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par

Louis Even

Un changement est inévitable

Personne – sauf peut-être des exploiteurs et des

priv

ilégiés du système – ne soutiendra que l’état de

choses actuel donne généralement satisfaction. Au

contraire. Pratiquement toute la population, dans

presque tous les pays, est peut-on dire, dans un état

de révolte. Révolte qui prend bien des aspects divers.

Les employés sont en révolte contre les condi-

tions de travail qui leur sont faites. Les employeurs

sont en révolte contre les restrictions financières,

contre les ingérences gouvernementales, contre les

difficultés au travers desquelles ils doivent conduire

leurs entreprises. Les contribuables regimbent contre

le fardeau croissant des dettes qu’on leur impose.

Les chômeurs, les destitués, les sans-le-sou sont en

révolte contre le sort désespérant qui est le leur.

La révolte, la réaction contre des

conditions irritantes n’est pas une

mauvaise chose. C’est le fait d’hom-

mes qui ne veulent pas se laisser

amoindrir ou détruire par un milieu

malsain qui entrave l’épanouissement

de leur personnalité: La révolte contre

ce milieu est la première condition

pour se décider à prendre les moyens

de le modifier. La révolte est précur-

seur, soit d’un bouleversement, soit

au moins d’un grand changement.

La révolte étant générale et crois-

sante aujourd’hui, on peut certaine-

ment en conclure que des change-

ments fondamentaux sont inévitables.

C’est un lieu commun de dire que le

monde actuel est en gestation. Mais

reste à savoir ce qui en sortira. Sera-

ce une révolution et un chaos, invitant une dictature?

Ou bien verrons-nous des changements ordonnés de

façon à procurer au moins graduellement une satis-

faction générale?

Un objectif social commun

Toute association a pour fin de permettre à ses

me

mbres d’obtenir ce qu’ils désirent, plus facile-

ment qu’ils ne le pourraient isolément. C’est, le cas

des syndicats ouvriers, ou agricoles, ou patronaux;

des compagnies, des coopératives, des clubs spor-

tifs, etc. Ces associations particulières poursuivent

les buts spécifiques pour lesquels leurs membres se

sont associés; sinon, elles se disloqueraient.

La grande société, embrassant tous les citoyens,

son objectif — l’objectif social — doit être de facili-

ter au peuple l’acquisition des biens que les citoyens,

dans leur ensemble, s’accordent à désirer.

Les besoins d’une population sont certainement

nombreux et variés. Parmi les individus qui la com-

posent, les uns peuvent vouloir ardemment des cho-

ses qui en laissent d’autres totalement indifférents.

Et l’ordre social serait bien imparfait s’il donnait la

priorité à la satisfaction d’un petit nombre, pendant

que le grand nombre souffrirait de frustrations dans

la poursuite d’objectifs fondamentaux.

Or, il est certainement deux choses que chacun

cherche premièrement et avant tout dans la société

où il vit. Ces deux choses sont:

1. La sécurité économique;

2. La liberté personnelle.

Par sécurité économique, entendons l’accès aux

choses nécessaires à la vie, le moyen de satisfaire les

besoins essentiels de l’individu. Donc: nourriture, vê-

tement, logement, soins de santé, et

le degré d’instruction indispensable à

tout citoyen dans le monde actuel.

Théoriquement, la liberté per-

sonnelle est d’un rang supérieur à

la sécurité économique. Mais dans

la pratique, la liberté ne peut guère

s’affirmer avant la satisfaction au

moins du nécessaire. Le nécessiteux

est l’esclave des conditions qu’on lui

impose pour avoir le droit de vivre. Il

n’est pas libre, à moins de renoncer

à vivre.

D’autre part, une fois le néces-

saire obtenu, surtout au niveau d’une

honnête subsistance, l’homme qui a

le sens de la liberté peut refuser des

programmes qui l’enchaîneraient, tout

en l’enrichissant matériellement. Il

considère la liberté comme une richesse supérieure

à l’argent ou à un plus grand confort matériel.

Quant à l’homme insatiable qui court toujours

après une fortune plus grosse, qui poursuit l’argent,

plus d’argent, et encore plus d’argent, il est, lui aussi,

un esclave: esclave de l’argent.

Disons que la liberté commence avec la satis-

faction du nécessaire et cesse avec la poursuite du

superflu.

Socialisme ou capitalisme?

