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par

Louis Even

L

e mouvement des Pèlerins de saint Michel, formé

autour du journal Vers Demain, cherche à promouvoir un

ordre économique et social plus conforme aux besoins

humains et aux possibilités physiques de les satisfaire.

Vers Demain préconise dans ce but l’application des

principes financiers formulés par l’ingénieur-économis-

te-philosophe C. H. Douglas, et connus sous le vocable

de Crédit Social.

Mais ce serait. rapetisser la portée de l’enseigne-

ment de Douglas que d’y voir simplement une réforme

du système financier. Si essentielle que soit cette réfor-

me, elle n’est qu’un moyen en vue d’une fin. Et cette fin,

c’est la libération de l’individu, avec sa sécurité écono-

mique, garantie par la reconnaissance de son titre à une

part de l’enrichissement non gagné résultant de la vie en

société (the unearned increment of association).

La personne, être libre et social

La personne a été créée être libre et être social. En

tant qu’être libre, la personne doit pouvoir exercer sa

liberté de choix dans l’organisation de sa vie et dans la

poursuite de sa destinée, assumant elle-même la res-

ponsabilité des suites de son choix. Qui dit «personne»

dit

libre arbitre et responsabilité.

L’exercice de la liberté

de choix de l’individu a comme limite normale le respect

de la même liberté chez les autres.

En tant qu’être social, la personne doit contribuer au

bien commun selon ses capacités et selon la place qu’elle

occupe dans la société. Elle doit aussi pouvoir bénéficier

personnellement, pour son enrichissement et son épa-

nouissement, des avantages de la vie en association.

Le Crédit Social refuse l’assujettissement de la per-

sonne à la dictature financière, mal qui prévaut actuel-

lement dans tous les pays civilisés, même ceux qui se

disent chrétiens et respectueux des droits de l’homme.

Le Crédit Social refuse également l’asservissement

de la personne à l’État, comme c›est le cas dans les

pays totalitaires, et vers lequel on va graduellement

dans nos propres pays sous prétexte de secourir les

individus aux prises avec des problèmes financiers qui

les dépassent. La solution respectueuse de la personne

serait de supprimer les causes basiques de ces problè-

mes financiers et de laisser la personne à ses propres

responsabilités.

La personne ne doit être la chose ni de la finance,

ni de l’État, ni d’aucune institution, ni d’aucun groupe.

Au contraire, finance, État, institutions et groupes de

toutes sortes n’ont de droit légitime à l’existence qu’en

autant ils sont au service de la personne.

«Au faîte de l’univers visible»

En économie comme en politique, le Crédit Social

donne la primauté à la personne. Et la personne, c’est

chaque être humain, quels que soient son âge, son état

de fortune ou son rang dans la société.

En cela, la philosophie sous-jacente au Crédit So-

cial est en parfaite conformité avec la philosophie chré-

tienne. Le Pape Pie XI a écrit dans

Divini Redemptoris :

«La personne humaine doit être placée au premier

rang des réalités terrestres.»

Pareillement, Pie XII écrivait dans une lettre au pré-

sident des Semaines Sociales de France, en 1946:

«En

dernière analyse, c’est à la libération de la personne

humaine que tout doit tendre et converger. C’est elle

que Dieu a placée au faîte de l’univers visible, la fai-

sant, en économie comme en politique, la mesure de

toute chose.»

Tout doit converger vers la libération de la person-

ne, vers la suppression des obstacles qui s’opposent à

son plein épanouissement. En économie comme en po-

litique, la personne doit être la mesure de tout: des régi-

mes, des systèmes (le financier comme les autres), des

administrations, des associations, des industries, des

entreprises, des commerces, des modes de production,

des modes de distribution, des groupements politiques,

des syndicats ouvriers ou patronaux, de tout, de tout.

Pour l’enrichissement de la personne

Et il ne suffit pas de supprimer les entraves écono-

mico-sociales à la libération de la personne: il faut aussi

mettre à sa disposition l’enrichissement provenant de la

société: enrichissement matériel, culturel, et spirituel.

Dans l’ordre spirituel, l’Église le fait magnifique-

ment, ouvrant son vaste trésor spirituel à toutes les

personnes, dispensant des gratuités de valeur infinie et

invitant chaque personne à y puiser sans limites.

À cet exemple, la société civile doit, elle aussi, met-

tre au service de tous ses membres l’immense produc-

tivité moderne, fruit surtout de la vie en association, de

progrès qui n’auraient été ni réalisés, ni accrus, ni trans-

mis d’une génération à l’autre, si les personnes avaient

vécu isolément. Il y a là un enrichissement dépassant

les efforts individuels, un enrichissement d’association,

dont doivent bénéficier tous les membres de l’associa-

tion, tous les individus, quelle que puisse être leur si-

tuation dans l’organisme économique ou leur statut par

rapport au système producteur.

