réclamer que de l'usus communis. C'est pourquoi le Crédit Social, avec sa magnifique formule qui fait tourner au bien de tous et de chacun l'exercice de la propriété privée par ceux qui possèdent, offre un puissant obstacle à opposer au progrès du communisme.

"Si vous ne voulez ni du socialisme, ni du communisme, a fort bien écrit le R. P. Lévesque, opposez-leur le Crédit Social : il met entre vos mains une arme terrible contre ces ennemis".

Vous êtes autrement désarmés, si, à une vague qui menace de tout engloutir, vous n'avez à opposer qu'un régime à peu près aussi diabolique qui, depuis des années, nous abreuve de ruines physiques et morales. D'ailleurs le communisme et la tyrannie financière s'apparentent en ce que l'un et l'autre font foin de la personne, humaine, l'un en la niant dans son credo, l'autre en la foulant sous sa botte, dont la semelle couvre les pays civilisés.

La fin de la vie économique

La fin de la vie économique doit être une fin humaine et sociale, si l'on veut qu'elle soit morale. Le consommateur doit primer dans l'orientation de la vie économique, parce que le groupe consommateur embrasse tous et chacun des êtres humains. La richesse existe pour la démocratie des consommateurs et non pas seulement pour l'aristocratie des producteurs ou pour le sanhédrin des financiers. La consommation est d'ailleurs ou doit être la véritable fin de la production. Sans la consommation, la production perd sa raison d'être. Le régime qui donne comme fin principale à la production la fécondité de la monnaie est un régime malsain, illogique et inhumain qu'il est grand temps de changer.

L'existence de la société, ai-je dit, est liée à la croyance que ses membres individuels peuvent mieux obtenir par l'association ce qu'ils recherchent. Tous recherchent certainement le maximum de sécurité, par la possibilité de satisfaire leurs besoins, et le maximum de liberté par la possibilité de loisirs (Remarquez, je vous prie, que loisirs ne signifient pas oisiveté, mais activité libre).

L'abondance possible pour tous, dont la preuve d'existence n'est plus à faire, devrait signifier pour l'individu la sécurité économique d'autre part, la très modeste dépense de labeur humain nécessitée pour procurer cette abondance devrait signifier pour l'individu des loisirs assurés, la liberté économique.

Or, Dieu sait quelle grimace nous font aujourd'hui les mots sécurité et liberté. L'insécurité économique est presque générale, la misère extrême tenaille une multitude d'êtres humains, et l'ordre du jour semble être partout la multiplication de lois qui restreignent la liberté de l'individu. La personne humaine ne peut plus s'épanouir ; ne se connaissant plus, elle est prête à se livrer sans résistance aux systèmes qui la méconnaissent.

 Le défaut dans la structure

Vous me dispenserez d'étayer de postulats et de théorèmes une chose que tout le monde sait : l'individu n'a ni sécurité ni liberté, même en face de l'abondance qui courtise ses besoins, parce qu'il lui manque le titre qui opère la liaison — la monnaie.

C'est parce que le défaut de la structure économique est dans le mécanisme monétaire que l'école dite du Crédit Social s'en prend au mécanisme monétaire, comme elle s'en prendrait au mécanisme producteur si la production faisait défaut. Ainsi envisagé, le Crédit Social n'est pas, de sa nature, circonscrit à une simple réforme monétaire ; c'est tout un dynamisme social appelé à pénétrer la vie économique et la vie politique. Ce qui explique sans doute la commotion que l'avènement de l'idée créditiste cause dans les deux domaines simultanément : le financier et le politique. Ce qui justifie aussi l'accueil spontané que la masse opprimée et cent fois trahie accorde irrésistiblement à une doctrine dont elle perçoit intuitivement la vertu d'assainissement dans la politique comme dans la finance.

J'ai seulement effleuré, dans ces dernières phrases, un thème intéressant qui absorberait facilement tout le temps d'une causerie.

