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ser et de promouvoir des alternatives créatives, dans

la recherche quotidienne des 3 T (travail, toit, terre) et

aussi, dans votre participation en tant que protagonis-

tes aux grands processus de changement, nationaux,

régionaux et mondiaux. Ne vous sous-estimez pas ! ...

Je voudrais, enfin, que nous pensions ensemble

quelques tâches importantes pour ce moment histo-

rique, parce que, nous le savons, nous voulons un

changement positif pour le bien de tous nos frères et

soeurs. Nous voulons un changement qui s’enrichis-

se, nous le savons aussi, grâce au travail concerté des

gouvernements, des mouvements populaires et des

autres forces sociales, et cela aussi nous le savons.

Mais il n'est pas si facile de définir le contenu du chan-

gement, on pourrait dire, le programme social qui

reflète ce projet de fraternité et de justice que nous

attendons. Dans ce sens, n'attendez pas de ce Pape

une recette. Ni le Pape ni l'Église n’ont le monopole

de l'interprétation de la réalité sociale ni le monopole

de proposition de solutions aux problèmes contempo-

rains. J'oserais dire qu'il n’existe pas de recette. L’his-

toire, ce sont les générations successives des peuples

en marche à la recherche de leur propre chemin et

dans le respect des valeurs que Dieu a mises dans le

cœur, qui la construisent.

Je voudrais, cependant, proposer trois grandes tâ-

ches qui requièrent l'apport décisif de l'ensemble des

mouvements populaires:

La première tâche est de mettre l'économie au

service des peuples: les êtres humains et la nature ne

doivent pas être au service de l'argent. Disons NON à

une économie d'exclusion et d'injustice où l'argent rè-

gne au lieu de servir. Cette économie tue. Cette éco-

nomie exclut. Cette économie détruit la Mère Terre.

L'économie ne devrait pas être un mécanisme

d'accumulation mais l'administration adéquate de la

maison commune. Cela implique de prendre jalouse-

ment soin de la maison et de distribuer convenable-

ment les biens entre tous. Son objet n'est pas uni-

quement d'assurer la nourriture ou une «convenable

subsistance». Ni même, bien que ce serait déjà un

grand pas, de garantir l'accès aux 3 T pour lesquels

vous luttez. Une économie vraiment communautaire,

l’on pourrait dire, une économie d'inspiration chré-

tienne, doit garantir aux peuples dignité, «un accom-

plissement sans fin». Cette dernière phrase a été dite

par le Pape Jean XXIII il y a cinquante ans (dans sa

lettre encyclique

Mater et Magistra

, n. 3). Jésus dit

dans l’Evangile que celui qui donne spontanément

un verre d’eau à qui a soif, en recevra la récompense

dans le Royaume des Cieux. Cela implique les 3 T

mais aussi l'accès à l'éducation, à la santé, à l'innova-

tion, aux manifestations artistiques et culturelles, à

la communication, au sport et au loisir.

Une économie juste doit créer les conditions pour

que chaque personne puisse jouir d'une enfance sans

privations, développer ses talents durant la jeunesse,

travailler de plein droit pendant les années d'activité

et accéder à une retraite digne dans les vieux jours.

C'est une économie où l'être humain, en harmonie

avec la nature, structure tout le système de produc-

tion et de distribution pour que les capacités et les

nécessités de chacun trouvent une place appropriée

dans l'être social. Vous, et aussi d'autres peuples,

vous résumez ce désir ardent d'une manière simple

et belle: «vivre bien». (Qui n’est pas la même chose

que bien s’en sortir).

Cette économie est non seulement désirable et

nécessaire mais aussi possible. Ce n'est pas une uto-

pie et une imagination. C'est une perspective extrê-

mement réaliste. Nous pouvons l’atteindre. Les res-

sources disponibles dans le monde, fruit du travail

intergénérationnel des peuples et les dons de la créa-

tion, sont plus que suffisants pour le développement

intégral de ‘‘tout homme et tout l'homme”. (Paul VI,

lettre encyclique

Populorum Progressio

, n. 14.)

Le problème est, en revanche, autre. Un système

existe avec d'autres objectifs. Un système qui même

en accélérant de façon irresponsable les rythmes de

la production, même en mettant en œuvre des mé-

thodes dans l'industrie et dans l'agriculture, métho-

des préjudiciables à la Mère Terre au nom de la «pro-

ductivité», continue de nier à des milliers de millions

de frères les droits économiques, sociaux et culturels

les plus élémentaires. Ce système porte atteinte au

projet de Jésus.

La juste distribution des fruits de la terre et du

travail humain n'est pas de la pure philanthropie.

C'est un devoir moral. Pour les chrétiens, la charge

est encore plus lourde: c'est un commandement. Il

s'agit de rendre aux pauvres et aux peuples ce qui

leur appartient. La destination universelle des biens

n'est pas une figure de style de la doctrine sociale de

l'Église. C'est une réalité antérieure à la propriété pri-

vée. La propriété, surtout quand elle affecte les res-

sources naturelles, doit toujours être en fonction des

nécessités des peuples.

