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La mobilisation du crédit pour la production

par

Louis Even

Le mot «crédit» est employé pour exprimer telle-

ment de choses qu’il convient d’en rappeler la signifi-

cation d’origine.

Le dictionnaire «Larousse du XXe siècle» consacre

deux colonnes à ce mot. Mais il commence par sa défi-

nition générale: CREDIT (latin

creditum

; croire, avoir

confiance). Créance, confiance: «Je crois sur sa parole

et lui donne tout crédit»: (Corneille)

Ce n’est qu’après cela, que le dictionnaire passe à

des sens plus restreints, qui ont presque tous rapport à

la solvabilité financière, à l’attraction de capitaux, à des

lettres de change, à l’argent.

Mais dans toutes ces ramifications, demeure la no-

tion de confiance. Qu’il s’agisse de prédication, d’enga-

gement, de promesses, de paiements différés, ou quoi

encore, on ne fait crédit à la doctrine prêchée, à l’enga-

gement pris, à la promesse faite, à la signature donnée,

qu’en autant qu’on y a confiance. Pas de confiance, pas

de crédit.

Mais la confiance elle-même doit bien reposer sur

certaines bases. La confiance s’affaiblirait si ces bases

se révélaient précaires; elle s’écroulerait si les bases

s’avéraient fausses, si les résultats trompaient les atten-

tes, si les déceptions prenaient la place des réalisations

espérées.

Ceci dit, parlons du crédit du pays où nous vivons.

De son crédit réel d’abord — au point de vue économi-

que, oui, puisque nous voulons traiter de production,

mais en faisant abstraction pour le moment de tout

aspect financier.

Un crédit réel considérable

Lorsque des Européens vinrent s’établir en Améri-

que, au seizième et au dix-septième siècle, c’est parce

qu’ils avaient confiance qu’ils pourraient y vivre. Ils fai-

saient

crédit

au Nouveau-Monde.

Qu’est-ce qu’il leur donnait cette confiance? — Plu-

sieurs facteurs. Il y avait là des terres capables de pro-

duire, puisqu’il y poussait de la végétation. Il s’y trouvait

de l’eau douce, les lacs et les rivières ne manquaient pas.

Du bois en quantité. Il serait possible d’y bâtir des habi-

tations, d’y ouvrir des fermes, d’y élever des animaux.

D’autres éléments encore: la capacité de produire

de ceux qui venaient. Pas seulement leurs bras et leur

bonne volonté, mais leurs connaissances acquises, des

connaissances en grande partie transmises par les gé-

nérations qui les avaient précédées, car l’Europe était

civilisée. Ce patrimoine-là compte et pour beaucoup,

non seulement dans la vie culturelle, mais dans la vie

économique, dans la production matérielle même. Ceux

qui décidaient de partir pouvaient certainement penser:

«Puisque des tribus arriérées, avec des connaissances

très rudimentaires en fait de techniques de production,

sont capables de vivre dans ces pays, combien à plus

forte raison en sommes-nous capables nous-mêmes,

avec des connaissances plus avancées?»

Ressources naturelles, capacité de travail, posses-

sion de connaissances, tout cela inspire confiance, tout

cela est du crédit réel.

Et ce n’est pas tout. Il y a aussi le fait de la vie en

société, de la division du travail, de la diversité des pro-

fessions. Les uns se spécialisent dans une production,

d’autres dans une autre production, chacun offrant ses

surplus à la communauté et bénéficiant des surplus des

autres, c’est un enrichissement collectif, une somme de

production à laquelle n’atteindrait jamais le même nom-

bre d’individus si chacun devait vivre isolément et tout

produire pour lui-même.

Ce facteur, comme celui de la transmission des

connaissances acquises, lui aussi redevable à la vie en

société, confère au crédit réel un caractère éminemment

social. Le crédit réel est surtout un crédit social. C’est

de fait une propriété largement communautaire, dont il

faudrait savoir tenir compte en adjugeant les droits aux

fruits de la production qui exploite ce crédit réel.

C’est grâce à la vie en société que des territoires

peuvent acquérir un grand crédit réel, alors, que, déta-

chés du reste, sans relation avec les autres territoires

habités, ils repousseraient plutôt que d’inviter à l’éta-

blissement humain.

C’est le cas, par exemple, de ce qu’on appelle le

Nouveau-Québec. Nul ne songerait à s’y fixer s’il devait

y vivre seulement de la richesse matérielle qu’offre ce

pays de toundras. Le territoire abonde de minerai de

fer, oui; mais on ne vit pas de fer. Il faut manger, et le fer

ne se digère pas. Si, aujourd’hui, des villes se fondent

dans ces endroits jusqu’ici désertiques, c’est parce que

d’autres pays font avantageusement usage de ce fer, et

que ceux qui sortent le fer de ses gisements reçoivent

en retour des produits provenant d’ailleurs et dont ils

peuvent vivre.

Le crédit réel d’un pays augmente avec l’augmen-

tation des connaissances en développement de force

motrice et en techniques de production. Il augmente

aussi avec l’accroissement de la circulation des riches-

ses entre les groupements humains. Cette augmenta-

tion est donc elle aussi un acquêt communautaire dont

tous les membres de la société devraient être des ac-

tionnaires attitrés, recevant des dividendes en rapport

avec l’enrichissement qui en découle.