Passons au second point.

II. TECHNIQUE MONÉTAIRE DU CRÉDIT SOCIAL

L'examen du mécanisme monétaire révèle que le contrôle et l'émission de la monnaie sont entre les mains d'un monopole privé très centralisé.

Premier défaut parce que la base de tout crédit financier est le crédit réel, c'est-à-dire la capacité de l'agriculture, de l'industrie et du transport à livrer les biens où et quand ils sont requis, et ce crédit réel est essentiellement communal, puisqu'il ne peut exister sans une société organisée, sans une industrie qui fonctionne, un public qui consomme et un gouvernement qui assure la permanence de l'ordre.

La fin poursuivie dans la monétisation de ce Crédit Social influence les droits des individus dans le groupe et leurs rapports mutuels. Le contrôle de cette fin par des particuliers représente de leur part une usurpation de la fonction de l'État et, de la part du gouvernement qui cède cette fonction ou néglige de la reprendre, une trahison de son mandat et l'asservissement de ses administrés à la volonté ou aux caprices de quelques tyrans.

Le rôle des représentants du peuple

Aussi la première proposition du Crédit Social est-elle de remettre immédiatement aux représentants du peuple, non pas le soin de monétiser le crédit, mais le devoir de dicter la politique qui doit présider à cette monétisation, c'est-à-dire la fin à obtenir : sécurité et liberté économiques pour tous, dans la mesure où le permettent les ressources de la nature et de l'industrie. La monétisation elle-même est confiée à un groupe d'experts, de comptables, qui posent les actes pour atteindre cette fin.

Outre l'usurpation d'une fonction souveraine par des particuliers, l'analyse du système financier révèle aussi une tendance criminelle des usurpateurs à restreindre délibérément la monétisation du crédit communal. Cette restriction affecte toutes les phases de la vie économique, de sorte qu'en face de ressources illimitées pour produire, la société doit cependant limiter sa production malgré des besoins criants.

De plus, telle monnaie que les contrôleurs consentent à libérer du côté de la production n'alimente pas le pouvoir d'achat des consommateurs au même rythme que le mécanisme producteur aligne ses produits. Il y a écart constant entre les prix des articles offerts à la consommation et le pouvoir d'achat qui cherche à s'exercer. Seule est pouvoir d'achat effectif la monnaie entre les mains de consommateurs qui veulent acheter. Or, les prix comprennent cette monnaie, plus celle qui, distribuée, n'est cependant pas appliquée à l'achat de biens de consommation, plus celle qui, sans être distribuée, est réclamée par les exigences de la comptabilité.

Le rôle du consommateur

Le consommateur étant la fin de la production, c'est lui qui doit l'orienter. Il exprime ses désirs en exerçant son pouvoir d'achat, encore faut-il qu'il ait ce pouvoir d'achat. Il commande l'objectif du système producteur par l'usage qu'il fait de la monnaie, qui est son droit de vote sur les produits, encore faut-il qu'il possède ce droit de vote.

Le Crédit Social propose donc que l'équilibre soit établi et maintenu entre la capacité de vente et la capacité d'achat, entre les prix de la production offerte et la monnaie entre les mains de ceux auxquels elle est offerte ; et que toute addition de monnaie nécessaire pour accomplir cet équilibre soit émise du côté consommateur, puisque c'est là qu'elle manque et puisque c'est le consommateur qui doit, par cette monnaie, commander la production de son choix.

Deux modes de distribution de cette monnaie par l'organisme monétaire établi à cette fin : l'escompte compensé, pour abaisser les prix au niveau du pouvoir d'achat qui leur fait face, sans cependant sacrifier les intérêts du marchand ou du producteur ; puis le dividende national accordé directement à tous les citoyens pour assurer à l'individu au moins la satisfaction de ses besoins premiers. Le dividende peut être une somme minime, mais il faut qu'elle soit suffisante pour accomplir cette fin, parce que, dans un organisme social sainement constitué, tous et chacun doivent avoir au moins le nécessaire lorsque les ressources de la nature et de l'industrie permettent facilement l'aisance et le confort général.

