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Se soucier des êtres humains,

et pas seulement des animaux

90.... Il est vrai que nous devons nous préoccu-

per que d’autres êtres vivants ne soient pas traités de

manière irresponsable. Mais les énormes inégalités qui

existent entre nous devraient nous exaspérer particu-

lièrement, parce que nous continuons à tolérer que les

uns se considèrent plus dignes que les autres. Nous ne

nous rendons plus compte que certains croupissent

dans une misère dégradante, sans réelle possibilité d’en

sortir, alors que d’autres ne savent même pas quoi faire

de ce qu’ils possèdent, font étalage avec vanité d’une

soi-disant supériorité, et laissent derrière eux un niveau

de gaspillage qu’il serait impossible de généraliser sans

anéantir la planète. Nous continuons à admettre en pra-

tique que les uns se sentent plus humains que les autres,

comme s’ils étaient nés avec de plus grands droits.

91. Le sentiment d’union intime avec les autres

êtres de la nature ne peut pas être réel si en même

temps il n’y a pas dans le cœur de la tendresse, de

la compassion et de la préoccupation pour les autres

êtres humains. L’incohérence est évidente de la part

de celui qui lutte contre le trafic d’animaux en voie

d’extinction mais qui reste complètement indifférent

face à la traite des personnes, se désintéresse des

pauvres, ou s’emploie à détruire un autre être humain

qui lui déplaît. Ceci met en péril le sens de la lutte pour

l’environnement... Tout est lié. Il faut donc une préoc-

cupation pour l’environnement unie à un amour sin-

cère envers les êtres humains, et à un engagement

constant pour les problèmes de la société.

La destination universelle des biens

93. Aujourd’hui croyants et non croyants, nous

sommes d’accord sur le fait que la terre est essentiel-

lement un héritage commun, dont les fruits doivent

bénéficier à tous. Pour les croyants cela devient une

question de fidélité au Créateur, puisque Dieu a créé

le monde pour tous. Par conséquent, toute approche

écologique doit incorporer une perspective sociale qui

prenne en compte les droits fondamentaux des plus

défavorisés. Le principe de subordination de la pro-

priété privée à la destination universelle des biens et,

par conséquent, le droit universel à leur usage, est une

«règle d’or» du comportement social, et «le premier

principe de tout l’ordre éthico-social».

 Chapitre 3 – La racine humaine

de la crise écologique

101. Il ne sert à rien de décrire les symptômes de

la crise écologique, si nous n’en reconnaissons pas la

racine humaine. Il y a une manière de comprendre la

vie et l’activité humaine qui a dévié et qui contredit

la réalité jusqu’à lui nuire. Pourquoi ne pouvons-nous

pas nous arrêter pour y penser ? Dans cette réflexion,

je propose que nous nous concentrions sur le paradig-

me (modèle) technocratique dominant ainsi que sur la

place de l’être humain et de son action dans le monde.

Progrès technologique et progrès moral

102. L’humanité est entrée dans une ère nouvelle

où le pouvoir technologique nous met à la croisée

des chemins. Nous sommes les héritiers de deux siè-

cles d’énormes vagues de changement: la machine

à vapeur, le chemin de fer, le télégraphe, l’électricité,

l’automobile, l’avion, les industries chimiques, la mé-

decine moderne, l’informatique, et, plus récemment,

la révolution digitale, la robotique, les biotechnolo-

gies et les nanotechnologies. Il est juste de se réjouir

face à ces progrès, et de s’enthousiasmer devant les

grandes possibilités que nous ouvrent ces constantes

nouveautés, parce que «la science et la technologie

sont un produit merveilleux de la créativité humaine,

ce don de Dieu».

La modification de la nature à des fins utiles est

une caractéristique de l’humanité depuis ses débuts, et

ainsi la technique «exprime la tendance de l’esprit hu-

main au dépassement progressif de certains condition-

nements matériels». La technologie a porté remède à

d’innombrables maux qui nuisaient à l’être humain et

le limitaient. Nous ne pouvons pas ne pas valoriser ni

apprécier le progrès technique, surtout dans la méde-

cine, l’ingénierie et les communications. Et comment

ne pas reconnaître tous les efforts de beaucoup de

scientifiques et de techniciens qui ont apporté des al-

ternatives pour un développement durable?

