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Le 27 mai 2013, Mgr Christian Lépine, archevêque

de Montréal, donnait une conférence à l’Université

McGill à un colloque ayant comme thème «Combler le

fossé laïque: la religion et le discours public au Cana-

da», et publiée sur le site internet de l’archidiocèse de

Montréal

(www.diocesemontreal.org

) sous le titre «La

dualité État laïque et Religion». Voici ce texte:

Dans une société il y a toujours deux écueils à

éviter: la théocratie et le culte de l’État.

La théocratie

c’est la religion qui s’accapare du pouvoir politique, et

règne sur la totalité de la vie, tant spirituelle que maté-

rielle, économique ou sociale. (

Note de Vers Demain:

Un exemple de pays où existe la théocratie, c’est l’Ara-

bie saoudite, où seule la religion musulmane a le droit

d’exister, et où les lois de l’État sont celles de la religion

musulmane, la charia. L’Église catholique ne revendi-

que bien sûr aucunement un tel pouvoir absolu; elle

ne demande que la liberté de s’exprimer, de proposer

son message, et le fait qu’elle soit séparée de l’État lui

permet justement de dénoncer des lois ou situations

injustes causées par le gouvernement.

)

L’autre écueil à éviter, c’est l’inverse, le culte de

l’État, lorsque l’État se sert du pouvoir politique pour

instrumentaliser la religion ou une idéologie, et ainsi

dominer toutes les facettes de la vie, tant spirituelle que

matérielle, économique, familiale, ou humaine....

Nous avons le privilège de vivre présentement dans

une démocratie, qui s’est bâtie après des siècles d’his-

toire, et qui se veut pluraliste. La société est composée

de différentes communautés religieuses et philosophi-

ques, parcourue par différents courants de pensée. On

peut y voir un progrès lorsqu’il n’y a pas de religion qui

s’impose ou de culte de l’État qui domine, une société

où la liberté religieuse, de croire ou de ne pas croire,

est respectée.

Une absence de liberté religieuse pourrait vouloir

dire une forme d’athéisme imposée à travers le culte

de l’État, non seulement au détriment du religieux mais

aussi d’autres formes de croyance.

La laïcité fermée à

la religion

conduit au culte de l’État car lorsque celui-ci

se fait promoteur d’un monde sans Dieu, il n’a de cesse

de s’opposer à la dimension publique de la religion. La

laïcité fermée cherche à inculquer aux gens que cette

vie est l’unique vie et que l’être humain ne doit pas espé-

rer d’autre chose que la vie présente, quelle que soit sa

soif d’absolu. Quelqu’un, en tant qu’individu peut bien le

penser, une association peut bien chercher à répandre

cette vision, mais si l’État se met au service d’une telle

vision, on est revenu à la case départ.

On a voulu une société où une religion ne s’impose

pas, mais on aboutit alors (avec la laïcité fermée) à un État

qui impose sa philosophie, son système de valeurs et son

discours sur les religions. Ce faisant l’État agit en préten-

dant constituer la totalité de la vie et concourt à la perte

du sens de Dieu et à la destruction de la transcendance,

réduisant la religion à un phénomène culturel à décrire.

Ce qui est en jeu ici c’est non seulement la liberté re-

ligieuse, mais l’être humain lui-même qui est dépouillé

de sa véritable grandeur d’être créé à l’image de Dieu

et qui se retrouve impuissant devant l’État qui s’arroge

le pouvoir de décider ce qui est bien et ce qui est mal,

sans référence à un ensemble de valeurs morales qui

transcendent l’État. La laïcité fermée à la religion peut

bien exister comme courant de pensée, mais si elle

s’accapare du pouvoir politique ou si le pouvoir politi-

que l’instrumentalise, elle devient une religion d’État qui

s’impose avec ses croyances.

Mais il existe aussi la possibilité d’une

laïcité ouver-

te à la religion

, qui respecte les religions comme elle

respecte les différentes formes d’athéisme, qui renvoie

les gens à leur propre liberté et responsabilité, à leur

propre recherche et conscience.

Les actes intérieurs et extérieurs de la religion, pri-

vés et publics, ne peuvent être ni imposés ni empê-

chés. La séparation de l’Église et de l’État a comme

but, dans un premier temps, de permettre la liberté re-

ligieuse: non seulement de vivre une religion, mais de

la vivre librement, pas parce que ça nous est imposé.

Mais la liberté religieuse, c’est aussi de ne pas empê-

cher la religion.

La liberté religieuse revient aux personnes prises

individuellement et lorsqu’elles agissent en commun.

Dans le cas d’une laïcité ouverte, l’État laïque est ici

un État ouvert à la liberté de religion, et la liberté de

religion se manifeste dans le respect d’une adhésion

libre à Dieu avec toutes ses implications. Ici la dualité

État et Religion devient une force car elle maintient au

centre l’être humain dans sa dignité, s’engageant selon

sa conscience dans la famille, le travail et la société en

même temps qu’ouvert à Dieu et à la transcendance des

valeurs morales.

