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voir de contrôler la vie des autres. Ce n'est pas tant les

profits, même énormes, réalisés par des individus ou

des institutions, qui vicient l'ordre économique, que le

contrôle du crédit, le contrôle de la circulation du sang

de la vie économique. Tout comme dans une écono-

mie d'abondance actuelle ou potentielle, ce n'est pas la

grosse part tirée par quelques-uns qui nuit autant que

la non-distribution de l'immense part qui s'accumule en

entrepôt, ou qui est détruite, ou qui reste non réalisée,

faute de pouvoir d'achat entre les mains de personnes

et de familles dont les besoins sont loin d'être satisfaits.

L'existence d'un contrôle qui peut jeter le monde

d'une crise de fièvre à une crise d'anémie engendre une

foule de maux et de misères immérités. Et Pie XI pou-

vait bien dire:

«Toute la vie économique est devenue

horriblement dure, implacable, cruelle».

Et dans une telle situation, que peuvent faire ceux

qui pâtissent, quand les gouvernements eux-mêmes

obéissent aux dictées des puissances d'argent ? Que dit

le Pape de cette abdication du pouvoir public? Lisez:

«...la déchéance du pouvoir: lui (l'État) qui devrait

gouverner de haut, comme souverain et suprême arbi-

tre, en toute impartialité et dans le seul intérêt du bien

commun et de la justice, il est tombé au rang d'esclave

et devenu le docile instrument de toutes les passions

et de toutes les ambitions de l'intérêt».

L'entrée du pays en guerre, en 1939, mettant une

fin subite à la crise d'argent, montrait à l'évidence

qu'une rareté d'argent, une insuffisance de crédit fi-

nancier, est un phénomène purement factice, imposé

par des contrôleurs qui peuvent y mettre fin en moins

de 24 heures quand ils le veulent ou y consentent. Il

ne pouvait plus faire aucun doute pour personne qu'il

s'agissait là d'une dictature criminelle, diabolique. On

put entretenir la conviction qu'une fois le monde libéré

de la nécessité de produire pour la guerre, il ne suppor-

terait plus une journée ce régime insensé. Et pourtant...

Refus du

Crédit Social

Et

pourtant,

le

même monopole du

crédit est encore en

selle aujourd'hui. Assez

alerte pour ne pas lais-

ser la situation économi-

que tomber à un niveau

outrancier, qui révolterait

complètement une popu-

lation maintenant moins

ignorante en matière de

crédit financier. Mais as-

sez astucieux pour ne pas laisser entamer son pouvoir.

Dans son encyclique, le Pape n'a pas parlé unique-

ment du contrôle du crédit. Il a donné de nombreux

conseils qui, écoutés et suivis, auraient pu assainir le

régime économique et social. Conseils d'ordre évangé-

lique, sûrement: pratique de la justice et de la charité;

réforme des moeurs. Mais aussi conseils touchant la ré-

partition des richesses matérielles, pour que, sans por-

ter atteinte à la propriété privée légitime des moyens de

production, tous puissent accéder à un niveau de vie

convenable. Ce qui est d'ailleurs la fin propre d'une éco-

nomie vraiment humaine, qu'il rappelle en ces termes:

«L'organisme économique et social sera saine-

ment constitué et atteindra sa fin, alors seulement

qu'il procurera à tous et à chacun de ses membres

tous les biens que les ressources de la nature et de

l'industrie, ainsi que l'organisation vraiment sociale de

la vie économique, ont le moyen de leur procurer. Ces

biens doivent être assez abondants pour satisfaire aux

besoins d'une honnête subsistance et pour élever les

hommes à ce degré d'aisance et de culture qui, pourvu

qu'on en use sagement, ne met pas obstacle à la vertu

mais en facilite au contraire singulièrement l'exercice».

L'usage sage des biens est responsabilité de la per-

sonne. Mais la distribution adéquate des biens — dont

le volume aujourd'hui est potentiellement capable de

procurer une honnête subsistance à tous — dépend de

«l'organisation vraiment sociale de la vie économique».

La distribution, dans notre monde moderne, se fait

par la voie des ventes et achats. Pour que tous puis-

sent accéder à suffisamment de biens pour une hon-

nête subsistance, il faut que tous obtiennent un pouvoir

d'achat suffisant pour commander ces biens. Question

d'ordre financier.

Aussi, comme Léon XIII avant lui, Pie XI demande,

pour la nombreuse classe des travailleurs, un taux de

salaires suffisant. Il convient que ce taux n'est pas tou-

jours facile à déterminer: trop bas, il laisse les ouvriers

et leurs familles souffrir de privations; trop élevé, il

peut compromettre la vie de l'entreprise et engendrer

du chômage, ou la nécessité pour l'ouvrier de chercher

son gagne-pain ailleurs, parfois d'avoir à déménager sa

famille ou à vivre loin d'elle.

Tout le monde sait, d'ailleurs, que les hausses de sa-

laires se transforment vite en hausses de prix. Il y a plus:

le problème n'est pas limité à une juste proportion entre

la part du capital et la part du travail: la somme des deux

parts n'est point du tout équivalente à la somme des prix,

quoi qu'aient dit les économistes à ce sujet. Puis, le pou-

voir d'achat d'une production et

son prix ne viennent point sur le

marché en même temps.

