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par

Louis Even

Pourquoi Vers Demain parle-t-il toujours d’argent,

de système monétaire, de réforme de système d’ar�

gent ?

Parce que presque tous les problèmes qui nous tra-

cassent tous les jours sont des problèmes d’argent. Pas

seulement les problèmes des individus, mais aussi les

problèmes des institutions, des écoles, des universités,

des municipalités, des gouvernements.

Dans notre monde actuel, on ne peut pas vivre

longtemps sans obtenir des produits faits par d’autres;

et ces autres ont aussi besoin de nos produits. Or, on ne

peut pas obtenir les produits d’autres sans les payer. Et

pour payer, il faut de l’argent.

L’argent est ainsi un permis de vivre. Non pas qu’on

mange de l’argent quand on a faim; ni qu’on se mette

de l’argent sur le dos pour s’habiller. Mais

sans argent, vous n’avez rien, excepté

ce que vous pouvez faire vous-même, si

vous disposez de quelques moyens de

production. Sans argent, on ne va pas

loin. Même ceux qui n’attachent pas leur

coeur à l’argent sont obligés d’en avoir

au moins un peu s’ils ne veulent pas aller

trop vite dans un cercueil.

Mais c’est une invention du diable,

l’argent. C’est une source de désordre.

C’est un instrument de domination. C’est

un outil de perdition.

C’est le mauvais usage de l’argent,

la mauvaise gestion du système d’argent, qui tient du

diable, qui fait tout ce que vous dites et bien d’autres

choses abominables.

Mais l’argent, comme instrument d’échange et de

distribution des produits, est peut-être la plus belle

invention sociale des hommes. Comme instrument de

distribution, remarquez bien, parce que c’est pour cela

qu’il a été établi. Grâce à l’existence de l’argent, l’agri-

culteur qui a plus de pommes de terre qu’il lui en faut

pour sa famille, mais qui voudrait des chaussures pour

ses enfants, n’est pas obligé de chercher un cordonnier

qui a des chaussures de trop et qui a besoin de pom-

mes de terre. Et la même chose pour le cordonnier: il

n’est pas obligé de courir la campagne pour trouver un

homme qui a trop de pommes de terre et qui voudrait

des chaussures.

Chacun offre sur le marché général ce qu’il a de

trop. Il en obtient cette petite chose qui ne prend pas de

place et qu’on appelle de l’argent. Puis avec cet argent,

il choisit ce qu’il veut sur le marché général.

Ce qu’il veut: c’est là une grande qualité de l’argent.

L’argent est aussi bon pour choisir du beurre que pour

choisir un instrument de musique. Tout le monde ac-

L’argent, instrument de distribution

cepte l’argent en retour de ses produits ou de son tra-

vail, parce que tout le monde sait qu’il pourra ensuite

faire accepter cet argent par n’importe qui pour se pro-

curer n’importe quoi.

En soi, l’argent est peu de chose, surtout l’argent

moderne. Un simple morceau de papier gravé, portant

le chiffre 5, vous permet d’acheter ce que vous vou-

lez pour la valeur de cinq dollars. Et si le morceau de

papier, pas plus grand, pas plus épais, porte le nombre

dix, il vous permet de choisir n’importe quels produits,

pour la valeur de dix dollars.

L’argent n’a pratiquement aucune valeur en soi.

C’est essentiellement un chiffre qui indique une valeur,

qui représente une valeur, qui permet de se procurer

cette valeur.

Encore faut-il que les produits soient là !

Évidemment, il faut que les produits

soient là, pour qu’on puisse en obtenir.

L’argent n’est pas un produit, c’est un ins-

trument pour distribuer des produits. On

ne peut pas distribuer des produits qui

n’existent pas.

Il serait absurde de prétendre nous

faire vivre avec des chiffres marquant

des valeurs, quand il n’y a pas de pro-

duits à obtenir pour cette valeur. Distri-

buez autant d’argent que vous voudrez

à un homme isolé au pôle nord, ou dans

un désert dont il ne peut sortir: ça ne lui

servira à rien.

Mais il est aussi absurde, et plus exaspérant enco-

re, de manquer de chiffres pour obtenir des produits

qui s’offrent et dont on a besoin pour vivre.

Ce qui veut dire qu’il faut un rapport juste entre les

produits portant une valeur indiquée, et les chiffres en-

tre les mains de ceux qui ont besoin de ces produits.

C’est de la comptabilité?

Exactement. D’un côté, des produits, portant des

chiffres qui s’appellent prix. De l’autre côté, des mor-

ceaux de papier, ou rondelles de métal, ou comptes de

banque, avec des chiffres qui sont du pouvoir d’achat.

Quand vous pouvez mettre le signe égal entre les

deux, les produits passent du producteur, ou du mar-

chand, au consommateur qui en a besoin.

Alors, il est bon, notre système d’argent ?

Il serait bon, si la comptabilité était exacte, et si

les chiffres qui donnent droit aux produits étaient bien

répartis. Mais le système est vicié, parce que ceux qui

le conduisent tiennent faussement cette comptabilité,

et aussi parce que les chiffres sont mal répartis.

Les comptables ne sont ni les producteurs, ni les

gouvernements. Les chiffres commencent dans les

banques; et ces chiffres ne sont pas en rapport avec

la production qui s’offre, mais en rapport avec ce que

le banquier pense pouvoir faire de profit sur le trafic de

ces chiffres.

Au lieu d’être une simple comptabilité de service, le

système d’argent a été vicié. Son contrôle a été mono-

polisé; il est devenu un objet de trafic, de domination,

de tyrannie, de dictature quotidienne sur nos vies.