En matière de sécurité économique, des hom-

mes politiques, des économistes aussi, et même des

sociologues, disent que la garantie de la sécurité éco-

nomique exige le sacrifice d’une partie de la liberté

personnelle. En quoi ils tiennent, inconsciemment

peut-être, de l’école socialiste. Ils peuvent bien citer

Que sera le monde de demain ?

des exemples pris dans les législations actuelles;

mais c’est justement parce que les gouvernements

actuels, de n’importe quel nom, cherchent des amé-

liorations dans cette ligne plutôt que de s’attaquer au

système financier qui les y force.

Les socialistes promettent bien la sécurité éco-

nomique à tous, mais moyennant dirigisme, plans,

conduite de l’économie par l’État, avec bureaucra-

tie, inspections, enquêtes, enrégimentations et tout

le reste. Une société de citoyens classés; attelés et

nourris. Comme les animaux domestiques.

L’école créditiste ne veut point de cette sécu-

rité économique-là. Elle veut pour chaque citoyen

la sécurité du capitaliste, qui n’a point besoin d’être

embauché, inspecté, enquêté, pour toucher les divi-

dendes de son capital. Ce n’est pas lui-même qui met

son capital en rendement, c’est le producteur. Le pro-

ducteur a sa récompense (salaire ou profit), et le capi-

taliste a son dividende.

Eh bien, l’école créditiste, considérant chaque ci-

toyen comme cohéritier d’un capital communautaire

que des travailleurs mettent en rendement, maintient

la récompense à ces travailleurs, mais introduit le di-

vidende à tous, employés ou non dans la production.

Abondance suffisante pour tous

Le but d’un système économique est de fournir

les produits et services répondant à des besoins hu-

mains, dans la mesure, au temps et au lieu où ils sont

requis.

Ce but est, physiquement, facile à réaliser au-

jourd’hui. La caractéristique de notre époque, c’est la

possibilité de produire en abondance les biens variés

nécessaires à la vie. Et de le faire avec une diminution

constante du besoin de labeur humain.

C’est de tout temps que l’homme a essayé de

suffire à ses besoins matériels avec un minimum d’ef-

forts, de façon à pouvoir disposer de son temps et de

ses activités pour d’autres fonctions humaines que

la fonction purement économique. Et aujourd’hui, ce

but – une production suffisante, abondante même,

avec des efforts décroissants – est atteint, au point de

pouvoir fournir assez pour tous sans que tous aient

besoin d’être employés dans la production.

Nul ne peut nier le fait que la capacité moderne

de production soit globalement capable de répondre

aux besoins de tous, quand on ne l’entrave pas finan-

cièrement ou autrement, et quand on fait les biens

aller là où sont les besoins.

Il reste à admettre que chacun, à seul titre de

membre de la société, possède un droit individuel à

une part de cette abondante production. Voyons si ce

droit est réel.

Un grand héritage commun

L’abondante production moderne est due; pour

une part à l’existence de richesses naturelles, créées

par Dieu pour tous les hommes. Elle est aussi le fait

de découvertes scientifiques et de leur application,

d’inventions et de procédés perfectionnés, d’une or-

ganisation sociale qui permet la division du travail,

faisant de tout le système producteur une vaste et

féconde coopérative de production.

Or, ces choses-là – ces acquisitions scientifiques,

ces perfectionnements ajoutés les uns aux autres, ces

progrès de toutes sortes, n’ont point été gagnés par

le travail de ceux que la production emploie présen-

tement. Ils ne sont pas, non plus, l’oeuvre seulement

des savants et techniciens vivants qui s’activent à

poursuivre les recherches et à accroître les dévelop-

pements. Pas même l’oeuvre uniquement des quatre

ou cinq dernières générations. C’est le fruit de siècles

de lutte pour vaincre la pénurie; de siècles d’efforts,

d’étude des forces de la nature pour les maîtriser, de

recherches, de découvertes, d’inventions et, de per-

fectionnement d’inventions conduisant à des inven-

tions et perfectionnements nouveaux. C’est tout un

héritage d’acquisitions ajoutées les unes aux autres,

– héritage transmis et accru de génération en généra-

tion. Et c’est l’existence d’une société organisée, bien

commun, qui a permis ces transmissions.

Notre génération, comme les précédentes, est

donc héritière des générations passées. C’est un

héritage commun, immense, sur lequel nul ne peut

Une fois le nécessaire obtenu,

l’homme qui a le sens de la

liberté peut refuser des pro-

grammes qui l’enchaîneraient.

Quant à l’homme insatiable

qui court toujours après plus

d’argent, il est un esclave:

esclave de l’argent.

Louis Even

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VERS DEMAIN octobre-novembre-décembre 2016

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