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En octobre 2012, l

’ab-

bé Joseph Lukelu

, curé

de la paroisse universitaire

Notre-Dame de la Sagesse

à Kinshasa, en République

Démocratique du Congo, et

présentement en année sab-

batique, donnait le discours

suivant devant les Pèlerins

de saint Michel rassemblés à

Rougemont pour leur assem-

blée mensuelle:

Comme vous le savez, le problème de la pauvreté

en Afrique est complexe et ne peut être élucidé en

une heure seulement; il comporte plusieurs facettes

mais je relèverai ici quelques facteurs qui sont à mes

yeux les causes principales de la pauvreté en Afrique.

Un peuple pauvre, c’est un peuple qui meurt de faim.

Nous avons écouté tout à l’heure une conférence de

Louis Even qui évoquait notamment cette question de

la famine. S’il y avait en ce monde plus de justice et

plus de fraternité, plus de partage et de solidarité, il

n’y aurait pas encore dans le monde aujourd’hui des

populations qui meurent de la faim.

Je crois que Louis Even portait en lui cette convic-

tion et la même conviction aujourd’hui est véhiculée

par chacun des pèlerins que vous êtes, que nous som-

mes. Il a toujours été noté et observé comme phé-

nomène étonnant et paradoxal de voir certains pays

d’Afrique — et surtout subsaharienne — aux sols et

sous-sols riches, je dirais même TRÈS riches; mais à

côté de cela, de voir aussi la population croupir dans

une misère indescriptible et vivre dans une condition

infrahumaine.

Je crois qu’à chaque fois que M. Marcel Lefebvre

termine ses visites en Afrique et qu’il revient par ici, il

doit vivre des instants bouleversants de voir comment

d’une part la misère touche l’Afrique et, d’autre part,

le gaspillage dont nous sommes témoins dans cette

société dite développée, occidentale et aussi améri-

caine. Il est aussi écœurant de voir des quantités, des

tonnes d’aliments qui sont jetés dans la mer parce que

«non-consommables» alors qu’ils auraient pu profiter

à bien des populations dans le monde.

Qu’est-ce qui explique une telle contradiction?

J’ai pu observer en Afrique la croissance élevée de

la population mais aussi la misère de la population

démunie de moyens financiers, de moyens d’ordre

structurels, de manque d’infrastructures et à côté de

cela — comme vous le savez, on trouve des jeunes

filles de 13-14 ans qui sont déjà mères d’un ou deux

enfants. Il y’a beaucoup de naissances dans des condi-

tions difficiles, et il y a tellement de bouches à nourrir

ainsi que de la terre à cultiver mais, faute de moyens,

ces populations africaines meurent de faim.

Un deuxième point que je relève — après celui de

la croissance de la population —

les relations interna-

tionales qui sont axées sur le modèle néo-libéral

.

Et

le troisième point est la

réduction drastique des bud-

gets sociaux

. Et le quatrième élément concerne les

politiques d’ajustement structurel

. Mais toutes ces

règles, toutes ces dispositions, toutes ces orientations

et décisions ne sont pas prises par les pays d’Afrique

mais par les pays du nord. Ce sont eux qui fixent le

prix de nos matières premières, ce sont eux qui nous

invitent à nous endetter et ce sont eux qui nous disent

quand faudra-t-il effacer la dette, et ils effacent nos det-

tes après cinquante ans d’indépendance. Et lorsqu’on

nous prête 1 dollar, nos premiers chefs d’état ont si-

gné le remboursement pour 3,4 voire 5 dollars. Et 50

années après ils effacent nos dettes et nous disent:

«Nous vous invitons à vous endetter de nouveau pour

vous aider à vous développer».

Dites-moi quel est le pays d’Afrique subsaharien-

ne noire où vous observez vraiment l’émergence dans

le développement ? Et pourtant, nous avons le pétro-

le, nous avons l’or, nous avons le diamant. Je prends

le cas de la République Démocratique du Congo,

une terre extrêmement fertile où l’on n’a pas besoin

d’engrais, le maïs pousse sans l’avoir cultivé; il suffit

qu’une maman se promène avec son panier et qu’il

y ait des grains de maïs qui tombent parce que son

panier est troué et ce maïs pousse de même… Mais

nous sommes pauvres…

Où se trouve l’aide? Et comment comprendre

cette aide? Et pourtant c’est chaque année qu’on nous

propose des aides… C’est le paradoxe, ce sont les

contradictions que nous vivons dans nos pays d’Afri-

que. En plus de cela il faudra aussi noter l’augmenta-

tion brutale des prix des produits vitaux accentuant

ainsi la crise et conduisant à la déstabilisation des so-

ciétés déjà très fragilisées et souvent victimes de régi-

mes dépressifs, corrompus et de guerre. Dans notre

pays, la République démocratique du Congo, dites-

moi pourquoi aujourd’hui, après 15 ans, la guerre ne

s’arrête-t-elle pas? Et nous ne pouvons pas concevoir

un développement sous les coups de canon et des

bombes ! À la place du mais, du riz, de la farine de

soja, on trouve dans nos villages, dans nos villages les

plus reculés, entre les mains des jeunes de 10, 12, 13

Le problème de la pauvreté en Afrique

Louis Even, prophète de la justice distributive

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VERS DEMAIN mai-juin-juillet 2013

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ans, une arme à feu. Avons-nous besoin d’une arme à

feu ou nous avons besoin d’un sac de riz et de maïs?

