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«Dieu ou rien», entretien avec le cardinal Sarah

Le 25 février 2015 paraissait aux Édi-

tions Fayard «Dieu ou rien, entretien sur

la foi», qui rapporte l'entretien de l'écri-

vain Nicolas Diat avec le cardinal guinéen

Robert Sarah, qui se porte en fier défen-

seur de la foi catholique, en répondant

avec sagesse à toutes les questions d'ac-

tualité, pour réveiller l'ardeur des chré-

tiens. Le cardinal y parle de son enfan-

ce, de l'Église et de ses défis, des Papes

qu'il a connus, et de Dieu, bien sûr, sans

lequel, comme l'indique le titre du livre,

l'homme n'est rien sans Dieu.

Né en 1945, Robert Sarah est ordon-

né prêtre en 1969 en la Cathédrale Sain-

te-Marie de Conakry. Dix ans plus tard,

le 13 août 1979, il est nommé par Jean-Paul II arche-

vêque de Conakry alors qu'il n'a que 34 ans, devenant

ainsi le plus jeune évêque du monde. En 2001, il est

appelé à Rome par Jean-Paul II comme secrétaire de la

Congrégation pour l'évangélisation des peuples. Le 7

octobre 2010, le pape Benoît XVI le nomme président

du Conseil pontifical Cor Unum, et le crée cardinal

quelques semaines plus tard. Le 23 novembre 2014,

le pape François le nomme préfet de la Congrégation

pour le culte divin et la discipline des sacrements.

En mars 2015, le cardinal Sarah a fait une tournée

des médias français pour présenter son livre. Voici

des extraits de l'interview qu'il a accordée à Jean-Sé-

bastien Ferjou, publiée le 8 mars 2015 sur le site www.

atlantico.fr:

Jean-Sébastien Ferjou: Éminence, le livre d’en-

tretien avec Nicolas Diat que vous publiez s'appelle

«Dieu ou rien». Étant donné que l'Europe a largement

perdu le sens de Dieu, diriez-vous donc que l'Europe

est dans le rien?

Cardinal Robert Sarah:

Je ne peux que répon-

dre oui. Sans Dieu, c'est le néant. Sans Dieu, il n'y a

rien. Sans Dieu, qu'est-ce que je suis, qu'est-ce qui

me maintient en vie? Et après cette vie, qu'y-a-t-il ? Si

Dieu n'est rien, il n'y a pas de vie éternelle.

L'Europe, après avoir vécu des guerres épouvan-

tables tout au long du XXème siècle, a voulu miser

sur la paix en considérant que tout ce qui venait de

son identité – et donc potentiellement son héritage

chrétien- pouvait être meurtrier. Dans le livre, on sent

que vous pensez que les Européens devraient com-

prendre que leur histoire et leur héritage spirituel et

culturel ne sont pas forcément la cause de troubles et

que l'on pourrait garder la paix sans avoir à y renon-

cer. Mais comment en convaincre les Européens?

Ce processus n'est pas réaliste: ce qui a d'abord

provoqué les guerres, ce sont nos intérêts, et non la

religion. Qui provoque la guerre, qui fabrique les ar-

mes? Ce n'est pas la religion, ce n'est pas Dieu. Et qui

les vend? La guerre répond à notre avidité et à notre

soif du gain. Pour autant, certains fanatiques utilisent

la religion pour provoquer la guerre. Mais je ne pense

pas que l'on puisse accuser la religion sans s'accuser

soi-même.

Regardons les guerres actuelles: le fondamenta-

lisme n'est pas né de rien. On a attaqué l'Irak. On a créé

un chaos total entre chiites et sunnites. On a attaqué

la Libye et c'est aujourd'hui un pays dans une situation

explosive.

Quel est le chemin pour sortir de cette confron-

tation qui s'installe dans les esprits européens que

l'Europe va à un choc inévitable contre un certain

islam? Que faire pour en sortir ?

Ce que j'essaye de dire dans ce livre, c'est qu'il faut

aider l’Europe à retrouver Dieu, l'aider à retrouver son

identité. Il est absurde de nier que l'Europe n'a pas de

racines chrétiennes. De la même manière, on ne peut

pas fermer les yeux et dire qu'il n'y a pas de soleil !

Cette Europe qui refuse la vie, qui n’engendre pas la

vie, qui vieillit, qui affirme aussi qu'un homme n'a pas

de sexe et qu'il pourrait choisir, cette Europe-là se met

elle-même en position de faiblesse.

Dans le livre vous parlez du génie du christianis-

me, en évoquant entre autres la Manif pour tous et

en disant que c'est une expression de ce génie. L’idée

même de «génie du christianisme» est presque deve-

nue scandaleuse aujourd'hui en Europe et plus parti-

culièrement en France, où Dieu et la foi sont souvent

assimilés à une forme d’aliénation. Comment faire

entendre ce message d’un génie du christianisme qui

paraît si provoquant ici ?

Je veux rappeler aux Français qu'ils sont chrétiens,

même s'ils ne veulent pas le savoir. Ils ont leur his-

toire, leur culture, leur musique, leurs œuvres d'art…

Le rappeler en priant, en

manifestant contre une

interprétation irréaliste de

la nature humaine, c'est-à-

dire la théorie du genre...

