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par Louis Even

Je suis, disons, un cultivateur. J’ai besoin d’un hom-

me pour m’aider dans mes travaux. A défaut d’argent

pour le payer, je puis convenir avec lui de quelque autre

moyen pour le récompenser de son travail.

Je puis, par exemple, convenir de lui donner 5 kilos

de pommes de terre, 1 kilo de viande, 500 grammes de

beurre et 4 litres de lait pour chaque journée de travail

qu’il fournira, ces produits-là provenant de ma propre

ferme.

Je puis aussi estimer son travail en dollars, sans lui

en passer, puisque je n’en ai pas. Dans ce cas, je puis,

par exemple, lui signer chaque semaine un billet lui per-

mettant de choisir, parmi les produits de ma ferme, ceux

qui lui conviennent, pour une valeur de un dollar pour

chaque heure de travail fourni. C’est encore sur mes pro-

duits que je lui donne droit.

Mais, je ne puis certainement pas signer un billet lui

donnant droit, comme récompense, à des produits faits

par d’autres cultivateurs ou par des artisans des villes. Je

ne puis lui donner des droits que sur ce qui m’appartient.

Si je le payais en dollars, en argent, oh ! alors, avec

ces dollars il pourrait se procurer les produits ou les ser-

vices de n’importe quelle source dans le pays. Mais pour

le payer en argent, il faut d’abord que j’aie de l’argent.

La différence entre un billet émis par moi et l’argent,

c’est que le billet émis par moi ne donne droit qu’à mes

propres produits, tandis que l’argent donne droit aux pro-

duits des autres comme aux miens.

Je puis émettre mon propre billet, parce que je suis

le maître de mes produits. Mais je ne puis pas émettre

(fabriquer) de l’argent, parce que je ne suis pas le maître

des produits de tout le monde.

Les deux — mon billet et l’argent — peuvent bien être

deux morceaux de papier de même grandeur. Les deux

peuvent porter les mêmes chiffres. Mon billet, sur mes

produits, peut être libellé à dix dollars de valeur, tout com-

me un billet de dix dollars de la Banque du Canada. Mais

mon billet ne peut acheter que mes produits, tandis que

le dix dollars de papier-monnaie achète n’importe quels

produits, paie n’importe quel service pour cette valeur.

Un instrument social

Tout cela, pour dire que l’argent est un instrument

social. Et parce qu’il donne droit aux produits de tout le

monde, il ne peut être justifiablement émis par un indi-

vidu, pas méme par un groupe de particulier. Ce serait

s’attribuer le droit de disposer des produits des autres.

Il faut pourtant bien que l’argent nouveau commence

quelque part. Celui qui est en circulation n’est pas tombé

du ciel; il ne s’est pas fait tout seul. De même, quand la

production du pays augmente, quand la population d’un

pays devient plus nombreuse, il faut bien que le volume

d’argent augmente. L’industrie et le commerce du Cana-

da d’aujourd’hui seraient paralysés si l’on n’y avait pas

plus d’argent qu’au temps de Champlain.

Il s’est donc fait des additions d’argent. Il devra s’en

faire encore avec un plus grand développement des acti-

vités économiques. Mais d’où doivent venir ces augmen-

tations, puisqu’aucun individu ne peut émettre des droits

sur la production des autres?

L’argent nouveau, les augmentations du volume mo-

nétaire ne peuvent venir d’autre source que de la société

elle-même, par l’intermédiaire d’un organisme établi pour

accomplir cette fonction au nom de la société.

Or, aujourd’hui, qui donc accomplit cette fonction, so-

ciale par essence? Certainement pas le gouvernement,

puisqu’il ne dispose pas d’autre argent que celui qu’il ob-

tient par ses taxes, ou par des emprunts qui l’engagent à

taxer un peu plus fort plus tard.

L’argent est créé par les banques

L’argent moderne est fait, pour une petite partie, de

pièces métalliques et de papier monnaie; et pour une

grosse partie, de crédits dans les livres de banques.

Tout le monde sait que l’individu qui a un compte à

son crédit à la banque est capable de payer son mar-

chand sans sortir d’argent de sa poche. Il n’a qu’à signer

un chèque pour le montant à payer. Le marchand qui

reçoit le chèque n’aura qu’à aller à sa banque pour le

déposer à son propre compte, ou, s’il le désire, pour en

obtenir le montant en argent de papier ou de métal.

Tout le monde sait cela. Mais ce que tout le monde

ne sait pas encore, c’est qu’il y a deux manières d’avoir

un compte créditeur à la banque: la manière de l’épar-

gnant, qui dépose de l’argent à la banque; et la manière

de l’emprunteur, qui demande à la banque d’en déposer

à sa place.

Il existe une grande différence entre ces deux maniè-

res.

Quand vous portez de l’argent à la banque, le ban-

quier met votre argent dans son tiroir, plus tard dans la

voûte de la banque, et en retour, il inscrit le montant de

cette somme dans votre compte, à votre crédit. Vous dis-

poserez de ce crédit comme vous voudrez. Vous pour-

rez, quand il vous plaira, faire des paiements en tirant

des chèques sur ce crédit. Ce n’est plus de l’argent pal-

pable comme celui que vous avez porté à la banque,

mais c’est de l’argent quand même.

Mais la manière de l’emprunteur ? — L’emprunteur

ne porte pas de l’argent à la banque. Il va en deman-

der au banquier. Souvent une grosse somme — disons

cinquante mille dollars. Le banquier ne va pas prendre

50 000 $ dans son tiroir pour les passer à l’emprunteur.