L'organisme monétaire

L'escompte compensé établit l'équilibre, ai-je dit, en abaissant le prix au niveau du pouvoir d'achat qui s'exerce. L'organisme monétaire possède les statistiques de la production et des inventaires, donc aussi celles de la consommation. Il sait dès lors quelle fraction de la production offerte représente la consommation ; il décrète l'escompte en conséquence. Il se base évidemment sur l'exercice écoulé pour déterminer le moyen d’établir l'équilibre pendant l'exercice qui commence.

Un exemple :

Production, 12 ; inventaire, 3. Donc, consommation, 9. Il manque donc à l'ensemble de ceux qui achètent 3 pour acheter 12. L'escompte décrété sera de 3 sur 12, ou 25 p.c. Une personne qui achète un article de $4.00 ne le paiera que $3.00. L'autre dollar, le 25 pour cent, sera fourni au marchand par l'organisme monétaire qui émet la monnaie selon les besoins de l'heure pour atteindre la fin qui lui est tracée par les représentants de la volonté du peuple, comme je l'expliquais plus haut.

Le temps ne me permet pas de développer le fonctionnement de cet organisme. Je ferai seulement remarquer que la grande innovation du Crédit Social est de passer toute monnaie nouvelle du côté consommateur. Il reconnaît que la production n'est pas seulement le fait des énergies humaines de ceux qui y contribuent, mais de plus en plus celui de la science appliquée, capital social. Il reconnaît l'existence de cet héritage culturel, transmis et grossi de génération en génération, dont tous les membres de la société sont les héritiers. Dit Jacques Maritain :

"Les principes d'une telle économie conduiraient à mieux saisir le sens profond et les racines essentiellement humaines de l'idée d'héritage, en telle sorte que tout homme, en entrant dans le monde, puisse effectivement jouir, en quelque sorte, de la condition d'héritier des générations précédentes."

III. EFFETS PRÉVISIBLES D'UNE APPLICATION DES PRINCIPES DU CRÉDIT SOCIAL

Je dois me contenter d'en énumérer quelques-uns, les soumettant simplement à votre méditation :

Pour l'individu :

Sécurité économique, possibilité de suivre sa vocation, culture, épanouissement de sa personnalité, exercice de son initiative privée, pour son avantage personnel et celui de toute la communauté.

Pour la famille :

Possibilité de mariage ; revenu familial, les dividendes complétant le salaire du gagne-pain, donc encouragement aux familles nombreuses, capital humain primant l'argent ; meilleure hygiène au foyer, plus de culture aussi — les races à familles nombreuses cesseront d'être punies économiquement ; attachement des enfants au foyer devenu moins exigu et plus agréable.

Pour la plus grande communauté (paroisse, province ou nation) :

Les problèmes de finance n'existant plus, les activités seront laissées aux problèmes de culture, au développement de la vie sociale et religieuse. L'extension de notre domaine agricole par la colonisation, le rapatriement des nôtres qui furent chassés par la misère n'offriront plus les difficultés qui les entravent aujourd'hui.

Dans l'ordre international :

Le moins que vous puissiez attendre d'une application généralisée des propositions du Crédit Social serait des échanges plus libres et la disparition des causes des guerres. Autant de sujets de méditation — autant de sujets de causeries.

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 Et quelle est la philosophie du système monétaire actuel ? Peut-être M. Jackson Dodds pourrait-il nous l'expliquer. Notre idée d'un héritage culturel lui fait mal. Il trouve beaucoup plus sain, ou plus bancaire, de nous signaler un héritage de dettes grossissant à mesure des progrès et du développement du pays. La sagesse habite rue Saint-Jacques, à Montréal, entre les vespasiennes de la Place d'Armes et celles du Square Victoria.

Louis Even

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