Le dire d'une manière res-

pectueuse et ferme, c'est

une œuvre de charité. Si

vous laissez votre ami se

détruire, vous ne l'aimez

pas vraiment. Même s'ils

n'aiment pas l'entendre, ils

sont chrétiens.

Pire, même chez ceux

qui le sont, on n’ose pas se déclarer chrétien. J’ai une

famille qui m’a adopté, j’ai trois sœurs adoptives en

France, et quand je me présentais avec mon habit de

prêtre, on me disait «enlève ça». Mais c’est ma tenue.

Quand un médecin va à l’hôpital, il n’est pas habillé

n’importe comment. Mais il est vrai, et c’est Jean-Paul

II qui le disait, que des chrétiens sont apostats. Ils ne

le disent pas. Ils se prétendent encore chrétiens. Mais

leur manière de vivre, leurs idées, font comme s’ils

n’étaient pas chrétiens.

Est-ce parce qu’on a renoncé à la discipline de vie

qui doit accompagner la foi ?

Pas seulement à la discipline. Mais à la doctrine.

On a renoncé à un enseignement qui fait l’homme. Cet

enseignement, bien sûr, engendre la discipline. Mais

avant la discipline, il y a l'enseignement que l'on rejet-

te, et le pire, c’est que même certains évêques – certes

minoritaires – disent des choses abominables.

Dans quelle mesure l’Église de France n’est-elle

pas responsable de cette situation? On a l'impres-

sion que le catéchisme est parfois devenu un atelier

de coloriage…

On a renoncé à enseigner le catéchisme. On a créé

quelque chose qui n’est pas un catéchisme, en n'inté-

grant pas par exemple certains éléments doctrinaux.

Le refus d’enseigner le catéchisme, ou d’apprendre

par cœur, fait que lorsque les enfants ont fini le caté-

chisme, ils ne savent rien du tout, ni les prières ni les

évangiles. Je pense que notre responsabilité existe,

car nous n’avons pas fait tout notre travail. (...)

Revenons au témoignage, à l’exemplarité des

chrétiens.

C’est cela la première chose à faire. «Vous allez être

mes témoins». C’est-à-dire, vous allez vivre tel qu’un

chrétien doit vivre. Ça ne veut pas dire qu’un chrétien

ne peut pas aussi s’engager politiquement pour défen-

dre ses valeurs. Je pense que c’est possible, car si les

chrétiens sont hors des milieux de décision, ce sont

les ennemis de l’Église qui vont décider ce qui leur

semble bon. Il faut encourager les jeunes, les adultes,

à s’engager politiquement.

Dans votre livre, vous parlez de la «contagion de

la sainteté». Pensez-vous que les chrétiens en Euro-

pe aient perdu ce sens-là en vivant dans une société

profondément relativiste? Les chrétiens d’Europe et

de France doivent-ils retrouver leur fierté?

Nous tous devons être fiers d’être chrétiens. Nous

devons tous être heureux de l’être, car c’est la vie. Si

je n’ai pas de Dieu, je meurs. Être avec Dieu, c’est être

saint. Croire en Dieu, ce n’est pas seulement penser

qu’il existe, c’est aimer comme il aime, pardonner

comme il pardonne. C’est imiter Dieu. C’est pourquoi

la primauté de Dieu est essentielle. Je combats pour

un être qui est vivant, qui m’a fait et qui m’aime.

Que répondez-vous à ceux qui disent que l’Église

a perdu ses fidèles car elle ne serait plus en phase

avec les préoccupations de la société actuelle, qu’elle

devrait s’adapter plus aux sociétés européennes sur

des sujets tels que la contraception ou le divorce?

Un médecin qui a un malade, que fait-il ? S’adap-

te-t-il au malade ou bien essaye-t-il de lutter contre la

maladie? L’Église ne peut pas dire «vous êtes malade,

c’est très bien, je vais vous suivre comme cela». Elle

doit au contraire dire «je vais vous donner un idéal,

une ligne de conduite». L’Église n’invente rien, elle dit

ce que Dieu lui a dit de dire. L’Église ferait du tort à

l’humanité si elle abandonnait le message chrétien en

s’adaptant. L’Église parait dure, mais quand je me fais

opérer, j’ai besoin d’avoir mal pour qu’on m’enlève la

maladie.

Vous parlez dans le livre de votre rapport à la

prière, qu’il faut savoir prier dans le silence. Que di-

riez-vous aux chrétiens européens qui ont perdu le

sens de la prière?

Dans la prière, l’homme est grand. Car plus il est à

genoux, plus il est aux pieds de Dieu, plus il est grand.

Je pense que la prière est une attitude d’humilité et de

grandeur en même temps. Si on ne priait pas, toutes

les contraintes dont nous parlons seraient un poids

qu’on ne pourrait pas porter. Les commandements ne

sont pas des lois, ils sont une route vers le bien su-

périeur. Je pense que c’est dans la prière qu’on com-

prend que toutes les exigences de notre vie sont pour

notre bien.

Propos reccueillis par Jean-Sébastien Ferjou

Le cardinal Sarah et Nicolas Diat

«Il faut aider l’Europe à

retrouver Dieu, l'aider à re-

trouver son identité. Il est

absurde de nier que l'Europe

n'a pas de racines chrétien-

nes. De la même manière, on

ne peut pas fermer les yeux et

dire qu'il n'y a pas de soleil ! »

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VERS DEMAIN mars-avril 2015

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