Le Crédit Social croit réaliser d’une manière concrè-

te, dans l’ordre temporel, cette libération et cet enrichis-

sement de la personne, par le mode qu’il préconise pour

la répartition de la production moderne. Tout en conti-

nuant de récompenser, par le salaire, les efforts person-

nels de ceux que la production emploie, le Crédit Social

demande la distribution à tous, employés ou non, d’un

dividende périodique reconnaissant leur droit aux fruits

du progrès, aux fruits de la vie en association. Un droit

de co-sociétaires, un droit de cohéritiers.

D’ailleurs, dans toute production, il y a la part non

gagnée par personne, la part qui est un don gratuit de

Dieu: ressources naturelles, matières premières, forces

de la nature, etc. Tous doivent, de quelque manière,

pouvoir bénéficier de ces gratuités. C’est aux sociétés

civiles que revient le devoir d’établir la manière, par un

ajustement approprié dans l’organisme économique:

«Les biens de la terre ont été créés pour tous les

hommes et doivent être à la disposition de tous. Tout

homme, en tant qu’être doué de raison, tient en fait de

la nature le droit fondamental d’user des biens de la

terre, quoi qu’il soit laissé à la volonté humaine et aux

formes juridiques des peuples de régler plus en détail

la réalisation pratique de ce droit.»

Le Pape Pie XII.

Le mode créditiste de distribution en tient compte.

Dividendes à tous, plus salaires ou profits aux produc-

teurs, constitueraient globalement le pouvoir d’achat sur

les produits et services offerts. À mesure que le progrès

diminue la part de labeur humain requis dans la produc-

tion, le dividende devrait prendre une plus grande part

du pouvoir d’achat total.

Évidemment, la personne n’a pas que des droits.

Elle a aussi des devoirs. Dans l’ordre économique, il faut

que soit entretenu le marché communautaire, le flot des

produits et des services. Les individus valides doivent

donc être prêts à fournir leur travail, dans la ligne de leur

choix et de leur compétence, en autant qu’il est néces-

saire pour alimenter la production. Cette bonne volonté

ne fait pas défaut au Canada, puisque des centaines de

mille bras offerts restent inemployés alors que le flot de

produits ne tarit pas.

Au moins le nécessaire

Le dividende à chaque individu devrait être suffi-

sant pour leur procurer au moins le nécessaire, dans un

pays où la production est telle que le problème est de

l’écouler, bien plus que de la fournir.

C’est d’ailleurs seulement quand le nécessaire est

satisfait que la personne peut véritablement exercer

sa liberté de choix. Devant l’utile, elle peut opter entre

accomplir les conditions pour l’obtenir, ou s’en passer.

Mais tant qu’elle manque du nécessaire, elle se trouve

obligée de se plier aux conditions qu’on lui impose pour

l’avoir, même si ces conditions ne respectent ni la libre

initiative, ni sa responsabilité quant à la valeur humaine

ou morale de la production à laquelle on l’emploie.

Le premier fruit du progrès moderne devrait être

de libérer la personne des soucis purement matériels.

S’il ne le fait pas, c’est parce que le mode financier de

répartition et de distribution ne tient pas compte, dans

ses normes, de la liberté de la personne et de ses droits

économiques fondamentaux.

À cause de cette déficience, le recours à l’étatisme

d’une part, la concentration de la richesse et le gigan-

tisme des installations productrices d’autre part, contri-

buent à diminuer et étouffer la personne plutôt qu’à

favoriser son épanouissement.

Dans une lettre que le Pape Jean XXIII faisait écri-

re par son secrétaire, le Cardinal Tardini, à la Semaine

Sociale de France tenue à Grenoble, il remarquait jus-

tement :

«L’homme moderne voit se restreindre à l’excès,

en bien des cas, la sphère dans laquelle il faut penser

par lui-même, agir de sa propre initiative, exercer ses

responsabilités, et enrichir sa personnalité.»

C’est dire qu’il reste beaucoup à faire pour que,

en économie et en politique, la personne soit effecti-

vement

placée au faîte de l’univers visible et

devienne

véritablement

la mesure de toute chose.

L’application

du Crédit Social contribuerait pour beaucoup à combler

cette lacune, non seulement par le dividende périodi-

que à chaque citoyen, mais aussi par la finance auto-

matique de toute production physiquement possible et

répondant aux besoins, publics ou privés, de la popu-

lation.

Ajoutons que le mouvement créditiste guidé par

Vers Demain contribue pour sa part, même sous les

conditions défavorables du régime financier et éco-

nomique actuel, à l’épanouissement de la personne,

au moins chez ses membres, par l’exercice de l’esprit

d’initiative, de la responsabilité personnelle et du sens

social dans leur œuvre d’apostolat pour l’avènement

d’un morde meilleur.

Louis Even

Pour la primauté de la personne humaine

Louis Even disait:

«Le Crédit Social

a été une lumière

sur mon chemin.»

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VERS DEMAIN octobre-novembre-décembre 2012

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