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contraints à gagner leur vie – un tiers des enfants vien-

nois est dans cette situation: à l’encontre de la loi, des

enfants de six ans sont employés 14 heures par jour,

en usine ou à domicile. Une effrayante mortalité atteint

ces petits esclaves; les rescapés eux-mêmes restent

mentalement atteints.

Bouleversée par ce scandale, Hildegarde dénon-

ce dans une brochure l’exploitation des enfants, en

s’inspirant de l’enseignement du Pape Léon XIII dans

l’encyclique

Rerum novarum

(1891). La charité envers

les pauvres ne doit pas se borner à soulager les souf-

frances isolées, sans chercher à remédier aux injus-

tices qui les provoquent. Chacun doit assumer ses

responsabilités, inclusivement sur le plan politique,

pour supprimer à la racine les structures de péché et

établir la justice sociale. Pendant la Première Guerre

mondiale, Hildegarde prend la défense des femmes

qui remplacent à l’usine les hommes mobilisés. Son

but: l’application au profit des ouvrières du principe «à

travail égal, salaire égal». En novembre 1918, la défaite

des empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie)

entraine une insurrection à Vienne et la proclamation

de la république. Proposée comme candidate aux élec-

tions législatives, Hildegarde Burjan devient la seule

femme député du parti social-chrétien. Au Parlement,

elle promeut des réformes sociales, non dans un es-

prit révolutionnaire, mais dans la fidélité à la doctrine

sociale de l’Église; elle propose des lois en faveur des

droits des ouvrières et de la protection de l’enfance. À

son instigation, les partis s’accordent pour adopter une

loi offrant une protection sociale aux aides ménagères.

La conscience du Parlement

Hildegarde avait dit: «Un intérêt pour la politique

fait partie du christianisme pratique.» Soixante-dix

ans plus tard, le bienheureux Jean-Paul II affirmera:

«Les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas renon-

cer à la participation à la “politique”, à savoir l’action

multiforme, économique, sociale, législative, admi-

nistrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir,

organiquement et par les institutions, le bien com-

mun»

(Exhortation post-synodale

Christifideles laici

,

30 décembre 1988, n. 42).

Pendant les deux années de son mandat, Hildegar-

de gagne l’estime de tous au Parlement. Le chancelier

Ignace Seipel dira n’avoir jamais rencontré une per-

sonne plus enthousiaste dans son action politique ni

plus avisée dans ses intuitions. Le cardinal Piffl, arche-

vêque de Vienne, voit en elle «la conscience du Par-

lement». Invitée à se présenter pour les élections de

1920 et pressentie pour le poste de ministre des Affai-

res sociales, elle décline ces offres à cause de sa faible

santé mais surtout pour se consacrer à l’organisation

de la

Caritas Socialis

(Charité sociale), une œuvre dont

l’objet et le nom lui ont été inspirés par l’exclamation

de saint Paul (2 Co 5, 14):

Caritas Christi urget nos

, la

charité du Christ nous presse !

Hildegarde a compris que, pour atteindre son but

et être vraiment efficace, une action sociale réclame

de la part des personnes qui s’engagent qu’elles

soient totalement motivées par l’idéal évangélique:

d’où son idée de fonder une communauté de femmes

consacrées à Dieu pour promouvoir la justice sociale

au cœur des cités ouvrières devenues étrangères au

christianisme. Animées par la divine charité, ces per-

sonnes vivront selon les «conseils évangéliques» (pau-

vreté, chasteté et obéissance), sous un habit religieux

simple et discret, à proximité des ouvriers. Hildegarde

formule ainsi l’intuition fondatrice de la

Caritas Socia-

lis

: L’Église catholique a, au cours des siècles, fait éclo-

re les fleurs les plus variées.

Devant chaque détresse qui se présentait, elle

envoyait des hommes remplis par l’Esprit-Saint pour

y porter remède... Peut-être, à son tour, notre Caritas

pourra-t-elle, au milieu du paganisme moderne, appa-

raitre comme une branche discrète sur le tronc de

l’Église.» Le projet est approuvé par le cardinal Piffl et

béni par le Pape Benoit XV.

Le 4 octobre 1919, les dix premières Soeurs de

la «Société apostolique des Soeurs de la

Caritas So-

cialis

» prononcent leur engagement devant Dieu au

cours d’une Messe, à Vienne. À côté d’elles travaillent

des associées laïques. L’ambition de la Caritas est de

se dévouer à des oeuvres nouvelles de charité: procu-

rer un toit aux femmes sans logis, secourir les jeunes

filles pauvres en danger, accueillir les mères célibatai-

res pour leur éviter la tentation d’avorter (un «Foyer

pour la mère et l’enfant» est ouvert à Vienne en 1924),

arracher au vice les prostituées en les réhabilitant, soi-

«Dieu nous donne la faculté de penser

afin que nous prenions conscience de

la misère actuelle, de ses causes, des

moyens de la soulager. Il ne nous met

pas ensemble par hasard d’après nos

comportements extérieurs, il ne parle

pas par hasard à nos coeurs, il ne

nous met pas sur ce chemin d’action

par hasard.» —

Hildegarde Burjan

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gner les femmes atteintes de maladies vénériennes,

etc. Cet apostolat scandalise certains catholiques, qui

y voient un encouragement ou du moins une excuse à

l’immoralité. En réalité, comme l’écrit Hildegarde, «il ne

s’agit pas seulement de soulager la misère matérielle,

mais bien d’éveiller une vie nouvelle dans le Christ».

