L'argent devenu un dieu tyrannique

Louis Even le mercredi, 01 juin 1994. Dans Crédit Social

L'argent est une arme pour dominer au lieu d'être un outil pour servir

Louis Even, décédé en 1974, a parlé et écrit pendant 40 ans sur le Crédit Social. Nous n'avons pas fini de reproduire ses enseignements si clairs, si logiques et si vrais. Nous donnons ici l'un de ses articles parus dans Vers Demain. Puissions-nous être capables de les reproduire tous. Ils furent une lumière et une discipline pour les esprits que Louis Even a guidés de son vivant. Ses paroles auront toujours le même effet jusqu'à la fin des temps. Elles sont immortelles comme la vérité.

Le Crédit Social, si magnifiquement pensé et présenté par Louis Even, serait la solution à nos problèmes d'argent. Il permettrait une société fraternelle, non pas à la manière dont en parlent faussement les communistes, mais à la manière chrétienne, catholique, sans rien enlever à la liberté ni à la responsabilité des personnes. La poursuite des valeurs spirituelles serait accessible à tous par le Crédit Social ; l'entreprise et la propriété privées seraient éminemment favorisées par le Crédit Social. On comprend qu'on puisse être un grand catholique comme Louis Even et en même temps un grand créditiste. Louis Even, catholique total, n'a fait aucun compromis avec ses principes pour être créditiste total. Nos élites catholiques qui embrassent aujourd'hui le socialisme, en rognant sur leurs principes catholiques, auraient mieux fait d'étudier et d'admettre le Crédit Social qui ne leur demandait aucun sacrifice sur la vérité. Mais, en 1940, au Québec, ces élites ont préféré se soumettre aux menaces des financiers, quitte à se soumettre aux menaces des communistes aujourd'hui. C'est la même félonie chez les mêmes grands valets !

GCM

par Louis Even

Ordonner les choses à leur fin

Toute chose doit être ordonnée à sa fin. Ce qui veut dire, en termes ordinaires, que chaque chose doit servir à l'usage pour lequel elle a été faite. Sinon, c'est un désordre.

Si vous étiez sur un champ de bataille moderne, vous ne seriez pas surpris de voir des chars d'assaut faucher des vies humaines. Ce serait horrible, mais il faudrait au moins admettre que ces engins y sont employés à l'usage pour lequel ils ont été fabriqués. Le char d'assaut a été conçu pour cracher des obus, non pas pour conduire des gens à la messe.

Mais si, dans une rue de votre ville, vous voyiez des automobiles se précipiter sur les piétons, les poursuivre jusque sur les trottoirs pour les écraser, vous trouveriez ce spectacle encore plus révoltant que celui du champ de bataille. Ce n'est pas pour cela qu'a été construite la voiture.

Dans une église, on dit la messe et on s'y assemble pour prier : c'est pour cela qu'elle a été bâtie. Si l'on y engrangeait du foin, ou si l'on y remisait des camions de transport, ce serait certainement la détourner de sa fin.

Détourner une chose de sa fin, c'est une perversion. Et plus la chose était bonne, plus la perversion est dégradante, criminelle.

L'argent, instrument social

Le système d'argent est certainement en soi une excellente chose. C'est une des inventions sociales les plus utiles en soi. Il fut introduit pour faciliter les rapports économiques des hommes entre eux. On conçoit mal la vie économique, moderne surtout, sans argent. Ainsi on tire du minerai de fer du Nouveau-Québec. Mais les hommes qui travaillent là ne vivent pas de fer, ils ne se nourrissent pas de fer, ne s'habillent pas avec du fer, ne se soignent pas avec du minerai de fer. Il leur faut d'autres produits, des produits alimentaires et autres que le Nouveau-Québec ne peut pas fournir. Ils ne peuvent même pas songer au troc pour les obtenir : les compagnies auxquelles va le fer ne cultivent pas de champs et ne peuvent livrer du blé ou des légumes en échange du minerai. Grâce au système d'argent, tout s'arrange. Les producteurs miniers obtiennent de l'argent pour leur produit. À leur tour, ils obtiennent les produits dont ils ont besoin, n'importe d'où ils viennent, avec l'argent qu'ils ont reçu pour leur minerai.

Et ainsi pour tout le reste de la vie économique. L'argent est l'instrument accepté de tout le monde et utilisable par tout le monde. Le système d'argent est donc une institution essentiellement sociale par sa nature.

