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par

Louis Even

Importance de l'argent

Dans une économie primitive, où mon voisin pro-

duir

ait tout ce que je ne produis pas et où je produi-

rais tout ce que mon voisin ne produit pas, le troc

entre nous deux serait tout indiqué.

Mais cette économie primitive est chose d'un

passé lointain. Aujourd'hui, exception faite pour une

partie de la production du cultivateur, chacun produit

pour le marché communautaire, et chacun demande

au marché communautaire ce dont il a besoin. Dans

cette économie-là, l'argent joue un rôle important.

Le travail n'est plus isolé. Il y a des groupements

de moyens de production, des groupements de main-

d’œuvre. Il y a des employeurs et des employés. Il y

a la division du travail. Au point de vue rendement

global, c'est un progrès: plus de produits sont ainsi

jetés sur le marché communautaire.

Mais pour que cette immense machine produc-

trice marche, il faut autre chose que les moyens de

production, il faut les moyens de paiement.

L'employeur peut donner à son employé quelque

chose en retour de son travail. Ce quelque chose ne

peut pas être le produit qui sort du travail de l'em-

ployé. Paul fabrique des chaussures à l'année longue;

son patron ne va pas le payer en chaussures, c'est

autre chose dont Paul a besoin pour lui et ses enfants.

Jacques fait de la pâte à papier à l'année: c'est autre

chose que de la pâte à papier qu'il veut en retour de

son travail.

Ce quelque chose, c'est Paul et c'est Jacques,

ou la femme de Paul et la femme de Jacques, qui le

choisiront sur le marché communautaire, selon les

besoins de leurs familles.

C'est pour cela que l'argent a été inventé. L'em-

ployeur de Paul le paie en argent et vend ses chaus-

sures sur le marché pour de l'argent. L'employeur de

Jacques le paie en argent et vend sa pâte à papier, à

ceux qui en veulent, pour de l'argent.

Si l'employeur de Paul ou de Jacques n'a pas d'ar-

gent, il ne peut pas engager d'employés, il ne peut fai-

re fonctionner son usine. Sa production arrête, faute

d'argent. Matériellement, la production de chaussures

ou de pâte à papier demeure possible; mais elle est

financièrement impossible, elle ne se réalise pas.

De même, si tous les Paul, tous les Jacques, si

toutes les familles du pays sont suffisamment munies

d'argent, elles pourront choisir sur le marché commu-

nautaire, les produits dont elles ont besoin. Mais, si

elles manquent d'argent, elles ne pourront pas s'ap-

provisionner, même si le marché communautaire est

bien grand. Il arrivera alors que, les produits non ven-

dues s'accumulant, les producteurs de ces produits

devront ralentir leurs activités, renvoyer de la main-

d’œuvre, créant du chômage, ce qui ne facilitera point

l'écoulement des stocks accumulés.

La finance décide

Tout cela est de l'histoire vécue. Combien de

producteurs ont dû fermer leurs établissements, par-

tiellement ou totalement, temporairement ou défi-

nitivement, parce qu'ils n'avaient pas l'argent, parce

que la banque leur coupait les crédits! Et combien de

consommateurs, des pères et mères de familles, des

jeunes gens, des jeunes filles, ont dû souffrir des pri-

vations, s'abstenir de choses dont ils avaient besoin,

ou s'endetter pour des années pour ne pas crever de

faim, parce qu'ils n'avaient pas le moyen de payer les

produits offerts sur le marché !

La production était physiquement possible. La

distribution des produits était, elle aussi, physique-

ment possible: on ne manquait ni de transports ni de

services de marchands. Et, cependant, tout cela arrê-

tait, parce que ce n'était pas financièrement possible.

La décision était prise en fonction de la finance, et

non pas en fonction des réalités. C'est encore souvent

le cas, aujourd'hui.

De même pour les corps publics. Un aqueduc se

construit avec facilité quand la ville a de quoi payer.

Si elle n'a pas de quoi payer, elle attend; ou bien elle

s'endette, ce qui l'obligera à payer davantage à des

financiers qui ne produisent rien.

Des projets publics, en grand nombre, sont phy-

siquement, matériellement exécutables. La preuve,

c'est qu'on les exécute dès que l'argent vient. Mais ils

ne sont pas financièrement possibles; la preuve, c'est

qu'on attend, c'est qu'on mendie des octrois, ou qu'on

hypothèque les propriétés des citoyens pour emprun-

ter la finance qui manque.

Qu'il s'agisse de la satisfaction des besoins privés

ou de la satisfaction des besoins publics, c'est le com-

portement de la finance qui décide. Et pourtant, les

hommes n'ont certainement pas inventé le système

financier pour se faire mettre en pénitence, pas même

en tutelle.

C'est un vice, introduit graduellement dans le

système financier, qui en a fait un dominateur alors

qu'il avait été conçu pour être un service.

