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Le texte suivant a été prononcé par le Père Ber-

nard Ménard, Oblat de Marie Immaculée, le lundi 13

août 2012, au septième jour de la neuvaine de l’As-

somption au sanctuaire de Notre-Dame-du-Cap, à

Trois-Rivières, au Canada, sous le thème: Nous libérer

ensemble - compassion et solidarité:

par Bernard Ménard, OMI

Il y a presque 50 ans ce mois-ci (le 28 août 1963),

des centaines de milliers de marcheurs, pour la plu-

part des Noirs, se sont rassemblés devant l’édifice du

parlement à Washington, et ont entendu Martin Luther

King

(ci-contre)

partager sa

passion pour la liberté. «

I have

a dream

! J’ai fait le rêve que

les hommes, un jour, se lève-

ront et comprendront enfin

qu’ils sont faits pour vivre en-

semble comme des frères et

sœurs».

Nous sommes faits pour vivre ensemble, pour

nous dire mutuellement «je t’aime». Et pourtant, vivre

ensemble est le plus grand défi de l’humanité. Que ce

soit entre nations, entre cultures différentes dans un

même pays, ou à l’intérieur de nos groupes commu-

nautaires et de nos familles, il y a des obstacles à fran-

chir, parfois des murs à faire tomber.

Qu’est-ce donc que ça prend pour vivre libres en-

semble? Il me semble qu’il y a quatre passages à faire.

1

er

passage: passer du je au nous,

de solitaires à solidaires

Un des grands éducateurs de la conscience ci-

toyenne, Paolo Freire, a écrit un jour: Personne ne se

libère seul; personne ne libère autrui; les humains se

libèrent ensemble. Pourquoi ça? Parce qu’il faut beau-

coup d’audace pour nous libérer de ce qui nous tient

écrasés, et que l’audace s’use vite si elle n’est pas por-

tée collectivement.

Ça me rappelle un film que j’ai vu autrefois:

La

chaîne

. C’est l’histoire de deux condamnés à mort

(un noir et un blanc, qui se détestent royalement l’un

l’autre) qui arrivent à s’évader lorsque le camion qui

les transporte d’une prison à une autre vire à l’envers.

Mais voilà: ils sont menottés l’un à l’autre, et doivent

apprendre à se défaire de leur chaîne ensemble pour

devenir libres. Ces deux bandits qui se haïssent à mort

passent par toutes sortes d’épreuves qui les amènent

peu à peu à se découvrir et à s’apprécier l’un l’autre, et

finalement à se libérer en s’entraidant. Une belle para-

bole de ce qu’on a à faire aujourd’hui.

Dans le chaos social et planétaire actuel, on s’en

sortira ensemble (les humains et toute la planète) ou

on ne s’en sortira pas du tout, et on va crever ensem-

ble: les gens du Nord-Sud, Pauvres-Riches, Blancs-

Gens de couleur, Patrons-Travailleurs, Croyants et In-

croyants, Femmes et Hommes — nous avons besoin

les uns des autres.

Prenez comme exemple: La pollution de l’air. Ça

affecte TOUT le monde en même temps puisque c’est

le même air que nous respirons tous et qui entraîne

des maladies chez les riches comme chez les pauvres.

La crise écologique frappe partout. Alors pas question

de rester solitaires, chacun pour soi; il nous faut en-

trer, de gré ou de force, dans de nouvelles solidarités.

Voilà le premier passage à effectuer: du Je au

Nous.

2

e

passage: passer de l’indignation à

l’engagement, devant les injustices

criantes autour de nous et dans le monde.

Est-ce qu’il y a des choses que vous trouvez inac-

ceptables dans ce qui se passe aujourd’hui dans notre

monde? Moi, je vous donne trois exemples où je me

sens rejoint aux tripes:

Je suis indigné devant la concentration des riches-

ses entre les mains de 1% de la population: c’est rendu

que les 50 présidents de compagnies les plus riches

au Canada gagnent 212 fois le salaire moyen de leurs

employés — ce qui veut dire plusieurs millions, contre

quelques dizaines de milliers. Et on réduit encore leurs

impôts et on leur donne des bonis exorbitants, même

quand c’est eux qui causent des faillites. (

Et le Père

Ménard s’adresse à la foule:

Trouvez-vous ça accepta-

ble vous autres? ...Vous n’avez pas

l’air bien convain-

cus — trouvez-vous ça acceptable? C’est important

d’avoir une réponse forte, parce que le DVD de cette

prédication va être envoyé aux partis politiques…)

Je suis indigné aussi devant la corruption qui gan-

grène notre société, corruption chez des décideurs et

chez les profiteurs de toutes sortes: financiers, ingé-

nieurs-conseils, compagnies internationales. Est-ce

que ça vous choque vous autres aussi ?

