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L'escompte Compensé

Louis Even le lundi, 01 novembre 1937. Dans Cahiers du Crédit Social

Un escompté commercial est un rabais accordé sur les prix marqués. Si, par exemple, un article est étiqueté ou catalogué au prix de $20.00 et que le marchand accorde un escompte de 15%, l’acheteur ne paie que $17.00, parce que 15 pour cent, ou 15 centiè­mes, de $20.00 égalent $3.00. Ce $3.00 est une remise sur le prix en faveur de l’acheteur et celui-ci ne paie que $20.00 - $3.00, c’est-à-dire $17.00.

L’escompte est donc une défalcation du prix qui équivaut à une augmentation de la capacité d’achat pour l’acheteur. Dans le cas cité, si l’acheteur n’avait que $17.00 à dépenser, il ne pourrait pas sans escompte acheter un article de $20.00 ; il le peut, grâce à l’escompte. Avec $17.00 il se procure ce qui vaut $20.00 ; son pou­voir d’achat, qui n’était que de $17.00, devient $20.00.

S’il s’agit d’un salarié qui touche $17.00 par semaine et si l’es­compte s’applique à tous les biens de consommation, ce salarié, avec son $17.00 hebdomadaire, aura une capacité d’achat hebdomadaire de $20.00. C’est équivalent pour lui à une augmentation de salaire de $3.00 par semaine, à la condition qu’il achète. Ces $3.00 n’opè­rent pour lui que s’il consacre ses $17.00 à l’achat de biens de con­sommation. S’il place tout son salaire à la banque, il ne pourra placer que $17.00. S’il place la moitié de son salaire à la banque et se sert de l’autre moitié chez le marchand, son augmentation ef­fective de salaire sera de $1.50, parce qu’avec cette moitié de sa­laire, ou $8.50, il pourra acheter pour $10.00 de produits.

Voilà un point qu’il convient de bien faire ressortir quand on étudie le mécanisme de l’escompte compensé, proposé par le Crédit Social pour augmenter la capacité d’achat du consommateur. Il n’y a pas d’escompte s’il n’y a pas de vente ; par conséquent, pas de création de monnaie par ce mécanisme à moins qu’un consomma­teur achète un produit. L’existence de l’escompte est conditionnée par l’accomplissement d’une vente. Voilà au moins une monnaie qui remplit son rôle dès son origine ; elle ne vient pas au monde sans passer un produit du producteur au consommateur. Et n’est-ce pas le rôle de la monnaie de permettre l’écoulement des produits ?

L’escompte compensé fonctionne exactement comme l’escompte commercial ordinaire ; mais il est universel, c’est-à-dire qu’il s’ap­plique à tous les produits vendus à des consommateurs. Il ne s’applique pas dans la vente du producteur au marchand en gros, ni dans la vente du grossiste au marchand détaillant, parce que, dans ces deux cas, l’article n’a pas fini son pèlerinage, il n’est pas encore rendu chez le consommateur ultime. Si l’escompte s’appliquait à ces diverses étapes successives, les résultats s’additionneraient, on n’obtiendrait pas l’équilibre cherché entre les prix et la capacité d’achat de la collectivité des consommateurs. C’est au niveau de la vente par le marchand détaillant, ou de la vente directe par un producteur au consommateur final que doit intervenir l’escompte, puisque c’est la capacité d’achat du consommateur final qu’il s’agit d’équilibrer au prix.

L'escompte du Crédit Social s’appelle escompte “compensé”, parce qu’il est compensé au marchand qui l’accorde. Le marchand détaillant qui offre l’article à $20.00 peut l’avoir payé $18.00 au marchand en gros ; en vertu de l’escompte universel de 15 pour cent décrété par la Commission de Crédit, il doit le céder pour $17.00. Devra-t-il ainsi sacrifier son profit de $2.00 et même endosser une perte de $1.00 dans sa transaction ? Ce serait folie que suggérer pareil régime qui équivaudrait à signer la ruine de tous les mar­chands détaillants ; ce serait équivalent à un pillage en règle du magasin, qui se répercuterait immédiatement sur la production, car le détaillant ne pouvant payer le grossiste, celui-ci ne pourrait payer le producteur. L’orgie ne durerait qu’un jour et la pauvreté générale renaîtrait avec le désordre en plus.