Laïque n’a pas à vouloir dire sans Dieu ou contre

Dieu, il signifie l’engagement dans le monde qui a sa

propre autonomie tout en ayant la liberté d’être ins-

piré par la foi en Dieu et animé par les grandes valeurs

universelles exprimées dans les commandements de

Dieu qui reflètent la vocation de l’être humain. L’athée

et l’agnostique eux-mêmes gagnent à une telle liberté

car une vie est toujours en chemin. La démocratie plu-

raliste ne peut qu’en profiter car en tenant ensemble

liberté de l’État (laïcité ouverte) et liberté de religion

elle se protège des absolutismes qui emprisonnent les

personnes et qui ferment l’avenir.

Mgr Christian Lépine

Comment comprendre la

séparation de l’Église et de l’État ?

Le 8 novembre 2013, au lendemain du dépôt du

projet de loi 60 sur la charte de la laïcité, Mgr Pierre-

André Fournier, archevêque de Rimouski et président

de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec,

rendait public les remarques suivantes:

Le projet de loi 60 sur la laïcité et la neutralité

religieuse de l’État, qui vient d’être déposé à l’As-

semblée nationale, est

particulièrement lourd de

conséquences et repré-

sente une étape cruciale

et déterminante dans l’his-

toire de notre peuple.

Un premier regard sur

le projet de charte nous

montre la complexité

de plusieurs articles. Par

exemple, même juristes et

philosophes ne sont pas

d’accord sur la distinction

entre les trois expressions

«séparation de l’État et

des religions», «neutralité

religieuse» et «caractère

laïque de l’État». Et on assi-

mile souvent, sans distinction, neutralité de l’État et

neutralité de ses employés. (...)

Il est tout à fait raisonnable de vouloir, dans le

contexte social et culturel actuel, un État et des institu-

tions communes laïques. Nous l’avons déjà reconnu

dans nos interventions antérieures, en citant en par-

ticulier la célèbre réplique de Jésus: «

Rendez donc à

César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.

» La notion de laïcité repose sur une saine distinction

entre domaine politique et domaine religieux.

Sur le plan spirituel et religieux, les gens sont li-

bres de croire ou de ne pas croire. C’est fondamental.

On a le droit d’être croyant. On a le droit d’être athée.

La neutralité religieuse de l’État signifie que celui-ci

n’a pas de préférence en cette matière. Il ne prend

pas position pour un ou pour l’autre. Pas de religion

officielle. Mais pas d’athéisme officiel non plus.

C’est ça la neutralité. L’État respecte ce que les

gens vivent et expriment. S’il est vraiment neutre, il

va même prendre les mesures pour s’assurer que les

gens peuvent vivre leur foi et l’exprimer librement.

C’est son devoir. La neutralité et la laïcité n’ont pas

pour but de supprimer la religion de l’espace public

mais de créer un milieu et un environnement où

chaque personne jouit effectivement de la liberté de

conscience et de religion que lui reconnaît la

Déclara-

tion universelle des droits de l’homme.

Cela impliquera concrètement, pour répondre

aux besoins et aux particularités régionales d’un bout

à l’autre du Québec, de soutenir et d’encourager les

initiatives de collaboration entre institutions civiles et

religieuses, notamment entre les municipalités et les

paroisses. En bien des endroits, au cours des derniè-

res années, on a fait preuve d’ouverture et d’imagina-

tion pour en venir à des ententes qui profitent main-

tenant à tous, notamment

pour l’utilisation partagée

de locaux et d’églises. Il

serait vraiment triste que,

sous prétexte d’une neutra-

lité mal comprise ou d’une

interprétation excessive de

l’obligation faite aux orga-

nismes publics de «reflé-

ter le caractère laïque de

l’État», on en vienne à frei-

ner ou à bloquer de tels pro-

jets qui illustrent à merveille

les capacités d’entraide, de

solidarité et de créativité de

nos communautés locales.

Il ne nous apparaît pas

nécessaire, sauf en quelques cas, de restreindre les

droits et libertés des employés des organismes pu-

blics en ce qui concerne le port de signes religieux.

La seule exigence qui s’impose avec évidence est

celle d’offrir et de recevoir les services à visage dé-

couvert. Ce qui importe d’abord pour les personnes

en service public, c’est leur compétence, leur accueil,

leur respect.

Quant au crucifix du Salon bleu,

rappelons sim-

plement qu’il a été placé à cet endroit par des élus; la

décision de le garder ou de le retirer revient donc aux

élus, dans le respect de l’opinion de la population...

Le crucifix est vénéré par des millions de chrétiens

de toutes les nations, et par une grande majorité de

Québécois et de Québécoises. Ce n’est pas un objet

de musée ni seulement un rappel du passé ou un

élément du patrimoine. Il doit être traité avec tout le

respect dû à un symbole fondamental de la foi catho-

lique. Les députés doivent faire en sorte qu’il le soit.

Nous sommes très attentifs à tout ce qui se passe

concernant ce projet de charte et invitons la popula-

tion à continuer à prendre part à la recherche d’un

projet rassembleur sur un ton approprié.

+ Pierre-André Fournier

archevêque de Rimouski et président

de l’Assemblée des évêques du Québec

«La neutralité et la laïcité n’ont pas pour but

de supprimer la religion de l’espace public»

Mgr Lépine et Mgr Pierre-André Fournier lors

d’une conférence de presse le 19 septembre 2013

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VERS DEMAIN octobre-novembre-décembre 2013

VERS DEMAIN octobre-novembre-décembre 2013

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