L'argent détourné de sa fin

Mais, justement, la perversion qui l'a détourné de sa fin en a fait une arme pour dominer, plus qu'un outil pour servir. Cette perversion a vicié toute la vie économique. L'argent est aujourd'hui imposé à l'homme comme un dieu. Et non pas un bon dieu, mais un dieu exigeant et tyrannique que doivent servir toutes nos activités économiques.

L'argent est devenu la condition et la fin de toute entreprise qui devrait être conçue et orientée en fonction du service des besoins humains.

On cultive un champ si ça doit rapporter de l'argent. Si le champ ne produit que du blé, sans argent au bout, on le laisse en friche.

On fabrique des chaussures si ça paye. S'il n'y a pas d'argent au bout, quand même il y aurait encore des pieds nus, on arrête. Et tant qu'il y a de l'argent au bout, même si tous les pieds sont chaussés, on fabrique.

Les mêmes bras, les mêmes cerveaux, les mêmes entrepreneurs, passeront d'une production à une autre, d'un commerce à un autre, si le premier cesse de payer et si le second rapporte de l'argent. Des tracteurs aujourd'hui, des canons demain ; de la nourriture fortifiante aujourd'hui, de l'alcool empoisonneur demain, selon l'argent que ça rapporte.

L'ouvrier est, comme son patron, soumis au service de ce même dieu. Il court où il y a un salaire : construction de maison ou usine de guerre. C'est son pain qu'il veut, assurément. Mais son pain, le pain de sa femme et de ses enfants, il doit aller le chercher là où il y a de l'argent au bout de sa semaine, quel que soit le genre de travail qu'on lui commande : travail de vie ou travail de mort. Peut-il même s'en inquiéter quand il ne sait pas, la plupart du temps, à quoi servira le produit de son travail ? Le bûcheron dans la forêt, le chimiste ou le manœuvre dans le moulin à papier sont là pour l'argent de leur paye que le papier produit doive servir à des mandements de carême ou à des publications obscènes, ils ne s'en soucient aucunement. La responsabilité du travailleur est limitée à l'enveloppe de paye.

Ce n'est pas l'ouvrier que nous blâmons. Il n'est que l'esclave, condamné à servir la production qui rapporte de l'argent, sinon à crever de faim avec sa famille.

L'argent, dieu tyrannique

Ce dieu-là ne réclame pas seulement la place suprême dans les décisions économiques. Comme le Moloch des Ammonites ou le Minotaure des Grecs, il lui faut des victimes humaines. Ses victimes ne se comptent plus. Son comportement peut freiner toute activité de production, paralyser la distribution des produits, jeter des millions d'êtres humains dans la faim et les privations de toutes sortes en face d'une abondance de produits. C'est même quand les produits sont accumulés devant les besoins pressants que ce dieu tyrannique semble prendre le plus de malin plaisir à mettre les familles en pénitence. Les centaines de mille chômeurs du Canada en savent quelque chose.

Le pouvoir de l'argent peut entraver les meilleures entreprises, même celles des apôtres de l'Évangile. Les mains tendues de nos missionnaires, et même de directeurs d'œuvres de chez nous, n'en sont-elles pas la preuve courante ?

Un dieu de puissance redoutable. Et aussi un dieu de discorde, de divisions, de conflits. Qu'est-ce qui dresse les uns contre les autres patrons et employés, marchands et acheteurs, propriétaires et locataires ? Qu'est-ce qui crée des chicanes entre époux ? Qu'est-ce qui disperse les membres des familles parce que le foyer n'est plus qu'un taudis ou qu'une couple de chambres ? Qu'est-ce qui fait le sujet des quatre-cinquièmes des procès dans nos cours de justice ?

Idole à renverser, et renversable

Eh bien ! c'est ce dieu tyrannique, cette domination sur nos vies, tant dans l'ordre privé que dans l'ordre public, que les créditistes veulent renverser.

Non pas supprimer le système d'argent, mais le ramener à son rôle, à sa fonction propre, qui est de servir, et non d'opprimer.

Comme toutes les idoles, ce dieu, dont nous venons de signaler la puissance, n'est qu'une création artificielle, faite de main d'homme. Son caractère artificiel a été démontré à la face de l'univers, dans tous les pays civilisés, en septembre 1939, alors qu'on vit soudain l'argent sortir du néant par millions, par centaines de millions, après dix années où l'on avait manqué d'argent partout. Et sous quelle baguette magique cet afflux d'argent ? Sous le coup de la déclaration de guerre.

Puis, pas une seule fois pendant les six années de guerre, on n'entendit un seul gouvernement déclarer : « On va être obligé d'arrêter de se battre, faute d'argent ». Non pas. Seules comptaient les ressources en hommes et en matériel.