Et ces nécessités ne se limitent pas à la consom-

mation. Il ne suffit pas de laisser tomber quelques

gouttes quand les pauvres agitent cette coupe qu’ils

ne se servent jamais eux-mêmes. Les plans d'assis-

tance qui s'occupent de certaines urgences devraient

être pensés seulement comme des réponses passa-

gères. Ils ne pourront jamais substituer la vraie inclu-

sion: celle-là qui donne le travail digne, libre, créatif,

participatif et solidaire.

Sur ce chemin, les mouvements populaires ont

un rôle essentiel, non seulement en exigeant et en

réclamant, mais fondamentalement en créant. Vous

êtes des poètes sociaux: des créateurs de travail, des

constructeurs de logements, des producteurs de nour-

riture, surtout pour ceux qui sont marginalisés par le

marché mondial.

J'ai connu de près diverses expériences où les tra-

vailleurs, unis dans des coopératives et dans d'autres

formes d'organisation communautaire, ont réussi à

créer un travail là où il y avait seulement des restes

de l'économie idolâtre. Les entreprises récupérées,

les marchés aux puces et les coopératives de chiffon-

niers sont des exemples de cette économie populaire

qui surgit de l'exclusion et, petit à petit, avec effort et

patience, adopte des formes solidaires qui la rendent

digne. Que cela est différent de l’exploitation des mar-

ginalisés du marché formel comme des esclaves !

Les gouvernements qui assument comme leur la

tâche de mettre l'économie au service des peuples

doivent promouvoir le raffermissement, l'amélioration,

la coordination et l'expansion de ces formes d'écono-

mie populaire et de production communautaire. Cela

implique d’améliorer les processus de travail, de pour-

voir une infrastructure adéquate et de garantir tous les

droits aux travailleurs de ce secteur alternatif. Quand

l'État et les organisations sociales assument ensemble

la mission des 3 T, s'activent les principes de solidarité

et de subsidiarité qui permettent d'édifier le bien com-

mun dans une démocratie pleine et participative.

La deuxième tâche est d'unir nos peuples sur

le chemin de la paix et de la justice. Les peuples du

monde veulent être artisans de leur propre destin. Ils

veulent conduire dans la paix leur marche vers la jus-

tice. Ils ne veulent pas de tutelles ni d'ingérence où le

plus fort subordonne le plus faible. Ils veulent que leur

culture, leur langue, leurs processus sociaux et leurs

traditions religieuses soient respectés. Aucun pouvoir

de fait ou constitué n'a le droit de priver les pays pau-

vres du plein exercice de leur souveraineté et, quand

on le fait, nous voyons de nouvelles formes de colo-

nialisme qui affectent sérieusement les possibilités

de paix et de justice parce que «La paix se fonde non

seulement sur le respect des droits de l'homme, mais

aussi sur les droits des peuples particulièrement le

droit à l'indépendance» (Compendium de la Doctrine

Sociale de l’Église, n. 157)...

Le nouveau colonialisme adopte des visages dif-

férents. Parfois, c'est le pouvoir anonyme de l'idole

argent: des corporations, des prêteurs sur gages,

quelques traités dénommés «de libre commerce» et

l'imposition de mesures d’«austérité» qui serrant tou-

jours la ceinture des travailleurs et des pauvres. Les

évêques latino-américains le dénoncent avec une

clarté totale dans le document d'Aparecida quand ils

affirment: «Les institutions financières et les entrepri-

ses transnationales se fortifient au point de subordon-

ner les économies locales, surtout, en affaiblissant les

États, qui apparaissent de plus en plus incapables de

conduire des projets de développement au service

de leurs populations» (5ème Conférence Générale

de l’Episcopat Latino-américain, 2007, Document de

Conclusion, Aparecida, n. 66.)...

Le colonialisme, nouveau et ancien, qui réduit les

pays pauvres en de simples fournisseurs de matière

première et de travail bon marché, engendre violence,

misère, migrations forcées et tous les malheurs qui

vont de pair… précisément parce que, en ordonnant

la périphérie en fonction du centre, le colonialisme

refuse à ces pays le droit à un développement inté-

gral. C’est de l’injustice et l’injustice génère la violence

qu’aucun recours policier, militaire ni aucun service

d'intelligence ne peut arrêter.

Disons NON aux vieilles et nouvelles formes de

colonialisme. Disons OUI à la rencontre entre les peu-

ples et les cultures. Bienheureux les artisans de paix.

Pour finir, je voudrais vous dire de nouveau: l'ave-

nir de l'humanité n'est pas uniquement entre les mains

des grands dirigeants, des grandes puissances et des

élites. Il est fondamentalement dans les mains des

peuples; dans leur capacité à s’organiser et aussi dans

vos mains qui arrosent avec humilité et conviction

ce processus de changement. Je vous accompagne.

Disons ensemble de tout cœur: aucune famille sans

logement, aucun paysan sans terre, aucun travailleur

sans droits, aucun peuple sans souveraineté, aucune

personne sans dignité, aucun enfant sans enfance,

aucun jeune sans des possibilités, aucun vieillard sans

une vieillesse vénérable.

Pape François

«Quand le capital est érigé en

idole et commande toutes les

options des êtres humains, quand

l’avidité pour l’argent oriente

tout le système socio-économique,

cela ruine la société, condamne

l’homme, le transforme en

esclave, détruit la fraternité

entre les hommes, oppose les

peuples les uns aux autres.»

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VERS DEMAIN août-septembre 2015

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