Tout cela, les créditistes le

savent. Mais les gouvernements

et leurs conseillers économistes,

financiers, sociologues, moralis-

tes mêmes, ont refusé le Crédit

Social. Et tant qu'ils refuseront

l'application de propositions fi-

nancières telles que présentées

par le Crédit Social (en les appe-

lant du nom qu'ils voudront), le

problème ne fera qu'empirer.

Empirer, avec l'inflation résultant

d'une course sans fin entre les

salaires et les prix. Empirer, avec

le progrès technologique, avec

l'accroissement de l'automation

dans la production, accélérant

et grossissant le flot de produits

avec moins de salariés.

Le Crédit Social de Douglas offre tout ce qu'il faut

pour assouplir le système financier à toutes les condi-

tions pouvant survenir dans le régime de production.

Mais on refuse le Crédit Social, et on préfère piétiner

dans des essais de rapiéçage qui suppriment des liber-

tés, qui avilissent la dignité des secourus, qui ruinent

la propriété et les entreprises à taille d'homme sous le

poids de taxes et d'impôts, qui introduisent le gouver-

nement et ses bureaucrates partout, qui conduisent au

socialisme d'État.

Ce n'est plus là le rôle «supplétif» de l'État. Il s'occu-

pe de fonctions qui ne le regardent pas dans la produc-

tion, dans le commerce, dans l'assurance, dans l'édu-

cation. Toujours en prétextant qu'il le fait parce que

les familles, ou les associations, ou les corps publics

inférieurs, sont financièrement incapables de le faire.

Financièrement incapables, c'est vrai, parce que le sys-

tème financier, que seul le gouvernement pourrait mo-

difier, accomplit mal sa besogne. Or, le gouvernement,

au lieu de faire ce qui dépend de lui, persiste à faire de

plus en plus ce qui est du ressort des personnes et des

familles, dont elles s'acquitteraient fort bien si le gou-

vernement accomplissait ce que lui seul est capable

d'accomplir: corriger le système financier.

Le Pape dit fort bien qu'un franc et sincère retour à

la doctrine de l'Évangile conduirait à une régénération

sociale, à une collaboration, au lieu d'une lutte, entre

les classes. Et qu'alors, ceux qui se sentent aujourd'hui

opprimés ne se tourneraient plus vers un socialisme

tueur de la liberté. Mais l'assujettissement au mono-

pole du crédit, nationalement et internationalement,

ne peut que contrarier l'esprit de justice et de charité.

Les luttes de classes dans la vie nationale, les conflits

entre employeurs et employés, ont continué, opposant

des forces plus grosses à mesure que croissent les

géants industriels d'une part et les fédérations syndi-

cales d'autre part, envahissant

les services publics, le fonction-

nariat et jusqu'aux institutions

d'enseignement, du bas en haut

de l'échelle.

Et dans le domaine interna-

tional, qu'a-t-on vu? 23 années

après

Rerum Novarum,

toutes

les nations d'une Europe pour-

tant christianisée entraient en

guerre, se jetant à la gorge les

unes des autres. Et huit années

après

Quadragesimo Anno

, la

tuerie et la destruction repre-

naient de plus belle; pour plus

longtemps, avec des moyens

plus puissants et des haines

plus féroces.

Cela, pas à cause des ency-

cliques, mais à cause du peu de

cas qu'on en a fait. Et quel cas

pouvait-on en faire quand on

considérait comme sacré et intouchable le monopole

du crédit, quand on soumettait toute la vie économique

à la dictature de l'argent, quand on faisait de l’argent la

fin première et dernière de toutes les entreprises?

Nous n'hésitons pas à le dire: le refus du Crédit

Social, qui est le refus d'une philosophie humaine de

la distribution, répondant parfaitement aux normes

rappelées par les Papes, ce refus a perpétué des cau-

ses de souffrances imméritées, de désordres, de bou-

leversements. Refus criminel dans les pays, comme

le nôtre, où les maîtres de la politique, de l'enseigne-

ment et des moyens de diffusion ne peuvent plaider

ignorance du sujet.

Refus dont les conséquences sont incalculables,

jusque dans l'ordre des valeurs spirituelles. Non pas

que le Crédit Social soit un sacrement, mais parce

qu'il casserait des obstacles, parce qu'il procurerait les

biens abondants de la nature et de l'industrie à tous et

à chacun, leur garantissant «une honnête subsistan-

ce», leur permettant de «s'élever à ce degré d'aisance

et de culture qui, pourvu qu'on en use sagement, ne

met pas d'obstacle à la vertu, mais en facilite singuliè-

rement l'exercice».

Louis Even

La tombe de Pie XI,

dans la crypte de

la Basilique Saint-

Pierre à Rome.

Si Jésus revenait aujourd’hui, il chasserait

probablement les changeurs d’argent...

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VERS DEMAIN janvier-février 2015

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