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Le Dr. François Primeau est médecin et chef au

service de gérontopsychiatrie au CHAU-Hôtel-Dieu

de Lévis depuis plus de 25 ans et aussi professeur

agrégé au département de psychiatrie et de neuro-

sciences et directeur du programme de Fellowship en

gérontopsychiatrie à l’Université Laval. Il a présenté

un mémoire le 16 février 2010 à M. Geoffrey Kelley,

Président de la Commission spéciale sur la question

de mourir dans la dignité (Assemblée nationale

de Québec) pour aller à l’encontre du projet de loi

fédéral C-384, réclamant une législation en faveur

de l’euthanasie et de l’aide au suicide. En y ajoutant

nous-mêmes des sous-titres, nous citons quelques

extraits de ce mémoire:

Horreurs des régimes dictatoriaux

La vraie compassion ne consiste pas à élimi-

ner celui qui souffre, même à sa demande. La

réponse appropriée à la détresse réside dans

un accompagnement pluridimensionnel (physi-

que, psychologique, moral et spirituel), puisque

toutes les personnes, même les diminuées, sont

égales en dignité. La société qui rendrait légitime

la suppression d’une personne renierait la finalité

et le fondement de son existence, ouvrant la voie

à des iniquités toujours plus graves (Académie

pontificale de la vie, 2000), préludes à la dérive

totalitaire du libéralisme qui aliène la personne à

l’image des horreurs des régimes dictatoriaux du

siècle dernier.

Il est très préoccupant de voir l’État, au nom du

pluralisme réputé normatif, instituer la nouvelle «reli-

gion» étatique de la dictature de l’opinion et de la rec-

titude politique de la même façon que l’Empire romain

a imposé la religion gréco-romaine: cohésion sociale

d’une population hétérogène dont les philosophies

éclatées devaient être unifiées autour des valeurs

citoyennes (Jacquard

et al

., 1952 p. 149-150; Marayat,

2005, p. 10 et 49).

Cette unification ne se réalise plus autour du

culte de l’empereur romain déifié de son vivant, mais

par l’autonomie autodéifiée de la personne, dont

chaque désir est loi. Amplifiée par les média, cette

volonté étatique semble proposer l’euthanasie sur

demande au moyen de consultations publiques dont

les conclusions pourraient paraître écrites d’avance,

comme en témoignent certains commentaires

glanés ces dernières semaines, qui présument de

la légalisation quasi certaine de l’euthanasie: «Il faut

lever les tabous sur l’euthanasie», ou «Le Québec est

assez mature pour se questionner sur l’euthanasie»,

ou encore «Je suis optimiste sur les résultats des

consultations publiques sur l’euthanasie».

«Quand on est arrivé à demander à l’État de dire

quels sont les innocents qu’on peut éliminer, que la

loi l’autorise et qu’un ministre ordonne les moyens d’y

pourvoir, il est déjà trop tard pour se demander si on

est encore en démocratie» (Schooyans, 1994, p. 112).

De même, la liberté de se suicider ou de demander

l’euthanasie n’est pas un droit au suicide et à l’eutha-

nasie. «La liberté subjective de demander la mort ne

peut devenir un droit objectif garanti par l’État, puis-

que le fondement de tous les droits, garanti par les

États démocratiques, est le droit à la vie» (S. Rameix,

2004, p. 227).

L’euthanasie, un homicide

[…] «Sans le consentement du patient, l’eutha-

nasie est un homicide; avec son consentement,

c’est un suicide» (Paul VI, cité par Bruguès, 1991,

p. 156-157). Même à sa demande, mettre fin à la

vie d’une personne ne sied pas à sa dignité. Toute

société civilisée proscrit l’homicide et porte

assistance aux personnes suicidaires.

L’expression «mourir dans la dignité» est biaisée

et sous-entend que l’euthanasie confère la dignité à

une mort qui autrement n’en aurait pas. C’est l’am-

biguïté du mot «dignité» qui a poussé l’Assemblée

nationale française à rejeter une proposition de loi sur

l’euthanasie en novembre 2009, en promouvant plutôt

l’approche «ni acharnement thérapeutique, ni eutha-

nasie». La dignité dépend-t-elle d’un facteur extrinsè-

que comme le contrôle sur la mort? D’après ce que je

vis avec mes patients affligés par la démence ou de

pathologies psychiatriques, je constate que la dignité

est intrinsèque à l’être.

