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par

Dom Antoine-Marie, o.s.b.

Un soir, une petite fille aperçoit, de la fenêtre de

sa chambre, des femmes habillées de blanc qui vont

et viennent dans un jardin tout en chantant des psau-

mes. Elle demande à sa mère ce qu’elles font: «Ce sont

des Religieuses, elles prient. – Qu’est-ce que c’est, une

Religieuse? Et qui est-ce qu’elles prient ?», insiste la

fillette. «Elles prient leur Dieu. – Où est Dieu? Pour-

quoi prient-elles au lieu d’aller dormir ?» La mère,

agnostique, ne sait plus que répondre.

«Comme cela doit être bon de pou-

voir prier Dieu...», soupire la fillette

qui ajoute en murmurant: «Mon Dieu,

je voudrais aussi prier !» Hildegarde

vient de faire son premier pas dans un

long chemin en quête de la vérité.

Hildegarde Lea Freund est née

le 30 janvier 1883 a Görlitz, en Saxe

(aujourd’hui sur la frontière germano-

polonaise), dans une famille juive non

pratiquante. En 1895, la famille Freund

s’installe à Berlin où Hildegarde fera

ses études secondaires. Elle manifeste

de grands dons intellectuels et un pro-

fond désir de rectitude morale; elle

veut devenir une «personne éthique»,

ce qui, pour elle, signifie-une femme

de conviction et de principes. Elle ne

se soucie pas de ce qui passionne les

adolescentes: habillement, loisirs, vie

mondaine... En revanche, elle s’inté-

resse à la philosophie, à l’art et à la culture; son regard,

néanmoins, ne voit rien au-delà de la vie présente.

Après avoir lu Schopenhauer, pour qui la croyance en

un absolu transcendant et la recherche d’un bonheur

sans fin ne sont qu’illusion et néant, elle écrira un poè-

me au refrain désabusé: «Elles passent les joies et les

douleurs; il passe, le monde: il n’y a rien! »

Déjà, peu avant la naissance de Jésus-Christ, le livre

de la Sagesse mettait sur les lèvres des incrédules ces

paroles: «Le hasard nous a amenés à l’existence, et,

après cette vie, nous serons comme si nous n’avions

jamais été» (Sg 2, 2). Après sa conversion, Hildegarde

confiera, à propos d’une personne qui s’est suicidée:

«Pourquoi donc devrait-on se battre avec ce monde, si

l’on ne croit pas à l’au-delà? Je suis sûre que moi aussi,

je me donnerais la mort, si je n’étais pas croyante. Je ne

comprends pas comment des hommes peuvent vivre

sans croire en Dieu.» Le Pape Benoit XVI constatait, lui

aussi, dans l’encyclique

Caritas in veritate

(2009): «Sans

Dieu, l’homme ne sait ou aller et ne parvient même pas

à comprendre qui il est.»

En 1899, la famille Freund s’installe à Zurich, en

Suisse. Apres avoir passé son baccalauréat en 1903,

Hildegarde s’inscrit à l’université, privilège rare pour les

jeunes filles à cette époque. Elle y étudie la littérature

allemande et la philosophie, sous la direction de deux

professeurs protestants, Saitschik et Förster; ceux-ci

enseignent un système, la «philosophie

de la vie», qui, à l’encontre du rationa-

lisme ambiant, affirme que l’homme est

capable de connaitre Dieu. Saitschik in-

siste sur la pureté de coeur et la droiture

de l’âme qui sont requises pour cette

connaissance. Hildegarde, touchée mais

pas convaincue, répète sans cesse, dans

les larmes et la supplication, la «prière de

l’incroyant»: «Mon Dieu, si vous existez,

faites que je vous trouve ! » Mais pour le

moment, elle ne reçoit aucune réponse.

Le sens profond de la vie

En 1907, Hildegarde retourne à Ber-

lin pour étudier l’économie et la poli-

tique sociale. Elle y rencontre Alexan-

der Burjan, un ingénieur juif hongrois

jusqu’alors agnostique qui, comme

elle, cherche le sens profond de la vie;

ils se marient dans l’année. En octobre

1908, une crise de colique nephretique

contraint la jeune femme à se faire hos-

pitaliser à l’hôpital catholique Sainte-Hedwige de Ber-

lin. Son état de santé s’aggrave au point qu’elle doit

subir plusieurs interventions chirurgicales. Durant la

Semaine Sainte de 1909, elle est à l’article de la mort et

les médecins perdent tout espoir de la sauver. Contre

toute attente, le lundi de Pâques, sa santé s’améliore

nettement. Après sept mois d’hospitalisation, elle peut

revenir chez elle; mais elle souffrira, sa vie durant, des

suites de cette maladie du système rénal.

Au cours de son long séjour à l’hôpital, Hildegarde a

admiré le dévouement et la charité des religieuses hos-

pitalières «borroméennes» (membres d’un Ordre fonde

par saint Charles Borromée, archevêque de Milan, mort

en 1584). Elle remarque: «Seule l’Église catholique peut

réaliser ce miracle de remplir une communauté entière

d’un tel esprit... L’homme laissé a ses seules forces na-

turelles ne peut pas faire ce que font ces Soeurs; en les

voyant, j’ai fait l’expérience de la puissance de la grâce.»

La bienheureuse Hildegarde Burjan

Fondatrice des sœurs de la Charité sociale

«Il est possible de devenir des saints en politique»

Hildegarde en 1905: «Mon

Dieu, si vous existez, faites

que je vous trouve !»