Qui donc va combler, dans la caisse enregistreuse du marchand, le vide causé par l’escompte obligatoire ? Comment le marchand qui ne touche que $17.00 de l’acheteur va-t-il encaisser les autres $3.00 auxquels il a droit ? Le même organisme qui fait cadeau de $3.00 de capacité d’achat au consommateur devra compenser le marchand qui lui sert d’intermédiaire pour offrir ce cadeau. Le marchand n’est que l’intermédiaire de la Commission du Crédit Social pour augmenter le pouvoir d’achat du consommateur. Le sa­larié consommateur ne voit pas la couleur des $3.00 ajoutés à son salaire ; il voit seulement la marchandise, équivalente à ces $3.00, dont il devient acquéreur ; mais le marchand, lui, doit récupérer son plein prix. La Commission de crédit, qui possède, et qui pos­sède seule, le pouvoir de créer la monnaie lorsqu’il y en a besoin pour permettre l’écoulement de la production, va créer les $3.00 et les remettre au marchand détaillant.

Cela comporte-t-il des opérations bien compliquées ? Rien de plus qu’une comptabilité normale. La taxe de vente n’exige-t-elle pas déjà cette comptabilité ? Pour un objectif exactement opposé à celui de la taxe de vente, la coopération du marchand est assurée. L’escompte compensé équivaut à un dividende en nature. Il est infiniment plus agréable à un marchand de servir de distributeur de dividendes que de percepteur d’impôts : cela le pose autrement de­vant son client.

Raisons de l’escompte compensé

Qu’est-ce qui motive la décrétation d’un escompte général au détail et qu’est-ce qui en règle le chiffre ? Ce sont les faits, c’est la position respective de la production et de la consommation. S’il reste des produits non écoulés tant qu’il y a des consommateurs non satisfaits désireux d’avoir ces produits, c’est une preuve que les consommateurs manquent du pouvoir d’achat suffisant. Le con­sommateur soupire vers les produits, le marchand brûle de les ven­dre, et les produits restent là. On ne peut accepter placidement cette situation. Va-t-on décider de faire disparaître les produits non écoulés, par la destruction ou par le chômage, comme cela se pra­tique aujourd’hui ? Ne semble-t-il pas plus humain et plus logique de prendre la seule solution qui satisfera à la fois le producteur, le consommateur et le bon sens—distribuer le surplus en distribuant au public consommateur la monnaie nécessaire pour l’obtenir ?

Qui est favorisé par l’escompte compensé ?

L’escompte compensé est un mode de création et de dispensa­tion de monnaie. A qui va cette monnaie nouvelle ? Elle va, du moins par le produit qu’elle livre, au consommateur qui achète. Et qui achète, sinon ceux qui ont des besoins à satisfaire ? C’est donc en faveur des consommateurs qui ont des besoins à satisfaire et consentent à les satisfaire que la nouvelle monnaie est émise par l’escompte compensé. Le riche repu ne peut pas faire valoir en achat- les sommes énormes dont il est le maître ; ces sommes énor­mes seront stériles pour la création de monnaie ; rien que la mo­dique partie qu’il consacre à acheter devient génératrice d’escompte. Au contraire, la grosse famille qui doit consacrer pratiquement tout son revenu à des achats verra naître le pouvoir d’achat en sa faveur.

Pas d’inflation

Il n’y a pas d’inflation possible dans cette manière d’émettre de la monnaie. L’inflation se manifeste par une augmentation des prix. Or l’escompte compensé porte avec lui un abaissement des prix pour le consommateur. Le commerce activé résultera aussi en un abaissement des prix de revient et par suite des prix marqués, parce que plus il y a d’articles produits plus le prix de l’unité baisse ; de même aussi, plus le marchand vend d’articles, plus il peut dimi­nuer le bénéfice sur chacun, tout en réalisant le même profit total ou même un profit supérieur. Si le bénéfice sur chaque article est réduit, le prix de vente est diminué : pôle diamétralement opposé à l’inflation.

L’augmentation de pouvoir d’achat qui revient au consomma­teur par l’escompte compensé et qui équivaut pour lui, s’il est sa­larié, à une augmentation de salaire, est cependant bien préférable à cette dernière, parce qu’une augmentation de salaire fait monter le prix de l’article, tandis que l’escompte ne fait pas partie du prix de revient.