L’emprunteur ne tient pas du tout à sortir de la banque

avec pareille somme dans sa poche. Ce qui va faire

l’affaire de l’emprunteur, c’est d’avoir dans son compte,

à la banque, un crédit de 50 000 $, sur lequel il pourra

tirer des chèques selon ses besoins. Et le banquier fait

cela pour l’emprunteur. Mais, remarquez-le bien, sans

que l’emprunteur ait apporté un sou, et sans que le ban-

quier sorte un sou de son tiroir, et aussi sans diminuer le

compte d’aucun autre client de la banque.

Dans le cas de l’épargnant, il y a eu transformation

d’argent palpable, enfermé dans le tiroir du banquier, en

argent de crédit inscrit dans le compte de l’épargnant.

Cela ne met pas un sou de plus en circulation.

Dans le cas de l’emprunteur, il n’y a pas eu de trans-

formation, puisque l’emprunteur n’a pas apporté un sou.

Et comme rien n’est sorti d’aucun tiroir, d’aucun coffre,

d’aucun autre compte, il arrive qu’il y a dans le livre de

la banque, au crédit de l’emprunteur, une somme nou-

velle qui n’existait nulle part auparavant.

C’est cela qu’on appelle une création d’argent par

le banquier. Une création de crédit, d’argent d’écriture.

Argent aussi bon que l’autre, puisque l’emprunteur peut

tirer des chèques sur ce compte comme si c’était un

compte d’argent épargné.

Avec cet argent nouveau, l’emprunteur peut payer

du travail, des matériaux, des produits — travail des

autres, matériaux des autres, produits des autres.

En créant ces 50 000 $ pour l’emprunteur, le ban-

quier a donc donné à l’emprunteur le droit à la produc-

tion des autres, non pas à la production du banquier,

mais à toute production offerte dans le pays. Le ban-

quier, qui ne possède pas du tout la production du pays,

s’est quand même permis de donner à l’emprunteur un

droit sur la production du pays.

C’est bien là ce que nous appelons l’usurpation

d’une fonction sociale. Seule la communauté dans son

ensemble peut justifiablement accomplir cette fonction.

Fonction que la société peut fort bien faire accomplir par

un organisme compétent, sous sa dépendance. Mais, il

est inadmissible qu’une fonction sociale de telle impor-

tance soit déléguée à une institution privée qui en fait le

trafic pour ses propres intérêts.

Pouvoir souverain sur la vie économique

L’emprunteur doit rembourser à la banque, à date

convenue, l’argent créé par elle pour lui. Quand l’argent

rentre à la banque, il n’est plus en circulation. C’est de

l’argent mort. Pour une autre mise en circulation, il faut

un autre prêt, une autre création d’argent d’écriture.

Le prêt met donc de l’argent en circulation. Le rem-

boursement retire l’argent de la circulation.

Dans une période donnée — disons une année —

si la somme des prêts bancaires accordés a été plus

grosse que la somme des remboursements effectués,

le volume d’argent en circulation a augmenté. Si, au

contraire, les banques ont été plus difficiles pour les

prêts tout en continuant d’exiger les remboursements

dus, le volume de l’argent en circulation a diminué. On

appelle cela restriction du crédit.

Comme le banquier exige de l’intérêt, chaque prêt

engage un remboursement plus gros que l’argent prêté.

De sorte que, rien que pour maintenir le flot d’argent

à son volume, il faudrait activer les prêts plus que les

remboursements.

Le fait de faire rembourser à la banque plus d’argent

qu’il en est sorti, alors que personne autre ne peut créer

d’argent, oblige continuellement des particuliers ou des

corps publics à retourner aux portes des banques, pour

d’autres emprunts, d’où des endettements croissants.

Sans cela, tout l’argent en circulation tomberait graduel-

lement à rien. La fonction du banquier lui confère donc

un pouvoir, une suprématie sur toute la vie économi-

que du pays. Plus puissant que le gouvernement, il a

le pouvoir d’accorder ou refuser, et de réglementer le

crédit, argent moderne, nécessaire à la vie économique

du pays.

Comment espérer en venir à bout ?

Des hommes d’Etat, en Europe, aux Etats-Unis,

au Canada aussi, ont déjà dénoncé, même vertement,

cette suprématie du système bancaire. Mackenzie King

disait, en 1935, qu’à moins de casser cette puissance,

il est vain et futile de parler de démocratie ou de sou-

veraineté du Parlement. II en est, comme lui-même, qui

ont promis de remettre à la nation le contrôle de son

argent et de son crédit. D’autres, comme l’ancien minis-

tre canadien des Finances, Donald Fleming, ont atta-

qué publiquement l’action arbitraire et nocive des plus

hautes sommités bancaires.

Et pourtant, aucun d’eux n’y a rien changé. Et les

politiciens les plus volubiles contre cette dictature, pas

plus ceux du parti qui usurpe le nom de Crédit Social

que les autres, n’y changeront jamais rien, tant que le

peuple lui-même n’aura pas constitué une force plus

puissante que celle de la Finance, pour forcer son gou-

vernement à agir.

Ce n’est pas là une affaire d’élection. C’est affaire

de former un nombre assez grand de citoyens qui se

renseignent, qui se concertent, qui s’affirment et déci-

dent de se faire entendre de leur gouvernement, quel

qu’il soit.

C’est aussi — vu que l’ennemi est de nature dia-

bolique, qu’il peut s’appeler Légion et que la dictature

d’argent n’est qu’un de ses multiples visages — c’est

aussi la nécessité de l’aide céleste. C’est cela qu’ont

compris, que comprennent de mieux en mieux, les cré-

ditistes de Vers Demain.

Louis Even

L’argent, ou le crédit, est un instrument social

Son émission doit relever de la société

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VERS DEMAIN mai-juin-juillet 2012

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