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par

Louis Even

Perversion

Si vous étiez sur un champ de bataille moderne,

vous ne seriez pas trop surpris de voir des chars

d’assaut faucher des vies humaines. Ce ne serait

certainement pas une vue réjouissante, mais au

moins vous admettriez que les engins y sont em-

ployés à l’usage pour lequel ils furent destinés. Le

char d’assaut a été conçu pour cracher des obus,

non pas pour conduire les gens à la messe.

Mais, si dans une rue de votre ville, ou de votre

village, vous voyiez les automobilistes se précipiter

sur les piétons, les poursuivre jusque sur les trot-

toirs pour les écraser, vous trouveriez ce spectacle

autrement plus révoltant que celui du champ de

bataille. N’est-ce pas?

Détourner une chose utile de sa fin, pour en

faire un instrument nuisible, c’est une perversion.

Et plus la chose était parfaite, plus la perversion

est criminelle.

C’est bien là le cas de notre système financier,

de notre système d’argent.

Le système d’argent fut conçu pour servir, pour

faciliter la vie économique en société. Ce fut cer-

tainement une des plus belles inventions de l’hom-

me. Mais cet instrument de service est devenu un

instrument de punition. Social par essence, il a été

perverti, transformé en un outil extrêmement anti-

social.

Argent-dieu

Cette perversion a vicié toute la vie économi-

que. L’argent est aujourd’hui imposé à l’homme

comme un dieu, dans un sens bien plus profond et

bien plus étendu qu’on ne l’entend généralement

dénoncer par les prédicateurs les plus éloquents.

Pas seulement le dieu qu’adore l’avaricieux en

contemplant son or ou son compte de banque.

Mais un dieu exigeant et tyrannique que doivent

servir toutes nos activités économiques. L’argent

est devenu la condition et la fin de toute entrepri-

se qui devrait être orientée au service des besoins

humains.

On cultive un champ si ça doit rapporter de

l’argent. Si le champ ne produit que du blé qui ne

se vend pas, on le laisse en friche. On fabrique des

chaussures si ça paye. S’il n’y a pas

d’argent au bout, quand même il y

aurait encore des pieds nus, on ar-

rête. Et tant qu’il y a de l’argent au

bout, même si tous les pieds sont

chaussés, on fabrique.

Les mêmes bras, les mêmes

cerveaux, les mêmes entrepre-

neurs, passeront d’une production

à une autre, d’un commerce à un

autre, si le premier cesse de payer

et si le second rapporte de l’argent.

De tracteurs aujourd’hui à canons

demain; de nourriture fortifiante

aujourd’hui à de l’alcool empoison-

neur demain. Selon que ça paye.

L’ouvrier est, comme son

patron, soumis au service de ce

même dieu. Il court où il y a un

salaire: construction de maison ou

usine de guerre. C’est son pain qu’il veut assuré-

ment. Mais son pain, le pain de sa femme et de ses

enfants, il doit aller le chercher là où il y a de l’argent

au bout de sa semaine, quel que soit le genre de

travail qu’on lui commande: travail de vie ou travail

de mort. Peut-il même s’en inquiéter quand il ne sait

pas, la plupart du temps, à quoi servira le produit de

son travail ?

Le bûcheron dans la forêt, le chimiste ou le

manœuvre dans le moulin à papier, sont là pour

l’argent de leur salaire. Que le papier produit doive

servir à des mandements de carême ou à des publi-

cations pornographiques, la responsabilité du tra-

vailleur est limitée à l’enveloppe de paye. Ce n’est

pas l’ouvrier que nous blâmons. Il n’est que l’escla-

ve, condamné à servir la production qui rapporte

de l’argent, sous peine de crever de faim avec sa

famille.