Que devient la nouvelle monnaie mise en circulation par l’escompte compensé ? Elle passe du côté de la production, pas à l’état de dette comme les prêts à la production d’aujourd’hui, mais comme capital libre de dette, qui activera la production, sans crainte d’ail­leurs d’engendrer des produits invendables tant que le producteur demeure dans la ligne des besoins du consommateur. En repassant du côté consommateur par sa distribution sous forme de salaires, cette monnaie ne crée pas d’inflation, parce qu’en même temps que le producteur la distribue, il fabrique un produit ; les produits nais­sent en même temps que la monnaie redevient du pouvoir d’achat.

Nous voilà en désaccord avec un certain président de banque qui disait récemment à Victoriaville que toute émission de monnaie est de l’inflation, de quelque nouveau nom qu’on la décore. À ce compte-là, les banquiers font de l’inflation tous les jours. Il est vrai qu’ils font aussi de la déflation tous les jours, puisqu’ils tuent la monnaie aussi bien qu’ils la mettent au monde. Ce régime qui tient le monde en continuelle dépendance des banques plaît évidemment à ceux qui possèdent ce contrôle souverain, mais il ne satisfait guère le public, surtout pas les consommateurs qui ont des besoins à satisfaire et attendent qu’il leur vienne quelques gouttes du flot canalisé dans une autre direction. Nous reparlerons de l’infla­tion dans notre prochain numéro.

L’escompte n’est pas invariable

L’escompte compensé est décrété d’après les faits de la pro­duction et de la consommation. Ces faits varient. Le commissaire les prévoit en se basant sur les rapports de l’exercice précédent ; mais il suit de près l’application. Tout escompte compensé tire sur le crédit disponible formé du surplus de la production sur la con­sommation. C’est ce surplus que le commissaire monétise à mesure des ventes. Si la monétisation se fait plus vite qu’il n’avait prévu — ce qu’il peut facilement constater par ses livres, puisque chaque dollar émis est débité, et aussi par la tendance de l’indice des prix à monter — il diminue le taux de l’escompte compensé. Dans le cas contraire, il agit en sens inverse. Ce sont les résultats qu’il cherche — la satisfaction du consommateur tant que la machine productrice peut assurer cette satisfaction — et il règle son mécanisme en con­séquence.

Instrument efficace

Nous ajouterons quelques mots au sujet de l’escompte com­pensé, bien que ces considérations soient un peu en dehors du Cré­dit Social proprement dit et ressortent plutôt de l’administration.

N’oublions pas que le Crédit Social n’est pas le gouvernement. C’est un régime monétaire pour le bien général. Il ne dispense nul­lement de la nécessité d’une autorité gouvernementale. Le Crédit Social est un serviteur et un bon serviteur, non un maître.

Avec un système monétaire de ce genre, les gouvernements ne sont pas continuellement absorbés par des problèmes financiers impossibles à résoudre. Ils peuvent s’occuper un peu plus d’améliorer le sort matériel de leurs administrés et même de les orienter doucement vers de plus hauts niveaux culturels et moraux.

De ce côté, l’escompte compensé peut devenir un instrument utile dans bien des cas. Par exemple, si un gouvernement qui a conscience de ses responsabilités s’aperçoit qu’en général les citoyens abusent de certains produits, comme des spiritueux, il leur doit de les protéger contre leurs propres faiblesses, et il le peut faci­lement, entre autres, en supprimant l’escompte compensé sur tels articles dont il désire voir baisser la consommation.

Dans un autre ordre de choses, s’il désire favoriser l’achat des produits domestiques de telle ou telle ligne, point n’est besoin de recourir à une tarification douanière ; il ordonne simplement la suppression ou la diminution de l’escompte compensé sur tels et tels articles d’importation. L’effet sera immanquable.

Encore une fois, c’est du domaine de l’administration. La Com­mission de crédit doit voir à l’équilibre du pouvoir d’achat collectif avec le total des produits offerts. Si le gouvernement prohibe l’ap­plication de l’escompte sur certains articles, il y aura peut-être lieu de hausser le chiffre de l’escompte, ce qui amplifiera encore l’effet cherché par l’administration.

On pourrait suggérer plusieurs autres cas. Par exemple, tant que la masse n’a pas atteint un certain niveau de vie convenable, rien n’empêche l’administration de distraire de l’escompte com­pensé certains articles décidément de luxe auxquels seuls peuvent prétendre les gens très riches ; la suppression agira avantageuse­ment sur les produits de consommation plus générale. Nous n’insis­tons pas davantage.

Louis Even

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