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Qu’est-ce qu’un monstre? Le dictionnaire La-

rousse définit: «Être dont la conformation diffère de

celle de son espèce». Ou encore: «Personne tout à

fait dénaturée, comme lorsqu’on dit de quelqu’un:

un monstre de cruauté».

Nous pouvons

appeler

monstre notre système moné-

taire, notre système d’argent.

Il n’est pas conforme aux faits,

il ne se conduit pas comme un

système d’argent. Il est dénaturé

dans ses résultats, rien moins

qu’un monstre de cruauté. Gra-

ves accusations.

Monstruosité, barbarie

Voilà trois familles. La famille

A est dénuée de tout. Jamais

plus que le strict nécessaire, et

celui-ci se fait même souvent at-

tendre. Parents et enfants souffrent. Les petits végè-

tent, mais les parents font tout ce qu’ils peuvent et

sont les premiers à se priver en face de la situation.

La famille B possède un peu plus. Pas de luxe,

mais une certaine aisance. Enfants comme parents

y jouissent d’une honnête subsistance.

La famille C touche un revenu permanent qui lui

permet une maison à air conditionné, une nourritu-

re variée au choix, des meubles modernes, des loi-

sirs et des vacances touristiques. Tous les membres

de la famille en profitent, chacun suivant ses attraits

qu’il s’efforce d’ailleurs de guider par la raison.

Les trois familles sont dans des situations bien

différentes. Mais on n’a rien à reprocher au chef

de famille A, ni au chef de famille B, ni au chef de

famille C. Dans chacune, les biens, rares ou abon-

dants, sont accessibles à tous les membres de la

famille dans la proportion où le permettent les cir-

constances.

Mais revenons à la famille C. Disons que les pa-

rents y mettent leur revenu sous clef, et qu’ils lais-

sent leurs enfants en guenilles, réduits à la sous-ali-

mentation de dernier ordre, malades et sans soins

médicaux, ignorants et privés du droit de s’instruire.

Sauf peut-être un privilégié dans la famille qui, lui,

en aura cent fois plus qu’il peut en utiliser.

On dira alors que ces parents sont barbares,

qu’ils laissent injustifiablement souffrir leurs en-

fants. Leur conduite, une monstruosité.

Nous avons maintenant un pays, le Canada, où

travailleurs et machines peuvent mettre au monde

tout ce qu’il faut pour que tous les Canadiens vivent

dans l’aisance. On y fait un règlement, en vertu du-

quel, pour tirer sur les richesses du Canada, un Cana-

dien doit avoir une permission qui s’appelle argent.

Rien de mal, en soi, dans ce règlement qui per-

met d’établir un certain ordre dans la distribution.

D’ailleurs, si l’argent est au niveau de la produc-

tion, vu que la distribution est au niveau de l’argent,

il arrive qu’on vit selon les possi-

bilités de la production, et c’est

conforme aux faits.

Mais si, au lieu de se ser-

vir du règlement pour établir

l’ordre dans la distribution, on

permet à quelques particuliers

de limiter à leur gré la quantité

de permissions, de diminuer les

permissions lorsque les choses

sont abondantes, ce n’est plus

un règlement, mais un désordre.

C’est assujettir la multitude à la

volonté de quelques dictateurs.

Ces dictateurs de l’argent

agissant de telle sorte que le blé reste dans les gre-

niers quand les familles manquent de pain; que

les produits de toutes sortes s’accumulent, que la

production doit arrêter, alors qu’il y a des besoins

pressants partout, ces dictateurs sont littéralement

des barbares, leur conduite une monstruosité et la

tolérance des gouvernements une lâcheté ou une

complicité.

Non licet

On dira ce qu’on voudra en faveur ou en défen-

se du système d’argent, il ne fonctionne pas pour

le bien commun. Il punit la multitude, même s’il fait

l’affaire de quelques individus.

L’argent n’est plus conforme aux faits. Il n’agit

pas selon le but pour lequel il fut inventé. Il ne dis-

tribue pas la production. Il élude une fonction qu’il

s’est pourtant fait réserver.

«Ceux qui contrôlent l’argent et le crédit sont

devenus les maîtres de nos vies», disait bien le Pape

Pie XI dans son encyclique

Quadragesimo ann

o. En

réglant le niveau de l’argent et du crédit, ils règlent

notre niveau de vie et ils le règlent très en dessous

des possibilités du pays.

