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satisfaction. Un banquier!... Un

banquier!... Un ange venu tout

droit du ciel n'aurait pas inspiré

plus de révérence. N'est-on pas

habitué, en pays civilisé, à s'incliner

devant les banquiers, qui contrô-

lent les pulsations de la finance?

6. Le dieu de la civilisation

— «Monsieur Martin, puisque

vous êtes banquier, vous ne tra-

vaillerez pas dans l'île. Vous allez

seulement vous occuper de notre

argent.»

— «Je m'en acquitterai avec la

satisfaction, comme tout banquier,

de forger la prospérité commune.»

—«Monsieur Martin, on vous

bâtira une demeure digne de vous.

En attendant, peut-on vous instal-

ler dans l'édifice qui sert à nos réu-

nions publiques?»

— «Très bien, mes amis. Mais

commençons par décharger les

effets de la chaloupe que j'ai pu

sauver dans le naufrage: une petite

presse, du papier et accessoires, et

surtout un petit baril que vous trai-

terez avec grand soin.»

On décharge le tout. Le petit

baril intrigue la curiosité de nos

braves gens.

— «Ce baril, déclare Martin,

c'est un trésor sans pareil. Il est

plein d'or!»

Plein d'or! Cinq âmes faillirent

s'échapper de cinq corps. Le dieu

de la civilisation entré dans l'Île des

Naufragés. Le dieu jaune, toujours

caché, mais puissant, terrible, dont

la présence, l'absence ou les moin-

dres caprices peuvent décider de la

vie de 100 nations!

— «De l'or! Monsieur Martin,

vrai grand banquier! Recevez nos

hommages et nos serments de

fidélité.»

— «De l'or pour tout un conti-

nent, mes amis. Mais ce n'est pas

de l'or qui va circuler. Il faut cacher

l'or: l'or est l'âme de tout argent

sain. L'âme doit rester invisible. Je

vous expliquerai tout cela en vous

passant de l'argent.»

7. Un enterrement

sans témoin

Avant de se séparer pour la

nuit, Martin leur pose une dernière

question:

— «Combien vous faudrait-il

d'argent dans l'île pour commen-

cer, pour que les échanges mar-

chent bien?»

On se regarde. On consulte

humblement Martin lui-même.

Avec les suggestions du bien-

veillant banquier, on convient que

200 $ pour chacun paraissent suf-

fisants pour commencer. Rendez-

vous fixé pour le lendemain soir.

Les hommes se retirent, échan-

gent entre eux des réflexions

émues, se couchent tard, ne s'en-

dorment bien que vers le matin,

après avoir longtemps rêvé d'or les

yeux ouverts.

Martin, lui, ne perd pas de

temps. Il oublie sa fatigue pour

ne penser qu'à son avenir de ban-

quier. À la faveur du petit jour, il

creuse un trou, y roule son baril, le

couvre de terre, le dissimule sous

des touffes d'herbe soigneuse-

ment placées, y transplante même

un petit arbuste pour cacher toute

trace.

Puis, il met en œuvre sa petite

presse, pour imprimer mille billets

d'un dollar. En voyant les billets

sortir, tout neufs, de sa presse, il

songe en lui-même:

— «Comme ils sont faciles à

faire, ces billets! Ils tirent leur

valeur des produits qu'ils vont

servir à acheter. Sans produits, les

billets ne vaudraient rien. Mes cinq

naïfs de clients ne pensent pas à

cela. Ils croient que c’est l’or qui

garantit les dollars. Je les tiens par

leur ignorance!»

Le soir venu, les cinq arrivent

en courant près de Martin.

8. A qui l'argent frais fait ?

Cinq piles de billets étaient là,

sur la table.

— «Avant de vous distribuer

cet argent, dit le banquier, il faut

s'entendre.

«L'argent est basé sur l'or. L'or,

placé dans la voûte de ma banque,

est à moi. Donc, l'argent est à

moi... Oh! ne soyez pas tristes.

Je vais vous prêter cet argent, et

vous l'emploierez à votre gré. En

attendant, je ne vous charge que

l'intérêt. Vu que l'argent est rare

dans l'île, puisqu'il n'y en a pas du

tout, je crois être raisonnable en

demandant un petit intérêt de 8

pour cent seulement.»

— «En effet, monsieur Martin,

vous êtes très généreux.»

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VERS DEMAIN octobre-novembre-décembre 2011

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