Je suis très indigné devant le trafic de femmes et

d’enfants. Une industrie lucrative internationalement:

chez nous, à Trois-Rivières, le Comité pour l’Abolition

de la Traite Humaine, s’acharne à arracher des jeunes à

l’empire de la prostitution. En Haïti, dans un seul mois,

3300 victimes à la frontière avec la République Domi-

nicaine: des petits commerçants, des travailleurs ou

chômeurs, des étudiants mutilés, tués. Parlez-en avec

le père Joseph Charles qui a vu ça de ses yeux. Ça

continue, ça s’accentue même, et c’est plus qu’inac-

ceptable, c’est criminel.

Souvent, pour les hommes politiques et pour les

fonctionnaires ces réalités-là c’est juste des chiffres,

des statistiques dans les rapports. On ne pleure pas

devant des chiffres. Mais y a du vrai monde derrière

les statistiques, et ça, ça nous touche au cœur.

Cette année, dans tous les coins de notre pays et

dans plusieurs pays du monde, des «indignés» ont

crié leur indignation. C’est très important ces camps

d’indignés, mais c’est pas encore suffisant. Il faut en-

suite passer à l’action, nous compromettre, agir et pas

simplement gémir.

Nous sommes ici des milliers de pèlerins, des

gens qui croyons à la prière. Alors je vous invite à

invoquer les trois plus grands saints en matière de

justice pour le Royaume: S’IN-former, S’IN-digner,

S’IM-pliquer. Ajoutez-les à votre litanie des saints,

chaque soir, et vérifier ensuite ce que vous avez vécu

dans votre journée.

Il y a eu des contestations de jeunes chez nous et

une mobilisation générale qui a suivi dans les rues. Est-

ce que ce serait là le cri d’un peuple pour une société

qui ne soit plus régie par les seules lois du marché

et du profit ? Nous avons besoin d’appartenir à une

société, une culture, pas seulement à une économie.

N’oublions pas que ce sont les jeunes qui nous ont

réveillés cette année pour faire le passage du Je au

Nous et de l’indignation à l’engagement.

Il y a un 3

e

passage, plus difficile celui-là pour nous

autres, les 50 et 70 ans et plus:

3

e

passage: de la sacristie à l’Évangile vécu

Là je suis conscient de toucher à une corde sensi-

ble chez les gens d’Église que nous sommes. On est

porté parfois à opposer les «spirituels» (les gens qui

prient), et les «militants» (les gens qui s’engagent dans

des actions sociales et communautaires au nom de

leur foi en Jésus).

Pourtant, faire option pour la justice et pour les

appauvris, ce n’est pas seulement une option sociale

de gauche; c’est une option pour le Dieu de Jésus-

Christ, pour son projet d’amour universel. Jésus s’est

identifié aux dépossédés. Il nous a même dit que c’est

là-dessus que portera l’examen final que nous passe-

rons à la fin de notre vie. Il nous a donné d’avance les

questions d’examen:

«J’avais faim; m’as-tu donné à

manger oui ou non? J’avais soif. J’étais un étranger,

m’as-tu accueilli oui ou non? J’étais nu, malade, pri-

sonnier, qu’est-ce que t’as fait pour moi ? —- Mais

Seigneur, quand est-ce que tu vivais ça? Je ne t’ai

pas reconnu. — Dans la mesure où tu l’as fait à un de

ces plus petits de mes frères, c’est à moi que tu l’as

fait.»

(Mt 25, 35-40.)

Il n’y a pas de vie chrétienne sans prière du cœur

— ça c’est sûr. Mais il n’y a pas non plus de vie chré-

tienne sans engagement radical aux valeurs qui ont

passionné Jésus au point qu’il y a laissé sa réputa-

tion et sa peau.

Participer aux processions aux flambeaux, aux

marches du pardon — oui, c’est très bon. Mais c’est

important aussi, quand on le peut, de marcher avec

ceux qui réclament justice au nom de valeurs humai-

nes qu’on retrouve dans l’Évangile, comme le respect

de chacun, l’honnêteté, un traitement juste pour tout

le monde, surtout pour les plus fragiles.

C’est frappant de voir comment, dans l’Évangile,

Jésus donne peu d’importance aux réglementations

sur des pratiques extérieures de culte, surtout lorsque

celles-ci excluent des personnes

m

al jugées. Parfois

Nous libérer ensemble – compassion et solidarité

Trois saints à invoquer pour la justice :

Saint-former, Saint-digner, Saint-pliquer

Le Père Bernard Ménard, OMI

u

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VERS DEMAIN août-septembre 2012

www.versdemain.org