Il n’est donc pas besoin de sortir du Canada

pour trouver des actes de barbarie. Barbarie odieu-

se, même si elle jouit de la protection des gouver-

nements.

Quelle que soit la puissance des barbares et de

leurs complices, ayons le courage, même s’ils tien-

nent le glaive en main, de leur crier comme Jean-

Baptiste:

Non licet.

Le MonstrE

Non licet ! Il ne vous est pas permis de restrein-

dre la distribution des biens abondants de la terre à

des êtres humains qui sont dans la privation.

Non licet ! Il ne vous est pas permis, à vous, les

gouvernements du jour, de protéger de vos lois des

monstres qui soustraient le sang du corps écono-

mique. Les enfants, les femmes, les hommes, qui

souffrent de besoins en face d’une abondance para-

lysée, vous accusent devant l’humanité et devant le

Créateur qui donna la terre à toute l’espèce humaine.

Vous pouvez faire taire des voix qui devraient

vous dénoncer, en les gavant d’argent ou d’hon-

neurs, où en les menaçant de vos vengeances. Il

restera tout de même quelques âmes indomptables

pour placer sous vos yeux, en plein jour, vos crimes

de lèse-humanité et vous répéter, même si la tête

vous en chavire de colère: Cela n’est pas permis !

Vous fûtes faits gardiens d’un peuple, vous avez lié

partie avec ses bourreaux.

Eux et vous rendrez vos comptes un jour — au

public outragé peut-être, à Dieu sûrement.

Louis Even

par

Louis Even

Il y eut toujours sur la terre, depuis les jours de

Caïn et d’Abel, des hommes qui essayèrent de do-

miner leurs frères autrement que par l’autorité légi-

time. Celle-ci d’ailleurs est fonction du bien com-

mun, tandis que la domination par des particuliers

est fonction de l’orgueil ou de la cupidité.

Les peuples pasteurs se battaient pour des ter-

res à pâturages; les Indiens d’Amérique, pour des

terrains de chasse et de pêche. Les Danois, les Nor-

mands, comme les Wisigoths et les Ostrogoths,

cherchaient des territoires de richesse plus abon-

dante ou plus facile que dans leurs pays d’origine.

Au moins, c’est pour la richesse, pour des biens

utiles, qu’on luttait, non pas pour le signe.

Le signe, l’argent, a pris la primauté sur la ri-

chesse réelle.

Là encore, si nous ne nous trompons pas en

lisant entre les lignes, il nous semble que, depuis

longtemps, on s’est évertué à tenir le signe plus rare

que la chose. Les contrôleurs de l’argent ont long-

temps fait en sorte que l’argent fût absent, même

quand le produit était là.

Nous voyons, par exemple, dans l’Évangile,

Judas faire cette réflexion: «Pourquoi n’avoir pas

vendu ce parfum? On aurait pu distribuer l’argent

aux pauvres.» (Matthieu 26, 19.)

La vente du parfum et la distribution de l’argent

aux pauvres n’auraient pas placé un pain de plus

sur l’étagère du marchand, et pourtant l’argent en-

tre les mains du pauvre lui aurait permis de manger.

Cela ne veut-il pas dire que, même en ce temps-là,

il y avait plus de choses offertes que d’argent pour

les acheter ?

La vie de saint Augustin nous montre le jeune

homme, qui n’était pas encore dans le sacerdoce,

cherchant la place de rhéteur à l’Université de Milan,

à cause de la rémunération attachée à la charge. Ils

étaient huit aspirants, tous les huit compétents. Il

obtint la place, grâce à la protection du préfet de la

ville. Il y avait donc en ce temps-là aussi abondan-

ce d’offre de services par rapport à la capacité de

payer les emplois. On pratiquait aussi le patronage.

Dans

L’Amour médecin

de Molière, Sganarelle,

ne sachant comment dissiper la mélancolie de sa

fille, consulte ses deux voisins, l’un tapissier, l’autre

orfèvre. Le tapissier répond: Donnez-lui des ten-

tures. L’orfèvre dit: Donnez-lui des bijoux. L’un et

l’autre cherche l’écoulement de sa marchandise. Au

dix-septième siècle, le problème était-il donc déjà

de vendre, plus peut-être que de produire?

Évidemment, avec la spécialisation grandis-

sante du travail, qui réclame une augmentation

parallèle du régime des échanges, et surtout avec

la production mécanisée, motorisée d’aujourd’hui,

La naissance du Monstre

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VERS DEMAIN mai-juin-juillet 2014

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