Rejet de cette tyrannie

Les créditistes ne cessent de dénoncer cette ty-

rannie de l'argent sur la vie économique tout entière.

Le problème financier n'a aucune raison d'être.

L'argent est aujourd'hui la chose la plus facile à pro-

duire. La preuve, c'est qu'un monde

sans argent depuis dix années trou-

va, du soir au matin, tout l'argent,

tous les milliards qu'il fallait pour

conduire une guerre gigantesque de

six années.

Les créditistes déclarent: «Tout

ce qui est physiquement possible et

souhaitable doit être par le fait même

rendu financièrement possible.»

Ce n'est pas promettre la lune.

C’est s'engager à prendre les

moyens d'atteindre une fin tout à

fait réalisable. Nous ne sommes pas

les seuls à dire que c'est une chose

faisable. Un personnage bien au

courant de la nature de la finance,

Graham Towers, qui fut le premier

Gouverneur de la Banque du Cana-

da, était du même avis.

En 1939, devant le Comité per-

manent de la Banque et du Com-

merce de la Chambre des Communes, la question

lui fut posée par Norman Jaques, député, et Towers

répondit sans hésiter. Voici la question et la réponse,

telles que consignées à la page 771 (texte anglais)

des Procès-verbaux et Témoignages de ce Comité:

Jaques — Admettez-vous que tout ce qui est ma-

tériellement possible et souhaitable peut être réalisé,

au point de vue financier ?

Towers — Certainement.

C'était en 1939. Quelques mois plus tard, la guer-

re éclatait. Et les faits prouvèrent qu'il était possible

de rendre financièrement possible tout ce qui était

matériellement possible. Il n'y eut pas de problème

purement financier pour la conduite de la guerre.

Ces problèmes purement financiers, le Président

américain Roosevelt les appelait un non-sens – et ils

le sont. Lorsque son pays entra en guerre, il déclara

publiquement qu'il n'admettrait pas que l'effort de

guerre soit handicapé par le non-sens financier.

Ce qu'il ne sut pas faire, ce fut d'empêcher les

maîtres du système d'inscrire cette suspension du

non-sens financier comme temporaire, et comme

une accumulation de dettes sur la nation à faire valoir

une fois la guerre finie, quand le non-sens financier

reprendrait les rênes.

Il ne s'agit plus de rendre financièrement possible

tout ce qui est matériellement exécutable pour des

fins de guerre, mais de rendre financièrement pos-

sible tout ce qui est physiquement exécutable, selon

les besoins de la population et des corps publics de

la province ou du pays.

Les besoins de la population, ce sont les besoins

des individus et des familles, de tous les individus, de

toutes les familles qui composent la population de la

province.

Les besoins des individus, c'est

d'abord ce qu'il faut pour vivre: la

nourriture, le vêtement, l'abri, les

soins de santé.

Est-il matériellement possible

d'offrir assez de nourriture, de vête-

ment, de logement, de soins médi-

caux, dans la province, pour que

tous en aient une part suffisante

pour une honnête subsistance?

Nous ne croyons pas que per-

sonne ose en douter. C'est physi-

quement possible. Si cela ne se fait

pas aujourd'hui, c'est parce que la

finance de production manque du

côté des producteurs, ou bien parce

que l'argent pour payer manque du

côté des besoins.

La proposition créditiste n'ad-

met plus ce divorce entre les pos-

sibilités physiques et les possibilités

financières. La question n'est plus: «Peut-on payer ?»

Elle est uniquement: «Peut-on produire? Peut-on

transporter ? Peut-on livrer le produit ?» Si oui, c'est

matériellement possible: en vertu de la logique et de

l'humain, ce doit être rendu, par le fait même, finan-

cièrement possible.

Il en va exactement de même pour les besoins

des municipalités, des commissions scolaires et

autres corps publics. Tant que des projets de déve-

loppement sont physiquement possibles, ils doivent

l'être financièrement. L'argent doit être le reflet, non

pas l'étrangleur, des réalités. L'argent nouveau doit

naître pour financer la production de richesse nou-

velle; et l'argent ne doit être rappelé et disparaître

qu'au rythme de la consommation, de la disparition

de la richesse produite.

Voilà qui serait vraiment une économie humaine.

Pas une économie planifiée par des bureaucrates ni

par des politiciens, mais une économie ordonnée par

les consommateurs eux-mêmes, consommateurs

privés et corps publics. Pas une économie dirigée,

mais une économie motivée; motivée par les be-

soins exprimés par des hommes libres, possédant le

moyen (l'argent) de dire ce qu'ils veulent avoir.

v

Louis Even

Louis Even (1885-1974)

Fondateur de Vers Demain

Rendre financièrement possible

ce qui est possible physiquement

L’argent, instrument pour servir ou bien arme pour dominer ?

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VERS DEMAIN août-septembre 2017

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