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par

Louis Even

L’universel problème d’argent

Quel est le problème le plus général de la vie cou-

rante? Qu’il s’agisse des individus, des familles, des

municipalités, des commissions scolaires, des fabri-

ques paroissiales, de tous les corps publics comme

des institutions privées, le casse-tête général, c’est le

problème financier – trouver de l’argent.

Problème d’argent. Problème ni naturel ni surnatu-

rel. Cultiver des légumes, élever des animaux, remplir

les magasins de produits, transporter

des hommes ou des choses, trouver des

bras et du matériel pour bâtir – voilà qui

pourrait être des problèmes naturels.

Or, ils sont tous vite réglés aujourd’hui.

Mais le problème d’argent, problè-

me que ni le bon Dieu ni la nature n’ont

fait, problème artificiel fait de main

d’homme, tout le monde s’en plaint

et on continue de le subir comme on

subit une sécheresse ou un ouragan.

L’argent est pourtant facile à pro-

duire quand ceux qui en ont l’autorité

le décident. On en a eu l’exemple en

1939. Depuis dix années, toutes les

nations civilisées étaient dans ce qu’on

appelait la crise. Pas une crise de pro-

duits, ni de bras, on avait trop de tout

cela. Pas une crise de température ni de

Providence: rien n’avait changé de ce

côté-là. Mais une crise d’argent. Individus, compagnies,

gouvernements, manquaient d’argent. On chômait,

faute d’argent pour payer le travail. On n’achetait pas,

faute d’argent pour acheter les produits. Pourtant, tous

ces pays-là embarquaient dans une guerre majeure, et

une guerre moderne majeure demande des milliards.

Sitôt la guerre déclarée, le problème d’argent

disparut. Dans tous les pays en guerre, on produi-

sit tout l’argent qu’il fallait pour conduire la guerre,

au fur et à mesure qu’on en avait besoin, tant qu’on

avait des hommes et du matériel pour faire la guer-

re. Le «pas d’argent», qu’on entendait tous les jours

avant la guerre, ne fut pas prononcé une seule fois

pendant la guerre.

Comment donc le monde passa-t-il ainsi, subite-

ment, de la crise d’argent à l’abondance d’argent pour

la guerre? Comment ? Mais en fabriquant l’argent qui

manquait. Au Canada, dès la déclaration de guerre par

un gouvernement à coffres vides, ce gouvernement se

fit faire 80 millions de dollars, opération qui ne prit pas

cinq minutes. D’autres millions suivirent, et l’on eut des

milliards, tous les milliards voulus pour changer les chô-

meurs en soldats ou en fabricants de munitions, d’avi-

ons, de vaisseaux et autre attirail de guerre. Aux États-

Unis, après Pearl Harbour, le président Roosevelt déclara

qu’il ne permettrait pas au non-sens financier d’empê-

cher la nation de mettre tous ses hommes valides et tous

ses moyens de production au service de la guerre.

Le non-sens financier, c’est la paralysie de la pro-

duction et de la distribution de richesse pour manque

de ces petites choses qu’on appelle piastres. Des pias-

tres, qui ne sont point des ordonnances du ciel; des

piastres qui ne sont point une affaire compliquée à

produire, puisqu’elles sont venues du jour au lende-

main quand on a secoué le non-sens

financier pour entrer hardiment dans la

grande tuerie mondiale.

Une décision et

une goutte d’encre

Pour avoir de l’argent, ni le gouver-

nement canadien ni aucun autre gou-

vernement n’envoya les hommes dans

les mines d’or. Les hommes, c’était

pour l’armée et pour les munitions.

Le gouvernement n’engagea même

pas d’imprimeurs pour imprimer des

dollars. C’est beaucoup plus simple

que cela. Il demanda aux banquiers

de lui faire de l’argent. En faire, mais

oui. Depuis longtemps, les gens n’en

avaient pas, ils ne pouvaient donc pas

en épargner et en porter à la banque.

Les réserves des banques étaient pas-

sablement à plat. Et pourtant, il fallait des millions, il

fallait des milliards. Pas d’autre solution que d’en faire.

Pour faire l’argent voulu, les banques n’eurent pas

à inventer une nouvelle méthode. Elles employèrent

simplement la même technique qu’elles emploient

toutes les fois qu’elles prêtent de grosses sommes

d’argent à des industriels ou à des corps publics. Dans

ces occasions-là, elles font l’argent qu’elles prêtent;

elles créditent l’emprunteur sans débiter personne.

Vous savez tous ce que c’est qu’un compte de ban-

que. Quand vous en avez un, vous pouvez payer sans

sortir de l’argent de votre poche. Vous faites un chè-

que. Celui qui reçoit votre chèque peut le déposer à

sa propre banque. Qu’arrivera-t-il ? Votre compte sera

diminué, et le sien sera augmenté. Il n’y aura eu besoin

ni d’or, ni d’argent blanc, ni de nickel, ni de piastres

en papier – rien qu’une addition dans un compte et

une soustraction dans un autre compte, et c’est aussi

bon. C’est avec cela que marchent les grosses affaires.

C’est avec cela qu’on a financé la guerre.

Mais, direz-vous, pour avoir un compte de ban-

que, il faut épargner et déposer. C’est une méthode.

Mais il y en a une autre, celle des emprunts.

Pourquoi subir servilement le non-sens financier ?

Louis Even

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VERS DEMAIN août-septembre 2016

www.versdemain.org