Qui fabrique ces armes? Connaissez-vous un pays

en Afrique qui fabrique ces armes? L’Afrique noire?

Pourquoi ne pas nous aider, à nous envoyer des sacs

de riz, de maïs, de blé? Pourquoi remettre dans les

mains de nos enfants des armes à feu? C’est pour

qu’on s’entretue. Et la guerre a repris encore de plus

belle. Qui en sont les auteurs? Ce sont les sociétés

multinationales. Pourquoi ? Parce que comme vous le

savez il y a un produit, un minerai qu’on appelle le

col-

tan

; c’est grâce à lui que nous avons toutes sortes de

gadgets informatiques, que Bill Gates s’enrichit, Nokia

s’enrichit, Samsung s’enrichit mais la matière première

vient du Congo, au nord-est. Ces minerais sont exploi-

tés, mis dans les avions avec de la terre pour être trai-

tés ici, dans vos pays. Pourquoi la guerre? C’est pour

éviter le contrôle de ces minéraux, c’est pour que le

pays ne s’organise pas. Si il y a contrôle avec le fisc,

avec la douane, etc., eux en profiteraient moins.

Encore une fois je dénonce l’injustice de la mafia

internationale, organisée, structurée pour faire souffrir

un peuple à cause de ses richesses. Ils fixent les prix, ils

exploitent pour sauvegarder leurs intérêts financiers.

Et il y a une mafia qui s’organise avec les responsables

politiques du pays. Un fait scandaleux, à l’aéroport de

Goma, on arrête un avion américain, immatriculé USA,

avec à bord des pilotes américains, avec à bord 300

millions $ en liquide destinés à l’achat des

minerais. Et qui vendent ces minerais?

Ce sont les chefs de guerre. Ils viennent

enrichir les chefs de guerre mais sur les

300 millions $ d’achat, eux vont gagner 2

milliards $.

Et ces chefs de guerre, qui manipulent

ces millions, pensez-vous qu’ils cherche-

raient à négocier pour la paix? Pensez-

vous qu’ils chercheront à faire arrêter la

guerre? Non. Voilà comment le monde dia-

bolique s’organise et nous, nous sommes

là pour dénoncer en tant que Pèlerins de

saint Michel, pour dire «NON! » Les biens

de la terre – comme l’enseigne l’Église, et

comme l’a dit Louis Even dans sa confé-

rence – doivent profiter à tout être humain

et ils doivent être au service de l’homme

et de tout homme pour son bonheur, pour

sa destinée et conduire l’homme jusqu’à

l’éternité.

La joie commence ici. Je devrais me

sentir heureux, pleinement comblé com-

me Congolais parce que Dieu nous a com-

blés de biens de la terre mais j

e ne le suis

pas… Je ne le suis pas

à cause du sys-

tème économique irréel et spéculatif des

banquiers capitalises,

Je ne le suis pas

à

cause des institutions financières écono-

miques et commerciales tels que l’OMC

(Organisation Mondiale du Commerce), le FMI (Fonds

Monétaire International) qui portent une GRANDE res-

ponsabilité en nous maintenant délibérément dans la

pauvreté alors que nous sommes un pays TRÈS, TRÈS

riche !

Après 50 ans d’indépendance, il y a seulement

l’an dernier qu’il y a eu effacement de la dette. Et avec

cet effacement de la dette, le FMI s’en tient à quoi ? Il

dit à nos gouvernements: «Écoutez, on va vous coter,

et pour vous coter voici le Plan d’ajustement structu-

rel qui vous restreint à tenir vos dépenses publiques

concernant l’enseignement, la santé, les aides socia-

les.» C’est toujours le pauvre qu’on anéantit, qu’on

veut faire disparaître et puisque l’État ne paie plus les

dettes au niveau du FMI, que se passe-t-il ? Ils empo-

chent l’argent qui servait jadis au remboursement de

la dette et s’enrichissent de plus en plus tandis que

nous, les pauvres, nous devenons de plus en plus

pauvres. Voici la règle de la Mafia Financière Interna-

tionale (MFI). Voici comment nous sommes traités par

tous ces Francs-maçons de la finance.

Et nous, nous sommes les apôtres de la bonne

nouvelle du crédit social, nous sommes les envoyés

de Louis Even pour dénoncer cette Mafia. Je vous en

félicite. Et en écoutant la conférence de Louis Even

donnée en 1957 au congrès de Trois-Rivières, déjà il

était un visionnaire extraordinaire. Je suis séduit et

ému, il s’est fait le porte-parole des documents des

u

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