Ces femmes dites «perdues» ou menacées sont appe-

lées à la conversion et à mener désormais une vie chré-

tienne. La

Caritas

leur en donnera le moyen.

À la tête des Soeurs

Femme mariée et mère de famille, Hildegarde Bur-

jan exerce en tant que fondatrice la fonction de supé-

rieure des Soeurs, anomalie qui soulève les critiques de

certains fidèles. Le cardinal Piffl leur répond: «Posséder

Madame Burjan dans mon diocèse est une grâce dont

je serai comptable devant Dieu. C’est ma sainte convic-

tion qu’elle doit rester à la tête des Soeurs jusqu’à son

dernier souffle.» Surchargée, harassée par le travail, la

fondatrice a l’habitude de dire: «Je me reposerai et je

dormirai seulement quand je serai sous terre.»

Elle consacre beaucoup de temps à accueillir et

conseiller les Soeurs; elle leur témoigne les égards dus

à des femmes consacrées à Dieu dans le célibat. Mo-

destie, discrétion dans les paroles, mais aussi charité et

chaleur humaine sont les qualités qu’elle montre dans

cette direction spirituelle. Reprendre une Soeur pour

une faute lui coûte beaucoup, mais elle parle ouverte-

ment quand c’est son devoir; elle le fait alors de ma-

nière si aimable et constructive qu’on la quitte gagné et

en paix. Cette tâche si prenante n’empêche pas Hilde-

garde de rester une épouse très aimante et une mère de

famille disponible. Quelque temps avant sa mort, elle

dira à son mari: «J’ai été très heureuse avec toi. Je te

remercie pour toutes ces belles années que nous avons

passées ensemble, pour ta compréhension et ton aide

dans mon travail.»

La prière est pour Hildegarde une nécessité fonda-

mentale; sans Dieu, rien d’utile ne peut se faire (cf. Jn

15, 5). Elle prie surtout la nuit, faute d’en avoir le temps

pendant la journée; pour cela, elle prend sur son temps

de sommeil. Diabétique, Hildegarde devra chaque jour

pendant quinze ans se faire des injections d’insuline.

Elle supporte avec patience toutes les souffrances de

la maladie: douleurs des reins et de l’intestin, épuise-

ment, faim causée par la diète sévère qui lui est pres-

crite, et surtout une soif ardente. Tous les jours, elle

assiste à la Messe et y communie. Selon la discipline

en vigueur à l’époque, pour communier il faut être à

jeun sans avoir rien mangé ni bu depuis minuit. Cha-

que matin, elle attend que son mari ait pris son petit

déjeuner et soit parti au bureau; elle va alors à la Messe

et ne boit qu’au retour. Jamais elle ne demandera une

dispense du jeûne eucharistique. Parlant d’expérience,

u

Socrate avait,

dans la Grèce

antique,

une

haute

réputa-

tion de sagesse.

Quelqu’un vint

un jour trouver

le grand philo-

sophe et lui dit:

«Sais-tu ce que

je viens d’ap-

prendre sur ton

ami ?»

«Un instant,

répondit Socra-

te. Avant que tu

ne me racontes tout cela, j’aimerais te faire passer

un test rapide. Ce que tu as à me dire, l’as-tu fait

passer par les trois passoires?»

«Les trois passoires? Que veux-tu dire?»

«Avant de raconter toutes sortes de choses sur

les autres, reprit Socrate, il est bon de prendre le

temps de filtrer ce que l’on aimerait dire. C’est ce

que j’appelle le test des trois passoires. La premiè-

re passoire est celle de la

vérité

. As-tu vérifié si ce

que tu veux me racon-

ter est

vrai

«Non, pas vrai-

ment, je n’ai pas vu la

chose moi-même, je

l’ai seulement enten-

du dire.»

«Très bien ! Tu ne sais donc pas si c’est la vé-

rité. Voyons maintenant, essayons de filtrer autre-

ment, en utilisant une deuxième passoire, celle de

la

bonté

. Ce que tu veux m’apprendre sur mon

ami, est-ce quelque chose de

bien

«Donc, continue Socrate, tu veux me racon-

ter de mauvaises choses sur lui et tu n’es pas

sûr qu’elles soient vraies. Ce n’est pas très pro-

metteur ! Mais tu peux encore passer le test, car il

reste une passoire: celle de l’

utilité

. Est-il

utile

que

tu m’apprennes ce que mon ami aurait fait ? »

«Utile? Non, pas vraiment, je ne crois pas que

ce soit utile.»

«Alors, conclut Socrate, si ce que tu as à me

raconter n’est

ni vrai, ni bien, ni utile

, pourquoi

vouloir me le dire? Je ne veux rien savoir. De ton

côté, tu ferais mieux d’oublier tout cela.»

Les trois passoires de Socrate

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