De nos jours, le Canada est évidemment beau-

coup plus riche de crédit réel que celui de 1609, quand

Champlain y fonda la première agglomération, à Qué-

bec. Ses richesses naturelles se manifestent de plus en

plus abondantes. Sa population, ses fermes, son indus-

trie en font un pays de production réalisée à demande,

non plus seulement de production potentielle que l’on

espère voir venir. Ses moyens de communications et

ses relations avec d’autres pays facilitent l’échange de

ses surplus pour les surplus des autres. Ses écoles, ses

laboratoires, ses institutions de toutes sortes, ses ser-

vices de toutes catégories, dépassent de loin tout ce

que les fondateurs pouvaient envisager et sur lequel ils

basaient leur confiance pour s’y établir.

Le crédit réel, la confiance qu’inspire un pays à ceux

qui y vivent, ou désirent venir y vivre, c’est donc, en

somme, sa capacité de production. C’est son degré de

facilité à pouvoir fournir les produits et l’es services

requis, là où ils sont requis, au moment où ils sont re-

quis, pour répondre aux besoins, publics et privés, de

sa population.

Cette capacité de production est liée à des réalités:

à du travail humain, oui, mais aussi à des richesses na-

turelles, à des sources de force motrice, à des réalisa-

tions faites par des devanciers, au progrès scientifique

et technique, à la vie en association — autant de biens

dont tous les citoyens sont cohéritiers et doivent être

faits de quelque manière coparticipants.

Crédit financier

Mais c’est justement le caractère social de ces réa-

lités et l’interdépendance des diverses activités éco-

nomiques, qui nécessitent l’introduction d’un système

approprié pour les mettre en oeuvre d’une façon ordon-

née et en répartir les fruits.

Ce système, c’est le système financier. Il ne peut

normalement avoir d’autre fin que de permettre une

mobilisation optimale des moyens de production et une

distribution adéquate des produits.

Le système financier n’a de lui-même aucune va-

leur. On peut très bien concevoir un système produc-

teur se passant d’argent; mais on ne peut concevoir un

système d’argent se passant de produits.

Toutefois, considéré comme instrument au service

de l’économie, et dans la mesure où il accomplit ce rôle,

le système financier est un merveilleux outil, qu’il fau-

drait inventer s’il n’existait pas. Et plus la production doit

aligner d’activités multiples pour alimenter son flot de

produits, plus elle a besoin d’un argent de cette sorte.

L’homme qui, possédant un carré de terre, une char-

rue et un cheval, désire labourer son lot, n’a pas besoin

d’instrument financier pour commencer son labour. Sa

décision suffit.

Mais l’industriel qui produit des instruments aratoi-

res ne peut procéder sans obtenir des matériaux, de

la main-d’oeuvre, de la force motrice. Pour mobiliser

tout cela, sa décision ne suffit pas. Les fournisseurs de

matériaux, la compagnie de transport, les travailleurs

qui fournissent leurs efforts et leur temps, la centrale

électrique, collaboreront volontiers, mais moyennant

une compensation qui leur permettra d’obtenir non pas

une partie de cette production spéciale, mais quelque

chose d’équivalent qu’ils choisiront eux-mêmes sur le

grand marché communautaire.

Cette compensation s’exprime en unités monétai-

res. Elle est donnée aux fournisseurs de matériaux, à

la compagnie de transport, aux employés, à la centrale

électrique, sous forme d’argent. L’argent: chose chif-

frée, de métal, ou de papier, ou de chèque, qui permet-

tra à qui la présente d’obtenir une quantité correspon-

dante des denrées ou des services évalués eux aussi en

unités monétaires de la même convention.

L’argent n’est nullement la richesse. Ce n’est ni du

travail, ni du matériel, ni du produit fini. Ce n’est qu’un

signe attestant le titre à un certain montant de la riches-

se; et si la richesse n’existait pas, le signe ne vaudrait

rien entre les mains de celui qui le détient.

L’argent n’est pas la capacité de production du pays.

Sa vertu est de permettre de mobiliser cette capacité de

production, par le transfert de titres aux produits à ceux

dont on veut obtenir la collaboration à la production.

L’argent n’est donc pas le crédit réel; il n’en est

qu’une représentation. Il n’est que du crédit financier, in-

venté justement pour permettre de passer des comman-

des au crédit réel, à la capacité de production du pays.

Le crédit financier est, si l’on veut, le bouton sur

lequel on pèse pour mettre en marche le moteur pro-

duction. Ou encore, c’est la manette de contrôle per-

mettant à celui qui la tient d’orienter la production selon

ses désirs.

Et ici, une grande question se pose: Qui doit tenir

cette manette? Qui doit avoir accès au bouton de com-

mande? Qui doit posséder le crédit financier, la clef

pour mettre la capacité de production au service des

besoins?

Si le crédit réel est surtout un bien communautaire,

un crédit social, comment se fait-il que la population

du pays n’ait pas le contrôle du bouton? Comment se

fait-il que la capacité de production du pays reste en

partie immobilisée quand tant de besoins ne sont pas

satisfaits? Comment se fait-il que la population se fasse

endetter et taxer pour avoir la permission de mettre en

oeuvre une chose qui lui appartient ?

Qui doit pouvoir dire au système producteur quoi

produire en fait de biens privés? Quoi en fait de biens

publics? Et comment exprimer cette volonté? Le pro-

chain article répond à cette question.

Louis Even

L’argent n’est pas le crédit réel; il n’en est

qu’une représentation. Il n’est que du crédit

financier, inventé pour permettre de passer

des commandes au crédit réel, à la capacité de

production du pays.

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VERS DEMAIN octobre-novembre-décembre 2014

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