105... Le fait est que «l’homme moderne n’a pas

reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage

de son pouvoir», parce que l’immense progrès tech-

nologique n’a pas été accompagné d’un développe-

ment de l’être humain en responsabilité, en valeurs,

en conscience.

106... L’intervention humaine sur la nature s’est

toujours vérifiée, mais longtemps elle a eu comme

caractéristique d’accompagner, de se plier aux possi-

bilités qu’offrent les choses elles-mêmes. Il s’agissait

de recevoir ce que la réalité naturelle permet de soi,

comme en tendant la main. Maintenant, en revanche,

ce qui intéresse c’est d’extraire tout ce qui est possible

des choses par l’imposition de la main de l’être hu-

main, qui tend à ignorer ou à oublier la réalité même

de ce qu’il a devant lui.

Voilà pourquoi l’être humain et les choses ont

cessé de se tendre amicalement la main pour entrer

en opposition. De là, on en vient facilement à l’idée

d’une croissance infinie ou illimitée, qui a enthou-

siasmé beaucoup d’économistes, de financiers et de

technologues. Cela suppose le mensonge de la dis-

ponibilité infinie des biens de la planète, qui conduit

à la «presser» jusqu’aux limites et même au-delà des

limites. C’est le faux présupposé «qu’il existe une

quantité illimitée d’énergie et de ressources à utiliser,

que leur régénération est possible dans l’immédiat et

que les effets négatifs des manipulations de l’ordre

naturel peuvent être facilement absorbés».

(Com-

pendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 462.)

109. Le paradigme technocratique tend aussi à

exercer son emprise sur l’économie et la politique.

L’économie assume tout le développement techno-

logique en fonction du profit, sans prêter attention

à d’éventuelles conséquences négatives pour l’être

humain.

Les finances étouffent l’économie réelle.

Les

leçons de la crise financière mondiale n’ont pas été

retenues, et on prend en compte les leçons de la dété-

rioration de l’environnement avec beaucoup de len-

teur. Dans certains cercles on soutient que l’économie

actuelle et la technologie résoudront tous les problè-

mes environnementaux. De même on affirme, en lan-

gage peu académique, que les problèmes de la faim

et de la misère dans le monde auront une solution

simplement grâce à la croissance du marché. Ce n’est

pas une question de validité de théories économiques,

que peut-être personne aujourd’hui n’ose défendre,

mais de leur installation de fait dans le développement

de l’économie.

Ceux qui n’affirment pas cela en paroles le sou-

tiennent dans les faits quand une juste dimension de

la production, une meilleure répartition des riches-

ses, une sauvegarde responsable de l’environnement

et les droits des générations futures ne semblent pas

les préoccuper. Par leurs comportements, ils indi-

quent que l’objectif de maximiser les bénéfices est

suffisant. Mais le marché ne garantit pas en soi le

développement humain intégral ni l’inclusion socia-

le. En attendant, nous avons un «surdéveloppement,

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Saint François, fidèle à l’Écriture,

nous propose de reconnaître la

nature comme un splendide livre

dans lequel Dieu nous parle et

nous révèle quelque chose de sa

beauté et de sa bonté: «La gran-

deur et la beauté des créatures

font contempler, par analogie,

leur Auteur» (Sg 13, 5).

Si l’être humain se déclare auto-

nome par rapport à la réalité et

qu’il se pose en dominateur abso-

lu, la base même de son existence

s’écroule, parce qu’«au lieu de

remplir son rôle de collaborateur

de Dieu dans l’œuvre de la créa-

tion, l’homme se substitue à Dieu

et ainsi finit par provoquer la

révolte de la nature».

Peinture par Roberto Ferri, reproduite avec permission de l’auteur

VERS DEMAIN mai-juin-juillet 2015

www.versdemain.org

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