Appréciation morale d’un acte

L’acceptabilité culturelle d’un acte ne lui confère

pas sa valeur morale, bien que les facteurs cultu-

rels soient impliqués dans le processus décisionnel

sur les questions de vie (Buiting, 2008). Ainsi ce

n’est pas parce que l’euthanasie est culturellement

et légalement acceptée aux Pays-Bas, en Belgique

et au Luxembourg (depuis 2009) ou que le suicide

assisté est permis ailleurs (Suisse, Orégon et État

de Washington, comme aux Pays-Bas), que cette

manière de donner la mort est morale. En fait, «tous

les autres États démocratiques, même s’ils ont dépé-

nalisé le suicide, condamnent l’aide au suicide et

l’euthanasie» (S. Rameix, 2004, p. 226).

La proposition cynique et illogique du «ça se fait,

donc on doit le légaliser» (

tactique du fait accompli

)

(Schooyans, 1994, p. 60) correspond en fait à une

volonté de légitimer des pratiques non éthiques. Pas

plus que l’euthanasie, le vol, la fraude ou l’homicide

ne sont actuellement décriminalisés, en dépit de la

fréquence des vols, des fraudes ou des homicides.

Ce processus de légalisation suit un chemin éprouvé.

D’abord timidement exprimées […] les propositions

refont surface avec […] insistance. Elles apprivoisent

l’opinion publique et viennent à bout des réticences du

législateur (Schooyans, 1994, p. 60). L’autre proposi-

tion «c’est légal, donc, c’est moral» (ou son corollaire

«C’est moral, parce que c’est légal»), utilisée pour

légitimer l’euthanasie, a trop souvent servi à conforter

l’assise juridique de régimes totalitaires.

Relation patient-médecin

Dans la relation patient-médecin, à quels

devoirs dumédecin renverrait le droit de demander

lamort par euthanasie? La légalisation ferait peser

collectivement sur l’ensemble des professionnels

de la santé une obligation qui ébranlerait leur

intégrité: service de la vie ou de la mort? (Rameix,

2004, p. 228)

«Personne aumonde, aucune personne privée,

aucune puissance humaine ne peut autoriser [le

médecin] à détruire la vie directement. Son devoir

n’est pas de la détruire, mais de la sauver» (Pie

XII, 1944). De toute façon, «le médecin n’a sur le

patient que le pouvoir et les droits que celui-ci

lui donne. Le patient, de son côté, ne peut confé-

rer plus de droits qu’il n’en possède. En ce qui

concerne le patient, il n’est pas maître absolu de

lui-même, de son corps, de son esprit» (Pie XII,

1952).

Considérations théologiques

Une réflexion sur l’euthanasie ne peut ignorer la

tradition judéo-chrétienne, qui structure l’identité qué-

bécoise en profondeur.

Nécessaire à l’appréciation de l’euthanasie, la per-

manence des valeurs spirituelles et morales est mise

en relief dans un ouvrage d’érudition historique sur

les civilisations. Il y est rappelé que «la notion de civi-

lisation est en effet au moins double. Elle désigne à

la fois les valeurs morales et des valeurs matérielles.

[…] La civilisation, c’est donc au moins deux étages»

(Braudel, 1987, p. 35).

L’Auteur poursuit : «L’Occident paraît oublieux de

ses sources chrétiennes […]. Mais le christianisme

s’affirme une réalité essentielle de la vie occidentale et

qui marque, sans qu’ils le sachent ou le reconnaissent

toujours, les athées eux-mêmes. Les règles éthiques,

les attitudes devant la vie et la mort… autant de

comportements qui ne semblent plus rien avoir à faire

avec le sentiment chrétien et cependant, en dérivent»

(Braudel, 1987, p. 35). Je déplore que, trop souvent la

dimension spirituelle de l’homme soit occultée: au-delà

des préoccupations immédiates pour dispenser les

soins physiques et psychologiques, cette dimension

aide le soignant à prendre conscience que chaque

patient lui est un frère, une sœur en humanité. […]

Enfin, devant la personne autodéifiée qui décide

de la vie et de la mort, la tradition judéo-chrétienne

présente le Dieu fait homme qui accompagne la

personne à travers la souffrance et la mort, en

triomphant des tentations déshumanisantes par une

plénitude de vie. […]

Dr François Primeau

(MD, LCMC, DPSYCH CSPQ, FRCPC, BPH, CTH)

«Sans le consentement du patient, l’euthanasie est un homicide;

avec son consentement, c’est un suicide» — Paul VI

Par Docteur François Primeau

Le médecin n’a pas le droit de pratiquer l’euthanasie

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VERS DEMAIN mars-avril 2011

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