Le cultivateur peut augmenter sa production: le

comptable du système d’argent, qui est le banquier,

n’augmente pas pour cela les chiffres-argent et n’en dis-

tribue pas à ceux qui ont besoin d’acheter les produits

du cultivateur.

Des chiffres viennent plus abondamment quand on

fait des canons, des bombes, alors que personne ne

veut de ces bijoux-là. On distribue ces chiffres aux sala-

riés des munitions, qui ne produisent rien pour le mar-

ché: cela ne peut servir qu’à grossir les prix et diminuer

la valeur d’achat des chiffres.

Et quand on n’est pas en guerre, ou en préparatifs

de guerre, c’est le contraire. On a vu nos grands hom-

mes des gouvernements, dans tous les pays civilisés,

permettre aux trafiquants de chiffres de mettre les peu-

ples en pénitence pendant dix années, devant des pro-

duits qui ne se vendaient pas, faute de chiffres.

C’était criminel. Les faux comptables étaient crimi-

nels. Les gouvernements, mandatés pour le bien com-

mun, étaient complices des criminels, laissant faire par

lâcheté ou par bêtise.

Les créditistes de Vers Demain veulent-ils cham�

barder tout le système?

Pas du tout. Ils trouvent très bien que l’argent mo-

derne soit essentiellement de la comptabilité. Mais ils

veulent une comptabilité juste. Ils veulent que l’argent

soit ramené à sa fin propre: instrument de distribution.

Et c’est très simple. Puisque l’argent est un titre aux

produits, le public doit disposer d’un pouvoir d’achat

suffisant pour commander les produits dont il a besoin,

aussi vite que le système producteur peut fournir ces

produits.

Puis, dans ce public, chaque personne doit possé-

der une part suffisante de ce pouvoir d’achat, puisque

chaque personne a le droit de vivre et qu’il est impossi-

ble de vivre sans argent pour se procurer les produits.

C’est pourquoi le Crédit Social propose:

A. L’établissement d’un Office de Crédit (national ou

provincial), qui tiendrait la comptabilité de la produc-

tion globale et de la consommation (ou destruction, ou

dépréciation) globale, dans le pays ou la province. L’Of-

fice actuel des Statistiques fournit déjà presque tous

ces renseignements; une estimation approximative est

d’ailleurs suffisante.

B. Un pouvoir d’achat global en rapport avec la ca-

pacité de production, et équitablement réparti entre les

membres de la société:

1. Par des récompenses au travail, comme

aujourd’hui, distribuées par l’industrie elle-même.

2. Par un dividende périodique à chaque personne,

employée ou non, de la naissance à la mort, pour assu-

rer au moins une part suffisante pour vivre; ce dividen-

de serait distribué par l’Office de Crédit.

3. Par un abaissement des prix, un escompte géné-

ral bannissant toute inflation; cet escompte serait com-

pensé au vendeur par l’Office de Crédit.

Où cet Office de Crédit prendrait-il l’argent pour

les dividendes et pour les compensations au vendeur

en retour de l’escompte?

Puisque l’argent est un chiffre qui permet de com-

mander des choses à la production du pays, l’Office de

Crédit ferait simplement ces chiffres dans la mesure où

la capacité de production peut y répondre. Affaire de

comptabilité.

Ces chiffres peuvent très bien être de simples ins-

criptions de crédit dans un compte ouvert à chaque

citoyen; et un simple chèque sur le crédit national (ou

provincial) adressé au vendeur sur présentation de ses

bordereaux d’escomptes.

Impossible, et inutile, de fournir ici des détails

techniques. Les modalités d’application sont d’ailleurs

variées. (Une façon possible est expliquée dans la bro-

chure «Une finance saine et efficace».)

Croyez-vous que ces crédits-là circuleraient et se�

raient acceptés comme de l’argent ?

Certainement. Ils circulent et sont acceptés

aujourd’hui. Les prêts ou découverts aux industriels,

aux commerçants; les crédits qui ont permis à Macken-

zie King, à Roosevelt, à Churchill, et aux autres, de faire

six années de boucherie humaine – tout cela n’est et

n’était ni de l’or, ni même du papier, mais de simples

chiffres inscrits dans des comptes et mobilisés par des

chèques.

Mais croyez-vous qu’un système d’argent, ça se

mène comme ça?

Aimez-vous mieux que ce soit l’argent qui mène les

hommes? Remarquez bien, d’ailleurs, qu’il n’y a rien

d’arbitraire dans la comptabilité monétaire proposée

par le Crédit Social. La production reste le fait des pro-

ducteurs eux-mêmes. La consommation reste le fait et

le choix des consommateurs eux-mêmes. Les compta-

bles de l’Office de Crédit ne font que relever les totaux;

ils en déduisent mathématiquement ce qui manque

d’un côté pour le rendre égal à l’autre.

Il n’y a donc ni expropriations, ni nationalisations,

ni décrets dictant ce qu’il faut produire ou ce qu’il faut

consommer. Le Crédit Social est une démocratie éco-

nomique parfaite. Tout demeure l’affaire d’hommes

libres. Bien plus libres qu’aujourd’hui, parce que des

consommateurs munis d’un pouvoir d’achat suffisant

commanderaient bien plus librement les produits de

leur choix que ceux dont le porte-monnaie est toujours

maigre et souvent vide.

Louis Even

Louis Even

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VERS DEMAIN mai-juin-juillet 2016

VERS DEMAIN mai-juin-juillet 2016

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