Les chômeurs, que la veille encore on envoyait crever dans leur misère, on allait maintenant les chercher pour en faire des soldats ou des producteurs de munitions. Et les millions, les milliards pour payer, venaient aussi vite que le flot de tueurs et que la capacité de produire pour la tuerie.

Venir, après cela, nous parler de problème d'argent quand il n'y a pas de problème de produits, est une farce que seuls des gogos peuvent gober.

Si l'argent a pu venir aussi vite pour le gouvernement, consommateur de guerre, l'argent peut également venir aussi vite pour les individus, consommateurs de paix. Il n'y a là aucune difficulté technique. C'est affaire de décision. Rationner l'argent quand on cesse de tuer, alors qu'il y a plus de bras pour produire des choses répondant aux besoins normaux des personnes et des familles, c'est une tyrannie diabolique.

Les créditistes se lèvent, et appellent tous les patriotes à se lever avec eux, contre cette tyrannie. Nous refusons les crises qui fabriquent des pauvres en série, et nous refusons les guerres qui fabriquent des cadavres en série.

Au service de la production

L'argent doit être gouverné par la capacité de production, et non pas la capacité de production être limitée par l'argent.

Il est absurde de voir des villes, ou des provinces, obligées de renoncer à des développements nécessaires et possibles, sous le seul prétexte de manque de moyens de paiement. Absurde que des corps publics, des conseils municipaux, de Montréal, Québec, Sherbrooke, Rouyn, Thetford, et autres doivent endetter leur population auprès de producteurs de rien, pour avoir la permission de mettre en œuvre des bras et des matériaux qui attendent.

Au service de la distribution

Puis le système financier doit exister pour distribuer les produits. Cela consiste à mettre des prix sur les produits, puis à distribuer du pouvoir d'achat aux individus, qui choisissent parmi les produits ceux qui conviennent à leurs besoins. Prix et pouvoirs d'achat doivent s'équivaloir, sinon la distribution grince quand ce n'est pas pire.

Et comme tout le monde a des besoins, tout le monde doit avoir du pouvoir d'achat. Les besoins sont attachés à la personne, le droit aux produits doit donc être aussi attaché à la personne, du berceau à la tombe. Sinon, les produits ne sont plus au service des besoins.

Le Crédit Social y pourvoit par un dividende périodique à tous, de la naissance à la mort.

Le mode actuel de distribution ne peut garantir une part des biens de la terre à tout le monde, parce qu'il attache le droit des produits exclusivement à l'emploi. Tout le monde n'est pas employé. Le progrès tend même à diminuer l'emploi tout en augmentant la production.

On ne nourrit pas avec de l'emploi mais avec des produits alimentaires. On ne s'habille pas avec de l'emploi, mais avec des vêtements. Le droit aux produits doit donc être réglé d'après la présence de produits offerts aux besoins ; et non pas d'après la présence de l'homme dans une entreprise de production.

Si le produit vient sans la présence de labeur humain, le droit aux produits doit venir aussi sans besoin d'emploi.

Maintenir la nécessité de l'emploi pour avoir le droit de vivre, quand les inventions, les machines, les perfectionnements des procédés de production, ont justement pour but d'épargner du labeur humain, c'est faire du progrès une punition, au lieu d'une libération.

Solution dans le Crédit Social

Le Crédit Social offre la solution. Et nulle autre solution adéquate n'a jamais été présentée.

La fiscalité pour allocations d'assistance admet, par son existence même, que la répartition des droits aux produits est mal faite. Mais la fiscalité ne corrige pas cette mauvaise répartition, elle la laisse continuer, tout en essayant d'en atténuer les effets.

Le Crédit social, lui, corrigerait ce vice de répartition. Il distribuerait un pouvoir d'achat global correspondant à la production globale ; et, par le dividende à tous, il assurerait à chaque individu une part de ce pouvoir d'achat, au moins suffisante pour procurer le nécessaire.

Pas un parti politique

C'est une conception différente de la répartition des richesses. Conception plus conforme à l'humain et au progrès dans les moyens de production. Mais conception à faire accepter, à faire prévaloir si l'on veut qu'elle conditionne la vie économique.

Ce qui ne suppose pas du tout un parti du Crédit Social pour essayer de prendre le pouvoir. Bien au contraire. Le parti divise et ferme des portes et des esprits. Il faut au contraire réaliser l'union autour d'une vision qui, transportée dans le concret, ferait l'économie atteindre sa fin : la satisfaction des besoins humains.

L'économie créditiste est une économie convenant à une société plus fraternelle, à un monde meilleur.

Louis Even

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