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VERS DEMAIN août-septembre 2013

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C’est à la suite de cette révélation de la «vérité inébran-

lable» de l’Église à travers la sainteté de ses membres

qu’Hildegarde se convertit. Après un temps de caté-

chuménat, elle reçoit le Baptême le 11 août 1909. Cet

acte décisif est l’aboutissement d’un long parcours spi-

rituel; après avoir longtemps pensé que les hommes

pouvaient, à force d’intelligence et de volonté, réaliser

par eux-mêmes le progrès moral, elle écrit maintenant:

«Ce n’est pas à partir de la seule sagesse humaine que

nous pouvons faire le bien, mais uniquement grâce à

l’union avec le Christ; en Lui nous pouvons tout, sans

Lui nous sommes dans l’indigence complète.»

«L’homme ne se développe pas seulement par

ses propres forces, écrivait le Pape Benoit XVI dans

Caritas in veritate

... Tout au long de l’histoire, on a

souvent pense que la création d’institutions suffi-

sait à garantir à l’humanité la satisfaction du droit au

développement. Malheureusement, on a placé une

confiance excessive dans de telles institutions, com-

me si elles pouvaient atteindre automatiquement le

but recherché. En réalité, les institutions ne suffisent

pas à elles seules, car le développement intégral de

l’homme est d’abord une vocation... Un tel dévelop-

pement demande, en outre, une vision transcendante

de la personne; il a besoin de Dieu: sans Lui, le dé-

veloppement est nié ou confié aux seules mains de

l’homme, qui s’expose à la présomption de se sauver

par lui-même et finit par promouvoir un développe-

ment déshumanisé. D’autre part, seule la rencontre

de Dieu permet de ne pas voir dans l’autre que l’autre,

mais de reconnaitre en lui l’image de Dieu, parvenant

ainsi à découvrir vraiment l’autre et à développer un

amour qui devienne soin de l’autre pour l’autre» (n.

11).

«L’enfant doit vivre !»

Le Baptême signifie pour Hildegarde le début d’une

vie nouvelle. Rayonnante, elle confie son bonheur à

ses proches. Dès août 1910, elle a la joie de voir son

mari Alexander baptisé à son tour. Peu après, enceinte,

Hildegarde se prépare à un accouchement difficile. Les

médecins lui conseillent d’avorter en raison du grave

risque qu’elle court. Mais elle refuse énergiquement:

«Ce serait un meurtre ! Si je meurs, je serai alors victi-

me de mon «métier» de mère, mais l’enfant doit vivre.»

L’accouchement se passe bien et une petite Lisa vient

au monde; ce sera l’unique enfant de la famille Burjan,

dont la vie se déroule désormais à Vienne, où Alexan-

der deviendra directeur d’une société de matériel télé-

phonique.

Hildegarde est certaine que sa vie, providentiel-

lement préservée, doit être entièrement consacrée

à Dieu et aux hommes. Annoncer aux pauvres, par

l’action sociale, l’amour de Dieu à leur égard, voila sa

vocation. Elle découvre bientôt la terrible réalité de

la condition ouvrière. La population pauvre, installée

récemment dans la capitale autrichienne, vit entassée

dans des logements insalubres. Hommes, femmes et

enfants travaillent en usine de douze à quinze heures

par jour pour un salaire de misère. Dans ce milieu, les

femmes se trouvent exposées à la tentation de se pros-

tituer et d’abandonner leurs enfants. Pour y remédier,

l’Église va créer des associations de femmes catholi-

ques qui lutteront non seulement pour la préservation

de la moralité des ouvrières, mais aussi pour la défense

de leurs droits face à des employeurs sans scrupules.

Hildegarde s’engage à fond dans cette tâche, forte de

sa connaissance approfondie des questions sociales,

acquise à l’université. Elle prend en particulier la dé-

fense des ouvrières qui accomplissent à domicile des

travaux payés à la discrétion de l’employeur, sans la

moindre protection sociale.

En septembre 1912, Hildegarde prend la parole

lors du rassemblement annuel des Ligues catholiques

féminines à Vienne: «Regardons si nous ne serions

pas complices de la misère du peuple. N’achetons

que chez les commerçants consciencieux, ne faisons

pas tant baisser les prix, exigeons de temps en temps

des fabricants qu’ils nous rendent des comptes quant

à l’origine des produits ! Il arrive trop souvent que la

femme aisée pousse les commerçants à livrer dans des

conditions irréalistes et cela se fait toujours au détri-

ment des pauvres ouvrières à domicile.» Presque seule

au début pour prendre la défense de ces «sans-voix»,

elle recrute des collaboratrices bénévoles issues des

classes aisées.

Des petits esclaves

La même année, Hildegarde fonde «l’Association

des ouvrières chrétiennes à domicile», qui offre à ses

membres une rémunération avantageuse, une pro-

tection sociale, une assistance juridique, la possibi-

lité d’étudier. Au prix de gros efforts et de fréquentes

humiliations, elle s’efforce de gagner le concours de

personnes réticentes, voire hostiles. Elle pense que les

femmes ont le droit d’exercer une profession, y com-

pris intellectuelle, dans la mesure où ce travail ne nuit

pas à leur fonction naturelle d’épouse et de mère; mais

ce droit ne doit pas être prétexte à une exploitation de

leur faiblesse. Elle s’occupe également des enfants

Hildegarde et son mari Alexander Burjan

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