Argent-tyran

Ce dieu-là ne réclame pas seulement la place

suprême dans les décisions économiques. Comme

le Moloch des Ammonites ou le Minotaure des

Grecs, il lui faut des victimes humaines. Ses victi-

mes ne se comptent plus. Son comportement peut

freiner toute activité de production, paralyser la dis-

tribution des produits, jeter des millions d’êtres hu-

mains dans la faim et les privations de toutes sortes

en face d’une abondance de produits. C’est même

quand les produits sont accumulés devant des

besoins pressants que ce dieu tyrannique semble

prendre le plus de malin plaisir à mettre les familles

en pénitence. Les centaines de mille chômeurs du

Canada en savent quelque chose.

Le pouvoir de l’argent peut entraver les meilleu-

res entreprises même celles des apôtres de l’Évan-

gile. Les mains tendues de nos missionnaires, et

même de directeurs d’œuvres de chez nous, n’en

sont-elles pas la preuve quotidienne?

Un dieu de puissance redoutable. Et aussi un

dieu de désordre, de divisions, de discorde, de

conflits. Qu’est-ce qui dresse les uns contre les

autres, patrons et employés, marchands et ache-

teurs, propriétaires et locataires? Qu’est-ce qui

crée des chicanes entre époux? Qu’est-ce qui dis-

perse les membres des familles parce que le foyer

n’est qu’un taudis ou qu’une couple de chambres?

Qu’est-ce qui fait le sujet des quatre cinquièmes des

procès dans nos cours de justice?

Eh bien, c’est ce dieu tyrannique, cette domina-

tion de l’argent sur nos vies, tant dans l’ordre privé

que dans l’ordre public, que les créditistes veulent

renverser.

Non pas supprimer le système d’argent,

mais le ramener à son rôle, à sa fonction propre

qui est de servir et non pas d’opprimer.

Comme toutes les idoles, ce dieu dont nous

venons de signaler la puissance, n’est qu’une créa-

tion artificielle, faite de main d’homme. Son carac-

tère artificiel a été démontré à la face de l’univers

dans tous les pays civilisés, par le miracle de sep-

tembre 1939.

De l’argent pour tuer

Quel miracle? Le miracle de l’argent sortant du

néant, par millions, par centaines de millions, après

dix années où l’on manquait d’argent partout. Et

sous quelle baguette magique? Sous le coup de

la déclaration de guerre. Puis, pas une seule fois

pendant les six années de guerre, dans aucun pays

en guerre, on n’a entendu une seule fois un gou-

vernement dire: «On va être obligé d’arrêter cette

guerre faute d’argent.» Non pas. Seuls comptaient

les hommes et le matériel.

Les chômeurs, que la veille encore on envoyait

crever dans leur misère, on allait maintenant les

chercher pour en faire des soldats ou des produc-

teurs de munitions. Et les millions, les milliards pour

payer venaient aussi vite que le flot de tueurs et que

la capacité de produire pour la tuerie.

Venir, après cela, nous parler de problème d’ar-

gent quand il n’y a pas de problème de produits, est

une farce que seuls des gogos peuvent gober.

Si

l’argent a pu venir aussi vite pour le gouvernement,

consommateur de guerre, l’argent peut également

venir aussi vite pour les individus, consommateurs

de paix. Il n’y a là aucune difficulté technique. C’est

affaire de décision.

Les créditistes se lèvent et appellent tous les pa-

triotes à se lever avec eux contre la tyrannie de l’ar-

gent. Nous refusons la crise qui fabrique des pau-

vres en série et nous refusons la guerre qui fabrique

des cadavres en série. L’argent doit être gouverné

par la capacité de production du pays, et non pas

la capacité de production être limitée par l’argent.

Il est absurde de voir des villes ou des provin-

ces obligées de renoncer à des développements

nécessaires et possibles, sous le seul prétexte de

manque de moyens de paiement. Absurde que des

corps publics, des conseils municipaux, doivent

endetter leur population auprès de financiers, pro-

Argent perverti. Argent-dieu. Argent-tyran

Le système financier doit exister pour distribuer les produits

Le système

d’argent fut

conçu pour

servir, pour

faciliter la vie

économique en

société. Mais

cet instrument

de service est

devenu un

instrument

de punition.

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VERS DEMAIN mai-juin-juillet 2015

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